A travers le monde (et en France aussi…), le journalisme d’environnement sous le coup des attaques, des menaces et des pressions

par Laurent Samuel

Au cours des 15 dernières années, au moins 44 journalistes spécialisés dans l’environnement ont été assassinés dans le monde. Parmi ces meurtres, cinq seulement ont donné lieu à des condamnations, soit un taux d’impunité de près de 90 %. C’est l’un des révélations les plus frappantes d’un rapport publié le 3 mai dernier par l’UNESCO à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de presse, titré « Presse et planète en danger ». Selon cette consultation menée en mars 2024 auprès de plus de 900 journalistes environnementaux issus de 129 pays, « 70 % d’entre eux ont déclaré avoir subi des attaques, des menaces ou des pressions liées à leurs activités. Parmi eux, deux sur cinq ont par la suite subi des violences physiques. » Le rapport précise : « ces agressions ont plus que doublé au cours des dernières années, passant de 85 entre 2014 et 2018 à 183 entre 2019 et 2023. » Cette enquête montre aussi que les femmes journalistes sont plus exposées que les hommes au harcèlement en ligne.

« Outre les agressions physiques, un tiers des journalistes interrogés a déclaré avoir été censuré, et près de la moitié (45 %) a déclaré s’autocensurer lorsqu’ils couvrent l’environnement, par crainte d’être attaqués, de voir leurs sources dévoilées, ou par conscience du fait que leurs articles pourraient porter atteinte aux intérêts des parties prenantes concernées », indique encore le rapport (cliquez ici pour lire le résumé complet de notre adhérente Houmi Ahamed-Mikidache). « Sans informations scientifiques fiables sur la crise environnementale actuelle, nous ne pourrons jamais espérer la surmonter », a commenté Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO. « Pourtant, à travers le monde, les journalistes sur lesquels nous comptons pour enquêter à ce sujet et garantir l’accès à l’information sont confrontés à des risques inacceptables, et la désinformation sur le climat est omniprésente sur les réseaux sociaux. »

En France, la situation n’est pas aussi dramatique que dans nombre de zones d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud, où la plupart des faits relatés dans ce rapport se sont déroulés. Mais notre pays se contente d’une médiocre 21e place dans le classement annuel de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse dans le monde, publié début mai. « En dépit de l’adoption d’un nouveau schéma de maintien de l’ordre, plus respectueux des droits des journalistes lors des manifestations, les reporters continuent de faire l’objet de violences policières en plus des agressions de la part de manifestants », estime l’ONG. Ce printemps, le travail des journalistes couvrant les mouvements de protestation contre la construction de l’autoroute A69, entre Toulouse et Castres, a été gravement entravé, comme l’a constaté le rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseurs de l’environnement, Michel Forst, venu sur place. La situation a motivé une tribune, signée notamment par les JNE, le Syndicat National des Journalistes et le SNJ-CGT. Rappelons aussi qu’en Bretagne, les journalistes Morgan Large et Inès Léraud subissent depuis de longues années des pressions et des tentatives d’intimidation en raison de leurs enquêtes sur l’agro-industrie et la prolifération des algues vertes.

Certes, la place de l’environnement progresse depuis deux ans dans de nombreux médias grâce à la  dynamique impulsée par la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique, que les JNE ont contribué à lancer. Mais les nouvelles inquiétantes se succèdent. Après la disparition forcée fin 2023 par France Télévisions de la chaîne numérique Nowu (prononcez «Now you») qui s’appliquait à raconter l’écologie autrement aux jeunes, on a appris il y a quelques semaines la suppression de l’émission Vert de Rage, diffusée sur France 5. « Lancées en 2018, ces enquêtes au long cours, menées par Martin Boudot, ont permis de dévoiler des scandales environnementaux et de montrer au public les méthodes scientifiques nécessaires à leur démonstration », dénoncent neuf associations de journalistes, dont les JNE, dans une tribune s’alarmant sur le sort des émissions sur les sciences et l’environnement sur France Télévisions (*). « Cette décision de suppression est une hérésie à l’heure de l’urgence climatique et des crises environnementales. D’autant que ces enquêtes ont toutes été largement relayées par la presse grand public, démontrant leur efficacité pour l’information des populations. » Enfin, le magazine en ligne Vert vient de nous révéler la non-reconduction sur France Bleu de l’émission  Planète Bleu, conçue et animée par Benoît Prospero.

Dans ce contexte préoccupant, on se réjouit d’apprendre que La Terre au Carré, émission quotidienne sur l’écologie et les sciences diffusée depuis cinq ans sur France Inter, un temps menacée, restera finalement présente dans la grille de rentrée de la station, avec le répondeur ouvert aux auditeurices et la chronique de Camille Crosnier. Signe de l’intérêt porté par le public à ce programme, une pétition de soutien à l’équipe, lancée par Agir pour l’Environnement, a recueilli près de 30 000 signatures en quelques jours.

(*) Menacé de suppression lorsque ce texte avait été rédigé, le Magazine de la Santé de France 5, seul programme quotidien consacré à la médecine, a en fin de compte sauvé sa peau.