Sapiens = EEE + ESOD – par Jean-Claude Génot

Pour un lecteur peu familier du langage des conservationnistes et autres gestionnaires de la biodiversité, le sigle EEE signifie Espèce Exotique Envahissante et ESOD veut dire Espèce Susceptible d’Occasionner des Dégâts, expression écologiquement correcte qui remplace l’horrible terme de nuisible, mais ne change rien au traitement réservé aux espèces en question. Voyons donc en quoi Sapiens serait invasif et nuisible pour la nature et sa propre espèce.

par Jean-Claude Génot *

Sapiens : Espèce Exotique Envahissante

Voici la définition d’une EEE donnée par l’Office Français de la Biodiversité (OFB) (1) : une espèce exotique ou une espèce non-indigène (ENI) est une espèce introduite en dehors de son aire de répartition naturelle par l’action humaine, volontaire ou non. Lorsqu’une espèce exotique s’établit durablement, se reproduit et se propage au point de menacer les écosystèmes, les espèces indigènes ou les activités humaines, on parle alors d’espèce exotique envahissante, ou EEE. Et l’OFB d’ajouter que l’on qualifie d’invasion biologique la prolifération d’espèces introduites. Sapiens a quitté l’Afrique, son continent de naissance, pour conquérir le reste du monde. Comme le souligne le journaliste scientifique Robert Clarke (2), « aucun animal, avant lui, n’avait essaimé à ce point, sur des régions aussi éloignées les unes des autres, dans des environnements si divers. Si l’on excepte le continent Antarctique, l’homme a conquis toute la planète en quelques centaines de milliers d’années ». Clarke ajoute que, contrairement aux animaux qui s’installent dans des zones biogéographiques bien précises, « l’homme, lui, envahit tout ». Pour le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin (3), « nous pourrions même être qualifiés de « super invasifs » au vu de la disparition d’hominidés et d’animaux que notre expansion a provoquée ». Effectivement, dans les derniers cinquante mille ans, Sapiens a remplacé toutes les autres espèces du genre Homo dont les Néanderthaliens et les Dénisoviens et a éliminé la mégafaune de certaines parties du monde par la chasse et le feu. Durant notre ère, Sapiens n’a pas cessé de voyager et, en changeant de continent, il a apporté des maladies contre lesquelles les autochtones n’étaient pas immunisés.

L’exemple le plus spectaculaire est celui de l’arrivée des Européens en Amérique qui a entraîné une hécatombe parmi les populations amérindiennes, victimes de la variole, de la rougeole, du typhus et de la grippe. Les peuples d’Amérique étaient estimés à 80 millions en 1492, passant à 25 millions en 1550 puis chutant à 10 millions en 1600, soit une disparition de 85 % de la population (4). En Amérique, l’Européen a donc joué le rôle d’une espèce exotique intimement liée à ses microbes qui se sont répandus et ont décimé les peuples indigènes. On pourrait dire que les Amérindiens et les Européens étaient tous des Sapiens et que donc l’analogie avec l’espèce exotique ne tient pas. Mais leur mode de vie, leur cosmologie et leur lieu de vie étaient totalement différents depuis des milliers d’années. Les Amérindiens ont peut-être vu les Européens comme des « extra-terrestres » venus d’au-delà des mers, tandis que les Européens ont vu les Amérindiens comme des sauvages n’ayant pas d’âme, donc à peine des humains. Les EEE sont considérées comme une des causes actuelles de l’extinction des espèces, mais il serait plus honnête d’incriminer Sapiens, le seul responsable de cette dissémination planétaire des espèces exotiques au travers de son goût pour l’exotisme et à cause du commerce mondial accéléré et des déplacements effrénés.

Un des exemples historiques majeurs est l’arrivée en Europe du rat noir venu d’Asie par les bateaux de commerce au Moyen Age. Ce dernier était un réservoir de la peste qui s’est répandue via les puces autochtones, tuant la moitié de la population en Orient et en Europe au milieu du XIVe siècle. Grâce à l’accélération des échanges, aujourd’hui un virus peut apparaître dans n’importe quelle partie du monde et se répandre en 24 heures. Enfin, le poids démographique de Sapiens, conjugué au mythe d’une croissance infinie dans un monde qui ne l’est pas, conduit à l’élimination d’écosystèmes entiers dans les derniers lieux de nature sauvage, sous l’effet de l’extractivisme, de l’urbanisation, de l’agriculture industrielle et du surtourisme.

Sapiens : Espèce Susceptible d’Occasionner des Dégâts

Lorsqu’on parle d’ESOD, il s’agit d’espèces animales ou végétales qui gênent Sapiens. Mais si on se place du côté de la nature, alors Sapiens est plus qu’une espèce susceptible d’occasionner des dégâts : c’est un véritable « serial killer écologique » selon l’historien Yuval Noah Harari (5). Les chasseurs du Paléolithique ont fait disparaître la mégafaune par la chasse et le feu sur le continent américain, en Australie et en Europe ils y ont contribué avec les changements climatiques. Concernant la domestication du feu, Robert Clarke souligne son importance vitale : « Si l’Homo habilis a pu apparaître avec l’outil, l’Homo sapiens n’aurait pu naître sans le feu. » Mais comme le souligne l’anthropologue James C. Scott (6) : « Il s’agit au mieux d’un élément « semi-domestiqué », apparu indépendamment de la volonté de ses utilisateurs et qui, lorsqu’il n’est pas étroitement surveillé, échappe aisément à sa captivité, retournant à un périlleux état sauvage. » Et Scott d’ajouter que ses effets s’étalent sur des centaines de millénaires et, agrégés, sont absolument massifs.

Dès l’aube de la sédentarisation et de la domestication, Sapiens qui voit sa population augmenter a transformé la nature : défrichement, canalisation des fleuves et urbanisation. Cette révolution néolithique est aussi importante que le sera l’industrie. Plus tard, une déforestation effrénée a eu lieu en Grèce et à Rome, justifiée par la caractérisation négative du milieu sauvage que représentaient la forêt et la montagne (7). L’état des forêts est un bon marqueur de l’impact de l’homme sur la nature car elles abritent trois quarts de la biodiversité terrestre (8). Le développement démographique et économique de Sapiens s’est fait contre la nature à de rares exceptions près, à savoir certains peuples autochtones. Dans son livre Le viol de la Terre, l’historien et archéologue Clive Ponting estime que « depuis des siècles toutes les civilisations sont coupables » (9). Le Moyen Âge est une époque de « forçage des systèmes naturels » et « un temps de prédation où le monde est livré aux hommes, qui y puisent largement, sans crainte de son épuisement » (10).

Forêt tropicale au Costa Rica remplacée par des palmiers à huile : la mise en valeur de Sapiens… © J.C. Génot

Les Européens ont colonisé les autres continents du XVe au XXe siècle, avec comme conséquence la destruction de la nature à grande échelle et le recours à l’esclavage, l’asservissement des populations locales et le génocide de certains peuples premiers. Là encore les forêts, qui ont fortement régressé en Europe, vont subir le même sort sur les autres continents du fait de la colonisation et de sa prédation économique. Enfin la révolution industrielle du XIXe siècle a eu des impacts écologiques majeurs : pollution, déforestation, épuisement des ressources naturelles et changement climatique. Ces divers facteurs ont fait dire au chimiste Paul Josef Crutzen qu’à partir de cette transformation radicale nous étions passé à « l’ère de l’être humain », ou anthropocène. Pour prendre la mesure de la situation sur les dégâts occasionnés par Sapiens à la nature sur Terre, nul besoin de chiffres, ils sont vertigineux et « se trouvent déjà au-delà du champ normal de notre entendement » (11). Il suffit de savoir que nous avons créé des polluants éternels, rempli de plastique les océans, envoyé les déchets de la conquête spatiale en orbite dans l’espace, modifié le climat et engendré la sixième extinction massive de l’histoire de la Terre inédite par sa rapidité, pour réaliser que le désastre a déjà commencé, comme le souligne l’astrophysicien Aurélien Barrau (12) et que nous sommes près d’un effondrement systémique des conditions d’habitabilité de notre planète. Pour s’en convaincre, il suffit de savoir que 7 des 9 limites planétaires (13) – le changement climatique, la perte de biodiversité, la perturbation des cycles biogéochimiques (azote et phosphore), le changement d’usage des sols, l’acidification des océans, l’utilisation de l’eau douce, l’appauvrissement de la couche d’ozone, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère (pollution chimique) et l’augmentation des aérosols atmosphériques – ont été dépassées en 2025, affectant gravement la stabilité du système Terre.

Sapiens fait-il partie de la nature ?

Il n’y aucun doute sur le fait que la nature a créé Sapiens via le processus extraordinaire de l’évolution naturelle révélé par Darwin. Mais Sapiens n’est pas le summum de l’évolution qu’on nous représente souvent sur un schéma linéaire allant du singe à l’homme moderne en passant par Homo habilis et Homo erectus. La phylogénétique indique la véritable évolution en arborescence avec un tronc commun qui ensuite se sépare en diverses branches : une vers les grands singes, une autre vers les préhumains et une branche pour chacune des diverses espèces humaines. Une telle représentation ramène Sapiens à sa fragilité car la branche « pourrait se briser » pour faire dans la métaphore, ou plus simplement n’être qu’un cul de sac de l’évolution, ce que Claude Lévi-Strauss résume de la façon suivante : « Le monde a commencé sans l’homme, et il s’achèvera sans lui ». Aldo Leopold, pionnier de l’écologie américaine, souligne ce lien indéfectible de l’homme à la nature et estime qu’il faudrait « enseigner notre dépendance à la chaîne alimentaire sol-plante-animal-homme » (14). Sapiens a beau être un produit de la nature, très tôt la maîtrise de l’outil et du feu lui ont donné « le sentiment d’être autre » selon Clarke. Ce dernier souligne cette place à part de Sapiens dans le monde vivant : « L’intelligence de l’homme lui a donné une place à part dans le monde vivant. Elle lui a permis d’acquérir une puissance qui le rend redoutable. »

Aujourd’hui, le bilan des catastrophes écologiques dues à Sapiens est monstrueux et, à moins de nous considérer comme des êtres suicidaires, la question se pose de savoir si on se sent vraiment faire partie de la nature ? Certains penseurs expriment à leur manière cette coupure de Sapiens avec la nature, comme le philosophe Emile Cioran  – « En permettant l’homme, la nature a commis beaucoup plus qu’une erreur : un attentat contre elle-même » – et le paléontologue Stephen Jay Gould  – « Nous qui nous délectons de la diversité de la nature et pour qui chaque animal est un maître auprès de qui nos connaissances s’enrichissent, avons tendance à considérer la venue de l’Homo sapiens comme la plus grande catastrophe depuis l’extinction du Crétacé ».

L’historien Robert Harrisson soutient l’idée que « la pulsion destructrice envers la nature a trop souvent des causes psychologiques qui dépassent l’envie de biens matériels ou le besoin de domestiquer l’environnement » (15). Parmi ces raisons psychologiques, l’auteur évoque « les intolérables angoisses de finitude qui rendent l’humanité otage de la mort ».  Concernant l’angoisse de Sapiens, pour Clarke « elle naît de la conscience que l’homme a eue très tôt, de son inadaptation » et l’auteur d’ajouter : « Il a dû connaître un grand sentiment d’insécurité tant qu’il n’a pas été en possession d’armes et d’outils efficaces. Et cela a été un stimulant pour créer. Cette angoisse pourrait également dériver de l’obscur besoin des hommes de se soustraire à l’emprise de la réalité objective. Transformer ce monde, c’est dans une certaine mesure échapper à cette angoisse. » Malgré la puissance des outils dont dispose Sapiens aujourd’hui, cette peur de la nature caractérisée par François Terrasson subsiste et le conduit à attaquer tout ce qui échappe à son contrôle (16).

Que les motivations de Sapiens soient matérielles, psychologiques ou religieuses, son expansion à travers l’histoire l’a conduit à dominer ce qu’il y avait de sauvage dans la nature. Sapiens ne s’adapte pas seulement à la nature telle qu’elle est, mais à celle qu’il perçoit à travers sa raison et ses émotions. Son psychisme le nourrit de mythes et de croyances qui l’éloignent du réel, donc de la nature. Même si Sapiens affirme qu’il fait partie de la nature, ses actes traduisent une dissonance cognitive puisque face à la nature, sa réaction est très majoritairement motivée par le contrôle et la domination. Le philosophe et artiste suisse Robert Hainard estimait que seul « l’amour de la nature doit nous délivrer de la prolifération implacable et étouffante du système économique. Il doit être la force capable de faire sauter le cercle infernal du besoin, de la peur, de l’avarice et de la soif de domination ». En attendant, Sapiens persiste à être pour la nature une Espèce Extrêmement Envahissante et une Espèce Spécifiquement Orientée vers la Dénaturation.

(*) Ecologue

(1) https://ofb.gouv.fr/les-especes-exotiques-envahissantes
(2) Robert Clarke. 1980. Naissance de l’homme. Seuil.
(3) Télérama, 3784-3785, 20/07/2022.
(4) https://www.clionautes.org/des-epidemies-destructrices-aux-ameriques-xvieme-et-xviieme-siecles.html#:~:text=Au%20total%2C%20estim%C3%A9s%20%C3%A0%2080,de%2085%25%20qui%20ont%20disparu.&text=Des%20maladies%20accompagnent%20les%20europ%C3%A9ens,le%20continent%20am%C3%A9ricain%20est%20d%C3%A9cim%C3%A9.
(5) Yuval Noah Harari. 2015. Sapiens. Une brève histoire de l’humanité. Albin Michel.
(6) James C. Scott. 2019. Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers Etats. La Découverte.
(7) Paolo Fedeli. 2005. Ecologie antique. Milieux et modes de vie dans le monde romain. In folio. Collection Archigraphy Paysages.
(8) Philippe Grandcolas. 2025. La biodiversité. Urgence planète. Etat des lieux. Menaces. Solutions. Tallandier.
(9) Clive Ponting. 2000. Le viol de la Terre. Nil éditions.
(10) https://journals.openedition.org/lettre-cdf/4253
(11) Timothy Morton. 2019. La pensée écologique. Zulma Essais.
(12) Aurélien Barrau. 2019. Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité. Michel Lafon.
(13) Rockström Johan ; Steffen Will ; Noone Kevin ; Persson Åsa ; Chapin F. Stuart ; Lambin Eric F. ; Lenton Timothy M. ; Scheffer Marten ; Folke Carl ; Schellnhuber Hans Joachim ; Nykvist Björn. 2009. A safe operating space for humanity. Nature 461 (7263) : 472–475.
(14) Jean-Claude Génot. 2019. Aldo Leopold. Un pionnier de l’écologie. Editions Hesse.
(15) Robert Harrisson. 1992. Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental. Flammarion.
(16) François Terrasson. 2007. La peur de la nature. Sang de la Terre.

Photo du haut : forêt tropicale au Costa Rica © J.C. Génot

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