Mercredi 27 mai 2026 à Poitiers, avait lieu le procès en appel consécutif à la manifestation de Sainte-Soline en mars 2023 pour « organisation de manifestation illégale ». Cet appel faisait suite au premier procès tenu à Niort en 2024.
par Pierre Grillet
Une répression qui se renforce au fil des semaines en ne faisant qu’attiser le conflit
Nicolas Girod et Benoît Jaunet (porte-parole de la Confédération Paysanne), Benoît Feuillu (Soulèvements de la Terre) et Julien Le Guet (co-porte-parole du collectif Bassines Non Merci) ont comparu devant la cour d’appel de Poitiers, pour « organisation de manifestation illégale » dans le cadre de la mobilisation contre les méga-bassines à Sainte-Soline de mars 2023. En 2024, le tribunal avait condamné deux des accusés à des peines de prison avec sursis allant jusqu’à 12 mois, de lourdes amendes, mais aussi des scandaleuses interdictions de territoire de trois ans pour trois d’entre eux, dont l’un était porte-parole syndical…
Cette journée s’inscrivait dans un cadre bien particulier en raison de la récente condamnation de Julien Le Guet (qui faisait partie des personnes jugées ce 27 mai), en appel, à 6 mois de prison ferme pour « participation à un groupement en vue de la préparation de violence » (manifestation contre des mégabassines), « menace de dégradation », « vol d’une pelle à grains » (une pelle cassée) et « dégradation légère par inscription » (un simple tag) ainsi que de fortes amendes. La peine la plus lourde prononcée jusqu’à présent contre un militant de Bassines Non Merci. Dès le lendemain, une action de « désarmement » de deux bassines a très rapidement été revendiquée par un nouveau groupe, l’Amicale pour le débâchage permanent du Poitou, qui mentionne dans son communiqué revendicatif : « Il n’y aura pas de répit tant que les bassines seront en état de marche ».
Un rassemblement à Poitiers en soutien aux militants accusés
Bassines Non Merci, la Confédération paysanne, les Soulèvements de la Terre, avec plus d’une trentaine d’organisations, appelaient à un rassemblement ce jour du 27 mai devant le tribunal de Poitiers. Malgré la chaleur, ce sont plus de 500 personnes et une dizaine de tracteurs de la Confédération paysanne qui se sont retrouvés face au Palais de justice.

Une conférence de presse en présence de certains accusés et du porte-parole national de la Confédération paysanne, Stéphane Galais. Des prises de paroles de syndicalistes dont la CGT et Solidaires, ainsi que deux députées, Lisa Belluco pour les écologistes et Anne Stambach-Terrenoir, députée de Haute Garonne, pour la France Insoumise. Une conférence devant plus de 120 personnes animée par 4 membres de la Confédération paysanne sur le non-sens économique des bassines et en fin de journée, une rencontre programmée avec Carlos Beas Torres, coordinateur de l’Union des communautés indigènes de la zone nord de l’isthme (UCIZONI) et délégué du Congrès National Indigène (CNI), au sujet de la situation actuelle du « Corridor Interocéanique », de la répression et de la militarisation dans la zone de l’isthme de Tehuantepec au Mexique. Déjà présent lors du Village de l’eau en 2024, Carlos Beas Torres apporte une vision plus internationale des luttes et tout particulièrement autour de l’eau (1).
Que retenir de toutes ces interventions ? Des débats parlementaires jugés catastrophiques par la plupart des intervenants, dont les deux députées présentes. Ceux-ci visant à aboutir à des lois qui ne permettront même pas aux paysans de vivre dignement de leur métier pour ne satisfaire qu’un très petit nombre d’entre eux. La lutte paysanne actuelle correspond à une véritable « lutte des classes », non pas entre paysans/agriculteurs mais face à « une oligarchie qui fonctionne en cogestion avec l’agro-industrie ». Nous sommes confrontés à « une guerre de l’eau » et le maître mot en est le « partage » toujours associé à cette notion de « bien commun ». On retire également des propos tenus, « l’absence de toute volonté démocratique de la part d’un gouvernement entièrement aux ordres de quelques lobbies ».
Sainte-Soline : des procès contre des militants, mais aucune poursuite contre les gendarmes qui ont failli tuer en agissant illégalement
Alors qu’en décembre 2025, le parquet de Rennes décidait de classer sans suite l’enquête pour « violence par personne dépositaire de l’autorité publique » et « non-assistance à personne en danger » portant sur quatre blessé·es graves, dont l’un a failli mourir. Mediapart et Libération, le 26 mai 2026, sont parvenus à identifier avec certitude l’auteur du tir ayant occasionné la plus grave blessure, celle de Serge. Il s’agissait d’un tir tendu non réglementaire, potentiellement mortel, effectué par un gendarme depuis la tourelle de son blindé positionné en bordure de la bassine, le tout ayant été filmé. On est en droit de se demander pourquoi la justice s’est avérée incapable d’effectuer une telle identification alors que des journalistes ont pu le faire. Actuellement, une enquête a tout de même été rouverte depuis janvier 2026 en raison de quatre nouvelles plaintes déposées par les blessés graves de Sainte-Soline devant le doyen des juges d’instruction de Rennes. Rappelons que Julien Le Guet vivait ce 27 mai son sixième procès depuis décembre !
L’échec des mégabassines versus l’entêtement d’un gouvernement…
L’actualité des mégabassines agricoles fait face au constat d’un double échec, à la fois économique (comme la Confédération paysanne l’a largement démontré lors de sa conférence le 27 mai) et écologique. C’est également un échec démocratique, accompagné d’une interprétation erronée de ce que devrait être la souveraineté alimentaire. Ceci se traduit par une très forte opposition citoyenne, dont de nombreux agriculteurs qui estiment que la construction de tels outils n’est en rien une solution à leurs problèmes, le tout assorti de nombreuses décisions juridiques défavorables vis-à-vis de tels aménagements. Outre la très forte dépense énergétique nécessaire à leur construction, leur entretien et leur fonctionnement, hors de proportion avec le très faible nombre d’agriculteurs concernés, de multiples avis scientifiques mettent l’accent sur la « mal adaptation » d’une telle orientation vis-à-vis des conditions climatiques actuelles et à venir ainsi que de la biodiversité.
Contre vents et marées, le gouvernement persiste à passer en force pour multiplier ces bassines avec le moins de contraintes possibles, au nom d’une soi-disant « urgence agricole ». Une politique fortement appuyée et encouragée comme toujours par le syndicat agricole productiviste, la FNSEA, ainsi que la Coordination rurale. Résultat ? Un conflit qui dure, une mobilisation grandissante contre ces projets et un durcissement de l’État vis-à-vis des mouvements contestataires, avec en point d’orgue les deux manifestations de Sainte-Soline en octobre 2022 et mars 2023. Une répression démesurée, véritable « traquenard » selon la Confédération paysanne, des gendarmes qui se vantent de tirer illégalement sur des « pue la pisse », des blessés graves dont certains conservent des séquelles encore aujourd’hui, un ministre hors la loi, Laurent Nunez justifiant devant l’Assemblée des ordres réputés illégaux en parlant de « riposte appropriée ». Avec à la clé, les procès récents, actuels ou à venir, vis-à-vis de quelques militants choisis on ne sait trop comment, alors qu’aucun responsable du maintien de l’ordre lors de ces manifestations, malgré des fautes documentées, prouvées, n’a de compte à rendre pour le moment.
Ce que disent les mégabassines agricoles de notre société
Lors d’un procès récent à Paris, Julien le Guet, qui comparaissait, a reçu une lettre qui a fait l’objet d’une lecture publique et expliquait dans un contexte global ce que les bassines portent en elles. Les phrases en italique et entre guillemets qui suivent sont extraites de ce texte anonyme. Point besoin d’attendre de nouveaux procès ou faits divers pour évoquer cette question liée à l’usage de l’eau, son accaparement, à la sélection qu’imposent les bassines dans le monde agricole et surtout à leur signification en tant que symbole de « l’ethnocide » (2) du monde paysan, comme le qualifient les sociologues Pierre Bitoun et Yves Dupont dans leur ouvrage Le sacrifice des paysans (3). Un monde paysan qui, depuis des décennies, n’a cessé d’être dévalorisé, rejeté, invisibilisé. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (et même avant), tout a été fait pour détruire les savoir-faire ruraux accumulés depuis des siècles, pousser les paysans à rougir de leur langue, de leur accent, de leur condition pour les présenter comme des « retardataires à moderniser » et non pas comme « porteurs d’un savoir, d’une culture, d’une dignité ». Un processus colonial visant à déshumaniser les personnes concernées pour justifier leur disparition ou leur assimilation. « Les bassines ne sont pas le début de l’histoire. Elles en sont l’aboutissement… Ce que les bassines défendent, ce ne sont pas les veaux aux yeux tendres ou les biquettes souriantes qu’on montre aux caméras ou aux touristes de la Venise Verte (le Marais poitevin). C’est la logistique d’export d’une agriculture industrielle qui a besoin d’eau garantie pour tenir les rendements que les contrats avec les coopératives exigent. Les bassines sont la suite logique d’un processus commencé soixante ans plus tôt dans une cuisine, lors d’un groupement de vulgarisation, autour d’une table, avec un verre de cidre et une galette, où un agent de la chambre d’agriculture de Vendée expliquait à de jeunes paysans ce que le progrès avait l’air d’exiger d’eux… Et peu à peu, ces jeunes se sont détournés de la culture de leurs parents. Aujourd’hui, le maïs est partout, et les nappes regorgent de pesticides et autres saletés. »
Les bassines ne seraient-elles pas le bras armé d’une colonisation moderne visant à éradiquer une agriculture paysanne encore présente au profit d’une agro-industrie gavée de subventions ? Il ne s’agit pas d’opposer un passé idéal (qu’il n’est pas) à un présent dont il faudrait se débarrasser. L’enjeu n’est pas là. Mais construire notre avenir, celui de l’agriculture, du nécessaire partage de l’eau en tant que bien commun, apprendre à réhabiter au sein de la communauté biotique, ne peut pas passer par un coup de balai sur une civilisation ayant acquis des savoirs pendant des millénaires. Un grand nombre de ces savoirs pourrait nous être très profitable aujourd’hui en raison du changement climatique et des conséquences néfastes et de plus en plus documentées scientifiquement de certaines pratiques agricoles sur la santé de l’ensemble du vivant.
La lutte ne se réduit pas à une querelle entre quelques écolos et des agriculteurs. La Confédération paysanne est largement mobilisée contre ces aménagements et l’agriculture qu’ils représentent depuis le début de la lutte, depuis plus de 20 ans. Elle milite pour d’autres pratiques, une vraie souveraineté alimentaire et un soutien réel aux petits paysans. Nombre de syndicats non agricoles sont également présents comme Solidaires, la CGT et d’autres, des partis et mouvements politiques comme le Parti communiste, les Ecologistes, la France insoumise… Un nombre croissant de citoyens consommateurs non agriculteurs se sent également concerné et prétend aussi avoir son mot à dire sur les orientations agricoles. Aujourd’hui, le gouvernement refuse d’ouvrir un véritable espace de discussion accessible à chacun-e sur le devenir de l’agriculture et le partage de l’eau et n’a de cesse de faire croire que la contestation ne serait le fait que de groupuscules gauchistes et violents. Il préfère imposer des mesures incompréhensibles sous la pression de quelques lobbies industriels tout en détricotant les quelques espaces démocratiques encore existants autour de la politique de l’eau, comme cela a été souvent dénoncé lors de la journée du 27 mai. Face aux enjeux actuels et l’aveuglement de quelques décideurs, les luttes ne feront que s’amplifier avec le risque d’être confrontées à d’autres drames. Une chose est quasi certaine, la répression de l’État, quelle qu’elle soit, ne parviendra jamais à éteindre une telle prise de conscience collective, une phrase maintes fois répétée ce 27 mai à Poitiers.
Pour en savoir plus au sujet de la loi d’urgence agricole en projet et des mégabassines, voir ce sujet de France 3 et ce texte de Vie Publique.
(1) L’intervention de Carlos Beas Torres, prévue au cours de l’après midi, a été reportée en soirée en raison d’un retard de train. Il ne nous a pas été possible d’y assister.
(2) Le terme ethnocide a été développé par l’ethnologue Robert Jaulin. Voir son livre La Paix blanche. Introduction à l’ethnocide, publié en 1970 au Seuil.
(3) Editions l’Echappée, 2016.
Photo du haut : des centaines de personnes pour accompagner les inculpés au palais de justice de Poitiers pour une audience de plus de 6 heures. L’avocate générale, selon un journaliste présent dans la salle, a requis contre les accusés des peines identiques à celles prononcées par le tribunal de Niort. Jugement le 1er juillet © Pierre Grillet




