À quelques dizaines de kilomètres du Marais poitevin, vers le nord-est, au milieu du département des Deux-Sèvres et aux confins du massif armoricain, on peut découvrir un pays appelée « Gâtine ».
par Pierre Grillet *
En 1805, Etienne Dupin, préfet des Deux-Sèvres, décrivait ainsi les habitants de cette Gâtine : « Cette contrée ainsi que toute la Gâtine présente un nombre prodigieux de jambes ulcérées, de sourds et d’épileptiques. Les ajoncs qui la recouvrent piquent les jambes des jeunes gens qui, en été et en hiver, ne portent au travail que de larges pantalons de toile sans bas. L’humidité du sol entretient ces plaies et la malveillance les envenime à dessin pour faire réformer le conscrit. ». Ce préfet voyait dans les habitants du bocage, non seulement des gens qu’il qualifiait de « rabougris », une population méprisable qu’il fallait coloniser, mais aussi « des réfractaires prêts à tout pour éviter la conscription » (1).
En 1926, Robert Bobin décrivait ainsi le paysage de cette Gâtine : « Lorsque, du haut du Terrier de Saint-Martin-du-Fouilloux (le point culminant des Deux-Sèvres à 272 mètres d’altitude…), on embrasse l’ensemble de la Gâtine, on la sent vivre, avec ses pâturages clos de haies, ses troupeaux de vaches parthenaises, ses vergers, ses champs ; on sent que la région se suffit à elle-même, et, lorsque, par la pensée, on la revoit telle qu’elle était il y a un demi-siècle, avec ses immenses landes de genêts et d’ajoncs, on ne peut s’empêcher d’admirer le travail opiniâtre du paysan gâtineau qui a fait de son pays, pauvre et inculte, une contrée aujourd’hui riche par endroits et toujours en voie de progrès » (2). On pourrait rajouter à cette description la présence de très nombreuses sources, rivières et prairies humides.
Un tel ensemble bocager ainsi décrit par Bobin a succédé à des paysages auparavant plus ouverts et parsemés de landes. Il a progressivement été mis en place à partir du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle. En Gâtine deux-sévrienne, on retrouve de nombreuses traces d’enbocagement au XVIe siècle. Parallèlement, cette mise en place de réseaux de haies s’est réalisée alors que la vaine pâture (3), un droit d’usage en commun de la terre, disparaissait (abolition de la vaine pâture par la loi en 1889, mais cette pratique avait déjà été considérablement réduite aux XVII et XVIIIe siècles).
Le bocage gâtinais (comme tous les bocages) est donc une construction humaine partagée avec l’ensemble du vivant. Le bocage est culturel et inclut les humains comme les non-humains. Ces paysages sont composés de multiples habitats qui s’imbriquent les uns dans les autres, loin de cette image simpliste de parcelles agricoles entourées de haies. Ils constituent de véritables complexes d’écosystèmes parfaitement intégrés à des pratiques agricoles non industrielles mais essentielles : « Les différentes composantes paysagères du bocage, telles que les parcelles agricoles et les zones non cultivées comme les arbres isolés, les haies, les talus, les fossés, les boisements et bosquets, les landes, les mares, les étangs, le réseau hydrographique et le réseau de chemins confèrent à ce paysage des fonctions agronomiques, écologiques, culturelles et esthétiques » (4). François Terrasson (NDLR : membre historique des JNE) soulignait ainsi ce lien : « la chance du bocage, c’est qu’il s’agit d’une occupation marquée du territoire qui, au lieu de dire à la Nature : ôte-toi de là que je m’y mette, lui a simplement dit : pousse-toi un peu que je m’y mette » (5). Nous pourrions dire : « fais-moi un peu de place pour vivre ensemble ». Terrasson précisait au sujet du bocage : « c’est une image du monde. Celle d’une humanité qui saurait modifier sans foutre en l’air ».
Nous pourrions aussi évoquer les bocages comme des « middle landscapes », c’est-à-dire des paysages intermédiaires, ni totalement sauvages, ni totalement artificialisés. Un concept cher au philosophe John Baird Callicott (6) … Pour le spécialiste technique des bocages, Jacky Aubineau, un homme du bocage deux sévrien, ces paysages sont un excellent compromis entre les besoins humains et non-humains (7). Pour les gens de bocage, les haies ne représentent pas que des rangées d’arbres bordant des parcelles agricoles. Elles sont peuplées d’êtres fantastiques qu’il est possible de rencontrer de nuit à l’endroit même où on peut franchir ces barrières arborées (8). Des liens forts ont été noués entre ces habitants et leur milieu, avec le reste du vivant comme avec des objets, liens que, pour nombre d’entre nous, il est beaucoup plus simple d’ignorer, voire de discréditer.
Nous sommes dans un monde parmi beaucoup d’autres mondes sur notre planète, comme le soulignent Arturo Escobar (9) en Colombie ainsi que le mouvement zapatiste au Mexique (10). Même au sein du monde des bocages, les similitudes bien réelles ne peuvent effacer des différences importantes existant d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre. C’est pourquoi il est toujours préférable de parler des bocages au pluriel. Cette diversité de mondes doit être préservée, ce qui n’empêche pas ces paysages et leurs habitants d’évoluer. Mais les bocages, tout comme leurs paysans, sont depuis quelques décennies fortement menacés par la recherche des profits à court terme portés par un monde capitaliste dont le rapport au vivant peut se résumer ainsi : on prend en compte, on considère ce qui peut nous aider à faire des profits, le reste qui, pour nous, ne sert à rien ou risque de nous concurrencer doit être réduit au maximum, voire détruit. Le nombre de paysans ne cesse de baisser en France et parmi eux, nombreux sont ceux qui exerçaient en bocage. Un très récent article de Médiapart nous le rappelle : « En quarante ans – en Deux-Sèvres – le nombre d’exploitations du département a fondu : il y en avait 15 000 en 1988, il en reste à peine plus de 4 000 aujourd’hui » (11).
Les bocages ne pourront se maintenir tout en évoluant que sous réserve du maintien d’une paysannerie pratiquant sur de petites échelles à la fois de l’élevage, du maraîchage et des cultures. Ils disparaîtront totalement si on ne remet pas en cause l’agriculture industrielle avec sa logique productiviste qui vise à favoriser un maillage agricole partagé par quelques grosses exploitations de plus en plus gourmandes en énergie. Rien à voir avec un quelconque passéisme. Bien au contraire, les paysans n’ont cessé d’inventer pour améliorer à la fois leurs conditions de vie, leurs outils de travail et leurs pratiques, avec un impact relativement réduit sur les sols et plus globalement leur espace de vie.
En ces moments de canicules répétées et bien que les arbres comme les plantes, les animaux et les humains soufrent partout sur le territoire, disposer d’espaces encore bocagers, donc arborés et bénéficier encore de quelques zones humides fonctionnelles est un atout considérable tant pour les humains que les non humains. Un atout qui peut freiner des effets délétères d’une sècheresse ou d’un épisode très chaud même s’il a aussi ses limites en période extrême et prolongée…
Le territoire de la Gâtine est menacé et fut pendant très longtemps peu considéré, voire méprisé. Un regain d’intérêt pour ces paysages au cours des dernières décennies a incité des naturalistes, élus locaux et associatifs à se réunir pour réfléchir autour d’un éventuel projet de parc naturel régional… Une telle configuration pourra-t-elle agir sur la principale cause de régression de ces paysages ? La démarche a commencé il y a une dizaine d’années, initiée par quelques écologistes locaux, issus du festival du film ornithologique de Ménigoute, vite soutenue par quelques élus. Elle est en 2026 sur le point de se concrétiser. L’une des étapes ultimes étant l’enquête d’utilité publique concernant le projet de charte du futur PNR qui a eu lieu du 20 avril au 26 mai 2026, dont le commissaire enquêteur vient de rendre ses conclusions favorables (lire ici notre article).
* Relecture Marie-Do Couturier
(1) Jordan Guerin-Morin. « En Gâtine, tous rabougris ? ». Le Courrier de l’Ouest. 6 février 2022.
(2) Robert Bobin . « La Gâtine de Parthenay ». In : Annales de Géographie, t. 35, n°197, 1926. pp. 405-412.
(3) On entend par vaine pâture le droit qu’ont les habitants d’une commune de mener paître leurs bestiaux sur les terres incultes de leur territoire, ainsi que sur les autres fonds non clos, dépouillés de leurs récoltes après les premières et secondes herbes.
(4) Alexandre Boissinot, famille Braconnier, Sophie Morin & Pierre Grillet : Terres de bocage. Concilier Nature et Agriculture. Editions Ouest-France. 2014.
(5) François Terrasson, Un combat pour la nature. Editions Sang de la Terre, 2011.
(6) John Baird Callicott, né en 1941, est professeur à l’université de North Texas et a été président de la Société internationale d’éthique environnementale de 1994 à 2000. Continuateur de l’écologue, forestier et écrivain Aldo Leopold, il est considéré comme l’un des pères fondateurs de la pensée écologiste. Trois ouvrages sont disponibles en français : Genèse : la bible et l’écologie, Éthique de la terre et Pensées de la terre (Wildproject, 2009, 2010, 2011).
(7) Citation paraphrasée extraite de propos tenus par Jacky Aubineau dans le film Au rythme du bocage, de Marie Daniel, Aude-Moreau Gobart et Fabien Mazzocco (2013).
(8) Voir et écouter la conférence de Jean-Loïc le Quellec sur les haies : Brève improvisation sur les haies, le plessage et les sorcières : https://youtu.be/gfyHbN0yEIU?si=HppmMUNBzwoNZeFH
(9) Arturo Escobar, Sentir-Penser avec la terre (2014), Editions Seuil, 2018. Arturo Escobar, d’origine colombienne, est professeur d’anthropologie en Caroline du Nord.
(10) Voir à ce sujet la conférence de Jérôme Baschet & Anselm Jappe : https://www.youtube.com/watch?v=6xc5qBuNpkw
(11) Rémi Carayol. 9 juillet 2026. « Dans les Deux-Sèvres, « c’est comme si c’était le désert pour les agriculteurs ». Médiapart.
Photo : bocage en Gâtine deux-sévrienne © Pierre Grillet





