Alors que les mégafeux de l’été 2026, qui ont détruit plus de 40 000 hectares de forêt et entraîné l’évacuation de plus de 200 000 personnes, ne sont pas encore complètement éteints, l’auteur, naturaliste et biologiste, pose le problème de notre conception du développement d’un territoire, en l’occurrence les landes de Gascogne, du modèle de développement forestier et agricole appliqué de manière autoritaire dans cette région avec ses impacts dont les incendies font partie. Ne serait-il pas temps de remettre en cause certaines habitudes ?
par Pierre Grillet
Dans le sud-ouest de la France, entre Garonne et Adour, un triangle biogéographique s’étend sur 200 km du nord au sud, 130 kilomètres d’est en ouest pour 1,5 million d’hectares. Celui-ci renferme des sols essentiellement sableux, initialement recouverts de boisements, landes humides, semi-humides à sèches, ainsi que de milliers de lagunes, mares naturelles humides alimentées par les eaux de pluies et la nappe phréatique. Le tout sous un climat très contrasté selon les saisons. Jules Verne, en 1879, la décrivait comme « une succession de vastes plaines, les unes absolument nues, les autres tapissées de bruyère et d’ajoncs ».
Quel paysage « naturel » pour les Landes de Gascogne ?
Au début de l’Holocène, les Landes de Gascogne étaient boisées avec des pins, chênes, ormes, tilleuls, frênes, hêtres, comme l’ont démontré les chercheurs Elodie Faure et Didier Galop : « la couverture forestière, bien que soumise à des déboisements réguliers dès le néolithique final persista jusqu’à l’aube du Moyen Âge ». Ces chercheurs précisent également que l’anthropisation de la Grande Lande est ancienne, « remontant à la première moitié du Néolithique ancien : loin d’avoir été un espace marginal ou inhospitalier, la Grande Lande apparaît au contraire comme une zone sans doute densément peuplée et exploitée dès la fin du Néolithique ». C’est donc un territoire largement anthropisé, pour partie recouvert de landes, pâturages, boisements et mares naturelles et occupé par une civilisation paysanne qui avait, certes, déjà impacté négativement le milieu pour le façonner en fonction de ses besoins, mais qui avait trouvé un mode de vie encore compatible avec nombre d’autres espèces présentes. Dès 1536, le pin maritime des Landes fut utilisé par François 1er pour « son jardin des pins » dans le parc de Fontainebleau. En 1713, des travaux ont été entrepris par des seigneurs du Pays de Buch, afin de fixer les sables mobiles en semant des pins. Cette action fut prolongée au début du XIXe siècle pour obtenir un cordon littoral boisé et continu sur 225 km de long.
Un territoire « désert » : un leitmotiv largement utilisé lors des colonisations
En 1837, le sous-préfet et vicomte d’Yzarn-Freissinet décrivait ainsi ce territoire : « ce sont de vastes plaines couvertes d’ajoncs, de bruyères et d’autres plantes sauvages qui dénoncent l’absence de toute culture et le funeste délaissement de l’homme. Des marais insalubres, de misérables chaumières situées sur des monticules, de longues lignes de pignadas (boisements de pins) rompent à peine avec la monotonie de ces déserts ; et des pâtres montés sur de hautes échasses errent comme de grandes ombres dans ces lieux désolés » (1). En 1860, l’historien Hippolyte Taine en rajoute : « Au-dessous de Bordeaux un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va s’appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert […]. Plus loin, la plaine monotone des bruyères s’étend à perte de vue […]. Quelques arbres çà et là lèvent sur l’horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la silhouette d’un pâtre sur ses échasses, inerte et debout, comme un héron malade » (2). Quelques décennies plus tard, en 1916, Joseph Blayac écrivait : « les marécages ont disparu pour faire place à la forêt de pins vigoureuse clairsemée de champs de seigle et de maïs ; aux misérables chaumières isolées, aux pauvres villages déshérités, se sont substituées de nombreuses solides et coquettes maisons aux toits rosés et aux murs blancs. L’aspect généralement désolé du pays s’est subitement transformé malgré la monotonie qui se dégage de la forêt sans fin imprégnée des saines senteurs de la gemme, la Lande respire la richesse et la fécondité dans presque toute étendue de son immense plaine » (3). Dès le XIXe siècle, ignorant les savoir-faire, les connaissances acquises de ses habitants et sans leur demander leur avis, cette région fut colonisée pour être « mise en valeur », drainée puis boisée en monoculture industrielle de pins maritimes, officiellement pour assainir les lieux et en améliorer l’hygiène.
Pour l’anthropologue Marie-Dominique Ribéreau-Gayon, « traiter la région comme un vide — végétal, culturel et humain — ouvrait une voie royale, ou plutôt impériale, à la loi de 1857 (4) et, par elle, au bouleversement de l’écosystème landais et à l’intrusion du capitalisme dans une société restée jusque-là pauvre mais relativement égalitaire ». Mépriser, dévaloriser, ignorer les civilisations établies afin de s’octroyer des terres et leurs ressources, une recette bien connue des États coloniaux ! Cette autrice nous explique que les Landais savaient parfaitement utiliser les terres : « une métairie cultivait en moyenne cinq hectares de champs et, pour les fertiliser, elle avait besoin du fumier produit par une centaine de brebis qu’une centaine d’hectares de lande nourrissait. Le fumier permettait, à certains endroits de produire jusqu’à trois récoltes par an sur la même parcelle … L’attention des autochtones allait de la lande, où ils faisaient le plein, vers la zone d’habitation et d’agriculture. Outre le précieux fumier, ils en ramenaient des quantités importantes de produits « gratuits » : miel, cire, bois pour le chauffage et la fabrication de charbon de bois, joncs pour les toitures, produits de la pêche et, surtout, de la chasse dont une partie, vendue dans les villes, procurait de très intéressants revenus d’appoint » (5). Les habitants connaissaient parfaitement leur milieu. Sans idéaliser une vie qui devait être dure, ils l’avaient façonné, ils l’habitaient, savaient l’utiliser et avaient également inventé des moyens de déplacements telles les échasses leur permettant de couvrir les distances parfois importantes à travers des terrains souvent difficilement praticables. Contrairement à l’image véhiculée par certains visiteurs d’individus isolés, solitaires, ils entretenaient entre eux, entre voisins, des relations particulièrement développées. Julien Aldhuy, maître de conférences en aménagement de l’espace et urbanisme, démontre que « la mise en valeur des Landes de Gascogne peut être considérée comme une colonisation intérieure » (6). La loi de Napoléon III promulguée en 1857, relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne, devait entraîner le suicide nombreux bergers. « Pour la première fois, les parcelles furent interdites aux troupeaux, pour la première fois la lande se cloisonna par la pose de centaines de kilomètres de clôtures destinées à protéger les jeunes plants des précieux pins ».
La création en 1849 de la Compagnie Ouvrière de Colonisation des Landes de Gascogne en est bien la preuve par sa dénomination. Cette colonisation a conduit, non seulement au drainage à grande échelle de la région, mais également à l’exode d’une partie de sa population conjugué avec l’installation d’une forêt industrielle « Cette lande humide n’a jamais été bien peuplée. Mais jamais sans doute, depuis de longs siècles, elle n’a porté moins d’hommes qu’aujourd’hui : de Labouheyre à Casteljaloux et d’Hostens à Uchacq, aux approches de Mont-de-Marsan, il est de nombreuses communes des Grandes Landes qui comptent moins de 4 habitants au km2. La lande humide est, plus encore qu’aux temps des bergers, une lande déserte.» (7) Entre 1937 et 1952, déjà, la moitié de la forêt landaise fut la proie des flammes avec de multiples victimes, provoquant la ruine de nombreuses familles paysannes dont l’activité s’était presque entièrement tournée vers la forêt. Malgré tout, certaines conservaient quelques lopins de terre permettant un peu d’élevage et d’agriculture pour se nourrir. Le nombre de paysans diminua très fortement jusque dans les années 70 (de 70 à 80 % selon les lieux en quelques années) … C’est en 1958 que fut fondée la Compagnie d’aménagement des landes de Gascogne. Chargée d’acheter des terres pour en faire des zones cultivées servant également de pare-feux pour les forêts, elle installa, après d’importants travaux d’assainissement dans les landes humides, des agriculteurs afin d’y cultiver principalement du maïs qui allait connaître alors une très grande expansion.
En moins de 200 années, les habitants autochtones des landes de Gascogne ont subi une colonisation pour le profit de quelques industriels du bois et de l’agriculture, toujours au nom du progrès et du fameux développement. Il en a été de même pour le vivant non humain qui a subi très rapidement ces bouleversements complets en raison de la monoculture industrielle de pins, des incendies, des politiques d’assainissement, des réaménagements, puis du développement de la culture industrielle irriguée à grands renforts de produits chimiques… Un véritable ethno-écocide au service du capitalisme. Au XIXe siècle, nous le rappelle Julien Aldhuy (déjà cité), « les Landes de Gascogne offraient la plus grande étendue de communaux de France. Hormis les zones cultivées, qui étaient toujours encloses, l’ensemble de ces terres communautaires était libre d’accès et d’usage ». Une telle étendue de terres communales, véritable réservoir de ressources collectives, ne pouvait que susciter l’hostilité des tenants du « progrès » à l’instar du vicomte d’Yzarn-Freissinet en 1837 : « la trop grande étendue des biens communaux est un obstacle puissant à tout progrès… On commence à comprendre qu’à nos portes un territoire vierge encore peut devenir le but de magnifiques entreprises, et les spéculateurs rassurés vont confier leur argent à ces plaines mieux connues et mieux appréciées ». La loi de 1857 fit alors obligation à certaines communes des Landes et de la Gironde de boiser leurs landes communales et d’aliéner ces dernières à des particuliers, ce qui entraînera un vaste mouvement de privatisation au détriment des parcours à moutons et de l’usage collectif de ces terres.

Les Landes de Gascogne de nos jours : un espace agricole et forestier industriel, donc très fragile
Entre immenses cultures de maïs irrigué et monoculture du pin, les Grandes Landes ont donc été transformées en quelques décennies pour le plus grand profit de l’agrobusiness (agricole et forestier). Le pin maritime couvre environ 803 000 hectares, généralement conduits en futaies monospécifiques et coupé entre 25 et 50 ans (longévité normale autour de 200 ans). Mais pour combien de temps un tel « business model » est-il encore tenable ? Alors que les propriétaires forestiers des Landes de Gascogne et leurs syndicats ne cessent de proclamer l’utilité de leurs forêts pour stocker le carbone et réclament des rétributions pour service rendu à la société, une publication de 2025, signée par des chercheurs, formule ainsi l’impasse actuelle : « pour la première fois de son histoire, le massif forestier landais contribue positivement à l’accroissement de l’effet de serre. La nature même de son exploitation s’en trouve remise en cause » car « le rôle de puits de carbone de la filière forêt-bois est en voie de s’inverser sous l’effet d’une exploitation trop intensive de la forêt et d’aléas climatiques de plus en plus fréquents ».

Une richesse biologique encore remarquable, aujourd’hui menacée par l’agro-industrie et le changement climatique associé
Entité géographique originale composée de sables acides et pauvres en nutriments, ces Grandes Landes recèlent encore une certaine richesse biologique. Les lagunes, pour ne prendre que cet exemple, constituent selon leur description Natura 2000 « des biotopes uniques en France et en Europe de par leur formation, leur situation en plaine du domaine atlantique mais aussi de par leur fonctionnement écologique. À partir de conditions singulières d’acidité, d’oligotrophie et de régimes hydrologiques variés, se maintiennent ici des groupements végétaux très originaux ». Un reptile plutôt septentrional et adepte des milieux frais fréquente encore les Grandes Landes, mais pour combien de temps ? Il s’agit du lézard vivipare, présent en plaine dans les zones humides du massif landais : landes humides, tourbières, proximités de lagunes. Suite à la canicule de 2022, 80 % de la population avait disparu selon une équipe de scientifiques. Qu’en sera-t-il suite aux canicules successives et aux feux de 2026 pour une espèce déjà fragilisée par l’agro-industrie ? On peut aussi penser que les populations de grenouille rousse, espèce également septentrionale et montagnarde, qui fréquente aussi ces Landes en limite de répartition, subissent également une telle régression. Mais ce lézard et cette grenouille utilisent des milieux qui abritent également de nombreuses autres espèces qui, elles aussi, pourraient voir leur avenir fortement compromis.
Des changements indispensables à très court terme
Le modèle agro-industriel des Landes de Gascogne est à bout de souffle. L’essentiel de ses productions agricoles, y compris maraîchères, est aux mains des géants de l’agroalimentaire. Ces productions sont le fait d’une agriculture de firme, constituée par des entreprises agricoles de grande taille liées à des industries agroalimentaires comme Labeyrie, Delpeyrat, Fermiers Landais, Bonduelle, Aqualande, Géant Vert, pour 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires. La gestion des forêts, sous la toute-puissance actuelle des syndicats de propriétaires forestiers Fransylva et Sysso et des grandes coopératives forestières promouvant une ligniculture industrielle doit changer au profit d’une exploitation plus douce prohibant les coupes rases, les apports d’engrais et privilégiant le mélange d’espèces adaptées avec des rotations longues.
Diminuer drastiquement les surfaces agricoles en maïs irrigué au profit d’autres cultures moins gourmandes en eau et plus nourricières avec des exploitations agricoles plus petites tout en permettant l’installation de paysans plus nombreux, indépendants des firmes et sans passer par de l’endettement est également une nécessité. Une telle présence assurant une diversification des milieux serait sans doute la meilleure garantie pour au moins freiner l’intensité et le nombre des incendies. On ne peut plus se contenter, comme souvent, de quelques améliorations sur les marges sans remise en cause réelle de nos systèmes de production et en se détournant des problèmes auxquels sont confrontées, chaque fois un peu plus, les générations qui se succèdent jusqu’à un effondrement probablement déjà en cours. La peur affichée de la dette financière chez la plupart de nos élus semble inversement proportionnelle à la peur écologique… Pourtant, laquelle est la plus grave et la plus urgente pour nous-même, nos enfants et l’ensemble de la communauté biotique ?
Merci à Alain Persuy, Laurent Samuel et Marie-Do Couturier pour leur relecture et avis.
A lire aussi sur le même sujet, ce reportage d’Anne-Sophie Novel, vice-présidente des JNE, sur le site Ismée : Incendies en Gironde : sur les routes de la mobilisation, de Créon à Lanton
Photo du haut : Landes de Gascogne © Alain Persuy
(1) Cité par Joseph Blayac. 1916. « Contribution à l’étude des sols des landes de Gascogne ». Annales de Géographie. 25e Année, No 133, pp. 23-46 (25 pages).
(2) Hippolyte Taine (1860, pp. 12-13) cité par Julien Aldhuy. 2010. « La transformation des Landes de Gascogne (XVIIIe-XIXe), de la mise en valeur comme colonisation intérieure ? », Confins, 8.
(3) Joseph Blayac. 1916. « Contribution à l’étude des sols des landes de Gascogne ». Annales de Géographie. 25e année, no 133, pp. 23-46 (25 pages).
(4) La loi de 1857 était dite « d’assainissement et de mise en culture des Landes de Gascogne ». En l’espace d’un siècle, la surface de la forêt va passer de 100 000 à plus d’un million d’hectares. La moitié de la surface de la Gironde, les trois cinquièmes des Landes et le sixième du Lot-et-Garonne.
(5) Extraits du texte de Ribéreau-Gayon Marie-Dominique. 2000. « Chemins et regards croisés dans les Landes de Gascogne : du XVIIIe siècle à nos jours ». In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°1-3. Migrance, marges et métiers. pp. 175-196.
(6) Extraits du texte de Julien Aldhuy. 2010. « La transformation des Landes de Gascogne (XVIIIe-XIXe), de la mise en valeur comme colonisation intérieure ? », Confins. 8.
(7) Papy Louis. 1977. « Les Landes de Gascogne. La maîtrise de l’eau dans la lande humide ». In: Norois, n°95 ter, Novembre. Géographie rurale. pp. 199-210.




