Un projet de parc naturel régional en Gâtine poitevine qui peine à mobiliser la population

Les parcs naturels régionaux portent en eux ce beau slogan : « une autre vie s’invente ici… ». En ces temps de canicule, de sécheresse, d’inégalités de plus en plus marquées, de confrontations radicales autour des usages de l’eau, de la notion de territoires, de pratiques agricoles obsolètes et de régression environnementale jamais égalée…, l’idée d’une « autre vie » inventée devrait s’avérer séduisante et mobilisatrice. Pourtant, la très faible participation du public à la toute récente enquête publique concernant le projet de charte du futur PNR de Gâtine poitevine qui s’est tenue du 20 avril au 26 mai 2026 pose question : pourquoi si peu d’intérêt ?

par Pierre Grillet (*)

Des chartes élaborées avec une très faible participation directe des populations concernées

La charte, élément clé d’un PNR qui doit guider ses actions pour une durée de 15 années, est soumise à enquête publique obligatoire avant sa finalisation, ce qui constitue le seul réel moment où l’ensemble du public est invité à exprimer son avis, à l’exception de quelques réunions locales rarement attractives au moment de son élaboration. Or, il s’avère que globalement, la participation citoyenne y est particulièrement faible : 249 contributions lors de la révision de la charte du PNR du Vexin en 2024 (ce parc concerne directement plus de 100 000 habitants), 222 contributions pour le PNR des Pyrénées ariégeoises (qui concerne directement 46 000 habitants), 151 contributions pour le PNR du Pilat en 2025 qui concerne plus de 52 000 habitants. Lors de l’enquête pour la révision de la Charte du Parc Naturel Régional de Loire-Anjou-Touraine qui compte 226 000 habitants, le rapport mentionne la présence de moins de 30 personnes venues dans les mairies consulter les dossiers…

Certes, cette très faible participation correspond grosso modo à la plupart des enquêtes publiques (à l’exclusion des projets très sensibles). Néanmoins, elle montre que l’effet PNR ne motive que très peu ses habitant.es lorsque ceux-ci et celles-ci sont appelé.es à s’exprimer. D’autre part, le contenu de ces chartes présenté lors de ces enquêtes a été auparavant particulièrement travaillé par les élus et de nombreux techniciens professionnels et bénévoles, bien souvent avec l’aide de bureaux d’études spécialisés, pour prendre soin d’y inclure tous les mots et concepts à connotation positive : on y parle de « résilience » (un mot à la mode qui apparaît plus de 15 fois dans le projet de charte du PNR de Gâtine sans que sa signification réelle soit précisée), « sobriété », « innovation », « expérimentation », « agriculture durable », « développement durable », « transition », il faut « préserver », « partager », « valoriser », « mobiliser »…

Le contenu recouvre une multitude de chapitres, sous chapitres, d’objectifs à différents niveaux et à ce stade, il est très compliqué pour une personne qui découvre le projet d’être en mesure d’y apporter des commentaires judicieux. Certains viennent consulter les dossiers (au PNR du Pilat, ce sont 2000 personnes qui ont lu les documents dans les mairies, pour seulement 7%  d’entre elles qui y ont déposé un avis), mais surtout on fait confiance car on ne se sent pas compétent pour nourrir les réflexions. Sans doute, également, existe-t-il une forme d’indifférence ? Lorsque des consultations directes sont menées auprès des habitants d’un PNR sous forme de questionnaires appelant des réponses simples et rapides, elles se heurtent également, dans la grande majorité des cas, à une participation très faible.

Quelques exemples l’illustrent : le bilan citoyen du PNR des Préalpes d’Azur (31 000 habitants concernés) n’a recueilli que 207 réponses ; le questionnaire distribué à 43 900 exemplaires lors de la révision de la charte du PNR des Monts d’Ardèche n’en a obtenu que 266 ; quant au PNR des Vosges du Nord, son enquête en ligne de 2022 sur la notoriété du parc n’a mobilisé qu’1 % de la population concernée. Ce constat invite à la réflexion, d’autant que certains de ces parcs existent depuis 15, 25, 30 ans, voire plus d’un demi-siècle. En 2021-2022, les habitants de Gâtine deux-sévrienne concernés par le projet de PNR en construction depuis 2016 sur leur territoire ont été interrogés. Ce questionnement faisait suite au diagnostic du territoire réalisé et censé « être partagé par les acteurs et habitants de ce territoire » : sur environ 66 000 personnes concernées, le bureau d’études n’a reçu que 626 réponses, 1 % seulement. Le journaliste insiste dans son commentaire : « c’est moins que le nombre d’élus municipaux dans les communes de Gâtine. Certains élus locaux n’ont donc même pas répondu au questionnaire ». De quoi s’interroger lorsque la coordination du projet affiche sa satisfaction au sujet de ces 1 % de réponses : « C’est bien pour un questionnaire assez technique… un chiffre honorable si on le compare aux autres projets de PNR sur la France entière ». De tels propos rapportés par la presse locale laissent rêveur. Plutôt que de réfléchir sur les raisons d’un tel échec, on préfère se réjouir d’être le meilleur parmi les pires.

Une enquête publique pour le projet de charte du futur PNR de Gâtine en Deux-Sèvres qui ne fait pas exception

Rappelons ces mots du commissaire enquêteur dans ses conclusions : « L’enquête publique est un temps fort de l’information du public. En favorisant la discussion sur le projet, elle lui permet de participer à l’élaboration de la décision devenue ainsi de meilleure qualité et plus légitime ». Pourtant, celui-ci précise à la suite que « cette enquête a fait l’objet d’une participation assez faible du public ».

Trente-sept journées, 13 lieux d’enquête ouverts au public, 14 permanences réalisées par le commissaire enquêteur afin d’y rencontrer les citoyens. Il était possible également d’envoyer ses commentaires par voie électronique. Quarante-et-une personnes ont été reçues lors de ces permanences et « un total de 97 contributions ont été enregistrées par 84 contributeurs différents. Cela représente 143 observations » pour « 98 % des contributeurs favorables au projet ». Selon le rapport du commissaire enquêteur : « Ce sont les thématiques de la ressource en eau, des énergies, de l’agriculture, de la biodiversité et des paysages ainsi que les haies qui ont comptabilisé le plus de contributions ».

Impossible ici de tout passer en revue, les rapports sont facilement consultables, mais une remarque de la part des porteurs du projet de PNR concernant la ressource en eau et reformulée par le commissaire enquêteur dans ses conclusions interpelle : « il est nécessaire de poursuivre et soutenir les actions déjà engagées par les acteurs de la protection des milieux aquatiques et de la production d’eau potable ». Sans rentrer dans le détail, on peut se demander ce que le PNR pourra et voudra faire concrètement dans ce domaine alors que deux sénateurs de droite très influents en Gâtine et qui, s’exprimant dans l’enquête publique, apportent leur entier soutien au projet de PNR (1), ont voté tout en la durcissant encore la loi d’orientation agricole avec le fameux principe de « non régression agricole », le retour de pesticides interdits, où les zones humides sont considérées comme des freins à l’agriculture et pour le doublement des capacités de stockage d’eau (mégabassines) d’ici 2035 ! Ce qui fait dire à la journaliste Lucie Delaporte dans Médiapart : « sous couvert de « souveraineté agricole », c’est bien la suppression coordonnée des garde-fous environnementaux et sanitaires que les sénateurs et sénatrices ont voulu acter. » Ils ont voté également pour l’affaiblissement de la politique de la protection des captages d’eau potable (2), alors que le PNR ne cesse de rappeler dans l’enquête publique qu’il sera primordial de « créer des Zones de Protection des Aires d’Alimentation de Captages (ZPAAC) permettant la mise en place d’actions pour restaurer la qualité de l’eau (plantations de haies, création de noues) au sein des Aires d’Alimentation de Captages ». Sans oublier que le chef du projet PNR est un élu adhérant à la FNSEA et d’une tendance politique très proche de ces sénateurs.

Dominique Julien-Labruyère, cofondateur du PNR de la Haute Vallée de Chevreuse (créé il y a 40 ans), personnalité de droite, titrait ainsi une tribune publiée en mai 2024 : « Les parcs naturels régionaux sont administrés sans tenir compte de la participation citoyenne ». Pourtant, les porteurs du projet de PNR en Gâtine répondent au commissaire enquêteur concernant l’implication des citoyens dans l’écriture de la charte : « le PNR est un outil d’animation permanent qui ne peut fonctionner qu’avec le territoire, ses acteurs et ses habitants ». Là encore, on peut se demander si une telle réponse correspond à une réelle volonté de leur part. Pour le moment et depuis que les réflexions ont été amorcées (il y a une dizaine d’années), il ne semble pas que ce soit le cas.

« Une autre vie s’invente ici » : une réalité ou un simple slogan parmi tant d’autres ?

On peut sérieusement questionner la pertinence d’un tel slogan, notamment en raison des nombreux exemples que nous pouvons rencontrer dans des PNR existants depuis plus de 50 ans pour certains. Le recul est là et permet de disposer d’une vision intéressante sur cette « autre vie » proposée par chaque PNR. En 2015, Yann Hélary, alors président du PNR du Marais poitevin, qui venait de retrouver sons label, mentionnait en conclusion de son éditorial pour un rapport synthétique faisant le point d’une année d’activité : « Ce document en atteste : une autre vie s’invente ici… ». Onze années plus tard, on est toujours en attente…

La plupart des actions conduites par les parcs relèvent de mesures mises en place à l’échelon national, voire européen. Que ces PNR soient des relais plus importants qu’ailleurs en raison de leurs moyens et des compétences techniques réunies au sein de leurs équipes, c’est très certainement vrai. Mais on serait en droit d’attendre de vraies expériences induites par des PNR pour faire tache d’huile sur l’ensemble du territoire. À titre d’exemple, il serait envisageable d’instaurer sur des territoires labellisés PNR des chambres d’agriculture alternatives ouvertes aux agriculteurs comme aux consommateurs et qui auraient en charge les orientations agricoles au niveau du territoire concerné ainsi qu’une véritable réflexion sur la souveraineté alimentaire.

De même, chaque PNR pourrait envisager d’organiser de véritables universités populaires ouvertes, permettant de replacer la parole des habitant-es au cœur de la démarche, les écouter et les prendre en compte pleinement. Pourquoi ne pas envisager de donner priorité dans les systèmes de production à la propriété d’usage plutôt qu’à la propriété lucrative, ce qui permettrait par exemple d’envisager des installations paysannes sans besoin d’endettement lourd au départ ?

Il ne s’agit même pas de vraies inventions puisque tous ces exemples ont déjà été mis en place auparavant sur d’autres territoires et fonctionnent bien comme au Pays Basque pour les chambres alternatives, ou encore au Larzac, bien avant que ce site soit intégré dans un PNR, pour la propriété d’usage des bâtiments et terres agricoles, l’un des rares endroits où France où le nombre de paysans n’est pas en diminution… Il est sans doute préférable qu’un territoire soit en PNR plutôt que rien. Mais ce label est encore inséré au sein d’un cadre institutionnel trop étroit qui ne lui permet que difficilement d’en sortir. Un cadre d’autant plus contraignant que la structure PNR est trop soumise au bon vouloir politique régional dont dépend une grande partie de ses financements. La Fédération des parcs régionaux affiche comme partenaires : Vinci, Enedis, Engie, Véolia, la FNSEA, ainsi qu’Amaury sport (organisateurs du Tour de France et du rallye raid automobile Dakar). Tous ces organismes qui se proclament, tout comme les PNR, champions du développement durable, veulent-ils réellement des changements qui viseraient à inventer une autre vie ? Le doute est fortement permis.

La plupart des parcs naturels régionaux (PNR) abritent des milieux dominés par une agriculture encore diversifiée, avec de petites fermes à base de polyculture-élevage dans un paysage plutôt bocager, en plaine comme en moyenne montagne. Pour tous ces PNR, l’enjeu lié au maintien et au renforcement d’une activité agricole respectueuse et partenaire du vivant, respectueuse de la nature, des milieux bocagers, fait partie à juste titre de l’affichage de leurs priorités d’action. Ces aspirations figurent dans le projet de charte pour la Gâtine. Mais, sans remettre en cause les motivations et compétences des équipes, les résultats de PNR déjà anciens dans ce domaine sont loin d’être à la hauteur des attentes (3). Ils prouvent aussi que l’existence du label PNR n’est nullement un gage de pérennité pour des milieux fortement influencés par des orientations et des pressions agricoles.

Le futur parc naturel régional de Gâtine sera-t-il réellement l’occasion d’initiatives alternatives, d’une remise en cause de l’orientation globale agricole actuelle afin d’améliorer les conditions de vie des paysans et d’enrayer la chute actuelle du nombre de fermes, d’une véritable prise en compte des bocages dans toute leur complexité, des difficultés sociales (autres qu’agricoles) bien présentes sur ce territoire, de mettre en place des actions destinées à former les habitants et les écouter, ou sera-t-il une simple coquille vide destinée en premier lieu à valoriser quelques élus locaux et promouvoir une sorte d’écotourisme à l’instar de nombreux autres parcs ?

La très faible participation du public au sondage réalisé sur le projet de parc de Gâtine en 2021, puis lors de l’enquête publique en 2026 devrait être prise en compte prioritairement par les porteurs du projet. Il est impératif que l’ensemble de la population concernée soit étroitement associée aux démarches ainsi qu’aux prises de décision futures.

A lire sur ce lien, notre article très complet sur la Gâtine poitevine et son bocage.

(*) Relecture Marie-Do Couturier

(1) Les deux sénateurs sont Gilbert Favreau qui « soutient avec conviction la démarche engagée par le Grand conseil du PNR de Gâtine poitevine » et Philippe Mouiller qui affirme « la pertinence de l’outil Parc Naturel pour ce territoire ». Presqu’en même temps, ils votaient la loi d’orientation agricole !
(2) La droite sénatoriale a adopté, entre autres, le principe que ne seraient pas prises en compte les pollutions causées par des produits désormais interdits, dans les mesures pour protéger les captages.
(3) L’analyse « bilan-évaluation de la charte 2008-2023 » du PNR Normandie-Maine, créé dès 1975, dont le territoire est à dominante rurale, fait ressortir des éléments instructifs concernant la participation du PNR à la mesure 20 de l’axe 2 de sa charte : « inciter et participer au maintien du bocage ». On peut y lire en conclusion de la synthèse générale : « Malgré les nombreuses actions engagées par le Parc et ses partenaires, tant sur la préservation et la replantation du bocage que sur la sensibilisation aux services rendus, le maintien de cette unité paysagère reste complexe. La disparition des linéaires de haies reste chaque année importante malgré le resserrement des cadres règlementaires. L’évolution des pratiques agricoles … participe fortement à cette disparition du bocage ». La charte (2010- 2025) du Parc naturel régional du Perche (PNR créé en 1998) indique que « le système traditionnel de polyculture élevage bovin qui a façonné le paysage bocager du Perche régresse surtout ces dernières décennies au profit des cultures ; les surfaces en prairie ainsi que leurs éléments paysagers associés représentaient 43% de la surface agricole du parc (SAU) en 1988 contre 33% en 2000… ». Douze années après sa création, ce PNR n’avait pas enrayé ces régressions (la charte en question date de 2010). Le bilan dressé pour le PNR de Brière (l’un des premiers créés en France) par un ancien membre de son conseil scientifique, Didier Montfort, est accablant : « destruction du bocage qui continue encore et encore, drainage agricole, destruction des prairies humides et des prairies naturelles… ».

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