Dessalement : l’eau qu’on fabrique tue la mer qu’on pompe

Une usine de dessalement produit de l’eau potable. Elle produit aussi, à volume égal, de la saumure ultra-concentrée, des rejets thermiques et un cocktail de produits chimiques. Tout repart à la mer. En France, personne ne mesure vraiment ce que ça y fait. Les JNE se sont penchés sur la question lors d’un récent Jeudi de l’écologie à l’Académie du Climat (Paris).

par Isabelle Vauconsant

Une usine de dessalement, c’est deux tuyaux. Un qui entre, un qui sort. Le premier pompe de l’eau de mer. Le second rejette de la saumure, c’est-à-dire une eau saturée en sel, à des concentrations deux fois supérieures à celles du milieu naturel. Pour chaque mètre cube d’eau potable produit, environ un mètre cube de saumure repart dans l’océan. À l’échelle des grandes installations, cela représente des millions de mètres cubes de rejet par jour. Frédéric Ducarme, écologue enseignant-chercheur à Sciences Po Paris et à l’université de Mayotte, pose le cadre sans détour : « On ne se rend pas compte que le sel, c’est un des pires poisons pour les animaux aquatiques. »

Ce n’est pourtant pas ce qu’on entend le plus souvent quand on parle de dessalement.

Le sel, poison naturel

L’argument industriel est connu : le sel est un produit naturel, il vient de la mer, il y retourne. Frédéric Ducarme le réfute point par point. « C’est la concentration qui fait le poison. » Un kilo de gros sel dans une mare suffit à stériliser l’ensemble en quelques heures : plantes, animaux, bactéries. Il reste parfois quelques algues très tolérantes. C’est tout. En mer, le même mécanisme s’applique, à une autre échelle.

La posidonie méditerranéenne en est l’exemple le plus documenté. Cet herbier sous-marin structure l’ensemble de l’écosystème côtier. Il produit de l’oxygène, abrite des centaines d’espèces, fixe les sédiments, atténue les vagues. Or, sa niche écologique en termes de salinité est extrêmement étroite. Quelques dixièmes de point au-dessus du seuil habituel suffisent à empêcher son développement. « Donc ça suffit à ce que la posidonie ne puisse pas pousser », précise Frédéric Ducarme, « imaginez si vous avez une grosse usine de dessalement qui produit de la saumure en permanence par millions de mètres cubes. »

En Méditerranée, la menace est amplifiée par la morphologie de la mer. Les courants y sont faibles. Les marées, quasi inexistantes. Le plateau continental est parfois très long et peu profond, notamment en Italie. Résultat : la saumure ne se dissout pas, elle stagne. Elle s’accumule. La salinité du milieu augmente progressivement, sans retour possible à court terme.

Dans le golfe Persique, où se concentrent certaines des plus grandes usines du monde dans une mer quasi fermée, le phénomène est déjà massif. « C’est en train de vraiment vitrifier toute la vie marine », observe Frédéric Ducarme. Les pays concernés ne facilitent pas les études de terrain indépendantes. Les plongeurs sont peu les bienvenus.

Une vingtaine de produits chimiques, zéro étude d’impact sérieuse

La saumure n’est pas le seul problème. Une usine de dessalement mobilise en permanence une vingtaine de réactifs chimiques : antitartres pour éviter le colmatage des membranes, biocides pour tuer les organismes marins qui colonisent les tuyaux d’entrée, agents de nettoyage des circuits. Ces produits se retrouvent dans les effluents rejetés. Comme le résume Frédéric Ducarme : « Le but étant de tuer la vie marine qui colonise les tuyaux, forcément, en bout de chaîne, vous avez des produits qui sont pas super bons pour l’environnement. »

Le problème, c’est que l’eau de mer n’est pas une ressource inerte. C’est un milieu vivant. Un litre d’eau de mer contient des millions d’organismes : plancton, bactéries, larves. Dès que le tuyau de prélèvement pompe en continu, les espèces sessiles colonisent l’intérieur. Éponges, huîtres, gorgones s’y installent avec enthousiasme. Pour éviter le colmatage, il faut donc chlorer en permanence, nettoyer régulièrement, remplacer les pièces détériorées. Chaque étape génère des résidus chimiques supplémentaires dans les effluents.

Or, selon Damien Devault, enseignant-chercheur en écotoxicologie à l’université de Bordeaux et de Mayotte, il n’existe quasiment pas d’études scientifiques rigoureuses sur les impacts à long terme de ces rejets cumulés sur les milieux récepteurs. « On a été surpris de ne pas trouver d’études scientifiques avec des exemples, avec des faits étayés », confirme Patrick Roux, coauteur du rapport commandé par le ministère de la Transition écologique. En cause : personne ne semble motivé pour financer de telles études. Ni les industriels, qui n’y ont pas intérêt. Ni les États, qui préfèrent souvent ne pas savoir.

Mayotte : un lagon comme cobaye

Le cas mahorais illustre ce que donne l’absence de précaution écologique dans un contexte d’urgence. Mayotte est entourée d’un lagon fermé par une barrière de corail continue. C’est ce qui fait sa beauté. C’est aussi ce qui rend le dessalement particulièrement risqué : l’eau y circule peu, les courants sont faibles, la saumure s’y accumule.

L’usine de la Petite Terre produit environ 3 000 mètres cubes par jour. Elle pompe et rejette dans ce même bassin semi-fermé. Des plongées de contrôle, effectuées environ une fois par an, documentent une zone désertifiée de 10 à 20 mètres carrés autour du tuyau de rejet. Quelques petits poissons. Rien d’autre. Au-delà, le milieu redevient à peu près normal, mais l’usine est de petite taille. La grande installation en cours de construction, elle, produira des volumes sans commune mesure.

Le choix du site fait également débat. Damien Devault indique que l’implantation retenue jouxte une zone de mangrove, secteur particulièrement sensible et vaseux. Pomper une eau boueuse soumet les membranes à une usure accélérée et multiplie les besoins en produits chimiques de prétraitement. « Les filtres derrière, ils aiment pas », résume-t-il.

La procédure d’urgence civile, mandatée par la préfecture, a permis de s’affranchir des études d’impact environnemental. C’est légal. C’est aussi, selon Frédéric Ducarme, un précédent dangereux : « Comme c’est la première fois, les premières fois vont servir de modèle. Et le risque, c’est que si c’est mal fait, les autres pourront continuer à mal faire. »

La solution alternative, pourtant évoquée : installer l’usine offshore, à cinq ou six kilomètres au large, hors du lagon, alimentée par l’énergie thermique des mers. La saumure serait rejetée en plein océan, dans des courants capables de la dissoudre. Les espèces fixes, coraux et herbiers, ne seraient pas exposées. Damien Devaux a porté ce projet. Il n’a pas été retenu. La facture des canalisations sous-marines, estimée à plusieurs dizaines de millions d’euros pour passer sous la barrière de corail, a été jugée prohibitive.

Ce qu’on ne mesure pas ne dérange personne

L’absence de données n’est pas un oubli. C’est une structure. Les pays qui dessalent le plus, Arabie Saoudite, Émirats, Koweït, ne sont pas ceux qui produisent le plus d’écologie marine indépendante. Israël, grand pays du dessalement et nation universitaire, ne finance pas davantage ce type de recherche. Les industriels opèrent dans un vide scientifique qui leur est confortable. « Ce qui manque, c’est ce monitoring, cette surveillance en continu de l’impact des rejets sur le milieu », relève Patrick Roux.

En France, ce vide prend une forme réglementaire précise. Il n’existe aucun cadre national fixant les obligations de suivi environnemental pour les usines de dessalement. Les autorisations relèvent de la police de l’eau locale, avec des niveaux d’exigence hétérogènes. Sur l’ancienne usine mahoraise, les opérateurs étaient contractuellement tenus de remettre des rapports de monitoring. Ils ne l’ont jamais fait. Le résultat : un procès-verbal. La surveillance, elle, n’a pas eu lieu.

Damien Devault résume le paradoxe : « Il y a des endroits où vous pouvez faire d’énormes usines, tout balancer, ça posera pas de problème, et des endroits où une toute petite usine suffira à flinguer complètement une baie entière. » C’est précisément ce qu’il faudrait savoir avant de construire. C’est précisément ce qu’on ne sait pas.

Les journalistes indépendantes Pauline Guibert et Sarah Younan, animatrices du Jeudi de l’écologie JNE sur le dessalement à l’Académie du Climat (Paris) © Carine Mayo

La mer ne se dessale pas deux fois

La question de fond n’est donc pas seulement technique ou économique. Elle est écologique et politique. Peut-on extraire de l’eau de mer à grande échelle, concentrer les résidus et les renvoyer dans le même milieu, sans en cartographier sérieusement les conséquences ? Peut-on multiplier les installations sur un littoral méditerranéen déjà fragilisé par le réchauffement, l’acidification et la surpêche, sans études d’impact sérieuses ?

Éric Tardieu, directeur général de l’Office international de l’eau, plaide pour une intégration du dessalement dans une vision plus large du mix hydrique. « La meilleure ressource en eau, c’est l’eau dont on n’a pas besoin », rappelle-t-il. Sobriété, réparation des réseaux, réutilisation des eaux usées traitées : autant de leviers moins coûteux et moins risqués que de forcer la mer à donner ce qu’on a cessé d’économiser.

En 2050, 90 % du territoire français sera en stress hydrique. La mer, elle, sera là. Mais ce qu’elle contiendra encore dépend des choix qu’on fait maintenant.

Cet article est issu d’une table ronde organisée dans le cadre des Jeudis de l’écologie, par l’Association des journalistes et écrivains pour la nature et l’écologie (JNE), tenue à l’Académie du Climat. La table ronde a été animée par Pauline Guibert et Sarah Younan, journalistes indépendantes, avec la participation d’Éric Tardieu (Office international de l’eau), Maxime Therrillion (société Watera), Damien Devault (université de Bordeaux et de Mayotte), Patrick Roux (rapport IGEDD 2025), Frédéric Ducarme (Sciences Po Paris, Muséum national d’Histoire naturelle) et Alain Meyssonnier (Institut méditerranéen de l’eau).

Pour voir ou revoir la table ronde, cliquez ici sur la chaîne YouTube des JNE.

Photo du haut : le Jeudi de l’écologie JNE sur le dessalement. De gauche à droite, Frédéric Ducarme, Patrick Roux, Damien Devault, Maxime Therrillion et Eric Tardieu © Carine Mayo

Journalistes-écrivains pour la Nature et l’écologie Devenir adhérent Nos soutiens

Contact Espace Adhérents Facebook Bluesky Linkedin