Edgar Morin, écologiste depuis 1969

Si les hommages à Edgar Morin (mort le 29 mai dernier à l’âge vénérable de 104 ans) n’ont pas manqué de souligner son engagement durable pour l’écologie, peu d’articles ont rappelé que ce sociologue/philosophe fut parmi tous les premiers dès la fin des années 1960 à tirer la sonnette d’alarme sur la crise planétaire globale.

par Laurent Samuel

Invité fin 1969 au Salk Institute for Biological Studies à San Diego, en Californie, créé par l’inventeur du vaccin contre la polio, Edgar Morin y découvre la prise de conscience écologique. L’écologie scientifique, portée par des grands noms comme Rachel Carson (morte en 1964 peu après la sortie de son livre fondateur Printemps silencieux), Paul Ehrlich ou Barry Commoner, y converge avec les mouvements citoyens contre les dégradations du milieu naturel dans le contexte d’une « nouvelle culture » en plein essor portée par le mouvement hippie, l’expérience des drogues « psychédéliques » et l’essor des communautés.. Dans son livre Journal de Californie publié en 1970 au Seuil à son retour en France, le sociologue s’enthousiasme pour cette « terre en transes », « tête chercheuse du vaisseau spatial Terre ».

Voici quelques extraits du Journal de Californie qui résonnent avec de nombreuses préoccupations de 2026…

 

 

Ci-dessous, l’image iconique de la BD Pogo de Walt Kelly, à laquelle Edgar Morin fait référence.

En juin 1972, peu après la publication du rapport Meadows sur les limites à la croissance, Edgar Morin participe à un colloque à la Mutualité sur le thème « écologie et révolution », organisé par le journaliste du Nouvel Observateur Michel Bosquet (alias André Gorz), en compagnie du philosophe Herbert Marcuse et du leader de la CFDT Edmond Maire. « L’homme doit cesser d’agir comme un Gengis Khan de la banlieue solaire et se considérer, non pas comme le berger de la vie, mais comme le copilote de la Nature », s’exclame-t-il à la tribune.

En septembre 1972, lors d’un colloque international sur l’unité de l’homme au Centre international d’études bioanthropologiques et d’anthropologie fondamentale (CIEBAF), devenu le Centre Royaumont pour une science de l’homme, Edgar Morin délivre une communication sur le thème « Le Paradigme perdu : la nature humaine ». Revu et enrichi, ce texte sera publié l’année suivante sous le même titre aux éditions du Seuil. Il y affirme que nature et culture sont indissociables. Edgar Morin développe sa quête d’une analyse globale, intégrant sciences sociales et « exactes », dans L’unité de l’homme (1974) et surtout dans la Méthode, publié entre 1977 et 2004 en six volumes. Des extraits du premier tome, la Nature de la Nature, sont publiés en bonnes feuilles dans le magazine écologiste le Sauvage.

Dans Terre-Patrie, écrit en 1993 avec Anne-Brigitte Kern, Edgar Morin en appelle à une « prise de conscience de la communauté du destin terrestre ». En 2007, il publie aux éditions Eyrolles un dialogue avec Nicolas Hulot sous le titre L’An 1 de l’ère écologique. « C’est en Californie, en 1969-1970, que des amis scientifiques de l’université de Berkeley m’ont éveillé à la conscience écologique, écrit Edgar Morin à cette occasion. Trois décennies plus tard, après l’assèchement de la mer d’Aral, la pollution du lac Baïkal, les pluies acides, la catastrophe de Tchernobyl, la contamination des nappes phréatiques, le trou d’ozone dans l’Antarctique, l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, l’urgence est plus grande que jamais.» En 2013, c’est avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk qu’il écrit Rendre la Terre habitable (éditions Pluriel).

En 2017, Edgar Morin participe avec (entre autres) l’auteur de ces lignes à un colloque organisé à la Maison des sciences de l’homme en hommage à son ami Serge Moscovici, autre grand précurseur de l’écologir, mort en 2014. « Malheureusement, les écologistes politiques officiels n’ont jamais voulu ou pu se fonder sur la pensée de Moscovici et se sont trouvés pratiquement dépourvus de pensée », glisse-t-il avec sa malice habituelle, ajoutant dans la version prononcée :  « ce sont des ignares ! » (lire ici le texte de son intervention).

Son dernier ouvrage consacré à l’écologie paraît en 2021 aux éditions de l’Aube : l’Entrée dans l’ère écologique. Edgar Morin le présente ainsi : « Un demi-siècle s’est écoulé depuis que le ­tocsin a sonné. La pollution ravage les mégapoles, la stérili­sation ravage les terres arables. La cupidité économique incendie les forêts d’Amazonie, tandis que celles d’Australie brûlent faute des précautions que connaît la culture millénaire des Aborigènes. […] C’est alors qu’une jeune Scandinave de l’âge de Jeanne d’Arc brandit au monde un drapeau vert et commence à être suivie par des cohortes d’adolescents. Elle est moquée et discréditée par les Cauchon d’aujourd’hui, évêques de la sainte économie libérale. Federico García Lorca, dans un des poèmes de l’admi­rable « Romancero gitano », disait : “Pero quién ­vendrá ? Y por dónde ?”  » (Mais qui viendra ? Et d’où ?)

L’auteur de ces lignes avait eu la chance d’interviewer longuement Edgar Morin à la fin des années 1970 pour un magazine dirigé par Jean-Paul Ribes. Un souvenir inoubliable !

A lire :
– pour une nouvelle conscience planétaire (un texte d’Edgar Morin écrit en 1989)
le numéro hors-série de la revue le 1 consacré à Edgar Morin, avec un excellent article de l’historienne Anne Trespeuch-Berthelot titré Vers une écologie radicale.

 

 

Photo du haut : Edgar Morin en 2011 © Wikipedia

 

 

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