L’habitabilité, le combat vital du XXIe siècle

 

par Olivier Nouaillas

 

 

 

Le doute n’est plus permis, si tant qu’il existait encore. Après la canicule historique qui a frappé fin juin, pendant des jours et des nuits, la France puis la totalité de l’Europe, plus personne ne peut nier que nous sommes rentrés dans le dur du réchauffement climatique. Ce n’est pas faute d’avoir été prévenu. Et chez les journalistes et écrivain(e)s des JNE – nous qui avons écrit des centaines, pour ne pas dire des milliers, d’articles et de livres sur tous les aspects du changement climatique depuis des années – une sourde colère monte devant tant d’imprévoyance. Y compris chez l’auteur de ces lignes.

Carte des températures publiée en Une du « Monde, » 26 juin 2026

Ainsi en 2015, j’avais co-écrit, avec le climatologue Jean Jouzel, alors vice-président du groupe scientifique du GIEC, un livre intitulé : Quel climat pour demain ? (Editions Dunod, prix « Sciences pour tous » décerné par les lycéens), dans lequel nous reproduisons, entre autres, la fameuse carte présentée en 2014 par Evelyne Dhéliat, la présentatrice météo de TF1. Qui, dans un bulletin fictif daté du 18 août 2050, et basé sur des scénarios prévisionnels de Météo France, prévoyait des températures de 40°C à Paris et Bordeaux, 41°C à Toulouse, Limoges et Strasbourg et 42°C à Lyon. Des seuils de températures qui viennent d’être pulvérisés partout en France, avec plus de 90 % du territoire placé en « vigilance rouge » et un record de 43,8°C atteint à Saintes (Charente Maritime) le 24 juin … 2026. Des températures dignes du Sahara ou de l’Arabie Saoudite. Quand la réalité dépasse la fiction avec vingt-cinq ans d’avance sur les prévisions les plus sombres !

Depuis plus de 30 ans, le GIEC, le groupe intergouvernemental des d’experts de l’évolution du climat, nous a pourtant averti. Six rapports, publiés de 1990 à 2024, fruits du travail exhaustif et méticuleux des climatologues du monde entier, nous ont tous dit la même chose : le climat de la Terre va se réchauffer de plus en plus au cours du XXIe siècle et, pour éviter les scénarios les plus extrêmes, il faut drastiquement réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

Face à ce constat implacable, étayé par de nombreux travaux scientifiques, il a fallu tout supporter : la mauvaise foi viscérale des climatosceptiques, la lenteur et la complexité inévitable de la diplomatie onusienne (il a fallu attendre 21 COP pour que l’Accord de Paris, fixant un seuil de +1,5° C à ne pas dépasser, soit signé en 2015), le sabotage de ce même accord par Trump et ses puissants alliés (populistes, libertariens, lobbys pétroliers …) et, un peu partout dans le monde, l’insuffisance des politiques climatiques mises en place. Non pas, en effet, que rien n’a été fait, mais pas à la hauteur de la vitesse du changement climatique. Même en Europe, qui fut pourtant le continent le plus constant dans les négociations internationales, l’ambitieux Pacte Vert (Green New Deal) de 2020, qui visait à réduire de 55 % nos émissions de gaz à effets de serre d’ici 2030 pour atteindre la neutralité carbone en 2050, est, depuis les dernières élections européennes de 2024, l’objet d’un détricotage méthodique par les partis de droite et d’extrême droite au Parlement européen.

Et la France n’est pas non plus épargnée par ce vent mauvais qui nous vient d’outre-Atlantique. Ainsi durant le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron – qui devait être, selon sa promesse de campagne, « celui de l’écologie » – on a vu à la fois la diminution par trois des montants alloués au Fonds Vert, chargé précisément d’aider les collectivités locales dans leur politique de transition écologique, les changements incessants du dispositif Ma Prim’ Rénov, la remise en question du rôle et du statut des agences environnementales comme l’ADEME et l’Office français de la biodiversité. Sans oublier l’indécente petite musique contre les « écoterroristes » et « l’écologie punitive ». Avec un ministère de l’Ecologie de plus en plus aux abonnés absents, une absence particulièrement visible lors de tous les arbitrages perdus face au ministère de l’Agriculture et au lobby agricole. Non, M. Macron, « le gros du travail n’a pas été fait », comme vous l’avez déclaré, de façon imprudente, récemment. Relisez les sept rapports du Haut Conseil pour le Climat, que vous avez pourtant vous-même mis en place en 2018. Il vous disent tous, année après année, que face à l’urgence climatique, il faut ACCELERER. Tout comme les travaux de la Convention Citoyenne pour le Climat (2019/2020), dont beaucoup des 149 recommandations ont été mises de côté… Et n’est-ce pas vous qui  en tant que hôte du G7 à Evian, début juin 2026 , avait volontairement exclu le sujet du climat de l’ordre du jour de ce sommet international ? Tout cela pour ne pas déplare à Donald Trump, celui pour qui « le changement climatique est un canular ». L’allégeance devant la bêtise plutôt que le courage de l’action. Pour aboutir à cette impression de bricolage et d’improvisation des pouvoirs publics que de nombreux Français ont ressenti, avec colère, durant cette terrible canicule de juin 2026.

Alors que faire ? Baisser les bras ? Climatiser partout ? Il faudra certes le faire dans de nombreux bâtiments, notamment toux ceux qui accueillent du public (crèches, écoles, hôpitaux, Ephad…), mais quid des champs, des forêts, des cours d’eau, des animaux, de la nature en général ? Et que faire face à la fonte des glaces, au réchauffement des océans, à la montée du niveau de la mer, aux inondations à répétition, aux tornades plus fréquentes ? Toutes ces questions sont vertigineuses. On voit bien que leur point commun est de préserver « l’habitabilité de la Terre ». Car les 40°C récemment ressentis en France et en Europe ne doivent pas nous faire oublier les 50°C vécus deux mois plus tôt en Inde. Le changement climatique se moque des frontières, son enjeu est planétaire. Et nous oblige à mener de front le local ET le global, l’atténuation ET l’adaptation.

Déjà présente dans les nombreux rapports du GIEC, cette notion d’habitabilité est précisément le point central d’un récent petit livre remarquable, intitulé Liberté, Dignité, Habitabilité (Tracts Gallimard, 4,90 euros). Fruit du travail commun de Baptiste Morizot, un philosophe naturaliste aux idées avant-gardistes, et de Laurent Neyret, un juriste engagé depuis longtemps pour la protection de l’environnement, ce livre propose une piste d’action novatrice, quasiment existentielle face aux périls qui nous menacent. Il commence, en effet, par une question : « A quoi sert le droit quand le monde se défait ? Le XXI siècle a une question pour le droit, affirment ainsi les auteurs. Elle ne porte pas sur tel ou tel contentieux, telle ou telle réforme, tel ou tel traité. Elle porte sur sa capacité à protéger ce qui rend possible la vie telle que nous la connaissons. Réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, dégradation en chaîne des sols, des eaux, des corps, ce ne sont pas des dossiers séparés ; c’est un seul tissu qui se déchire (…) ».

Et face à ce désastre annoncé, dont nous venons de vivre un avant-goût, Morizot et Neyret proposent, dans un langage clair et accessible, une idée à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui  : « rejouer le moment Nuremberg pour l’habitabilité ». En effet, c’est face aux crimes de guerre commis par les nazis, jugés par le tribunal de Nuremberg, que la communauté internationale se mobilisa, pour tracer une frontière entre la dignité et la non-dignité, un mouvement historique qui aboutit à la proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme en 1948. Et aujourd’hui, face à la destruction en cours de l’ensemble du vivant (humain et non humain), nos deux auteurs proposent la même démarche : donner des droits juridiques imprescriptibles à « l’habitabilité », un mot, pour eux, plus englobant que ceux utilisés jusqu’à présent comme environnement, biodiversité, ou encore nature. Paru en avril 2026, ce petit livre de 60 pages figure depuis trois mois dans le classement des dix meilleurs essais vendus. Une lecture indispensable pour cet été … entre deux canicules. Pour garder espoir et combativité.

Image du haut : Une du quotidien le Monde, 26 juin 2026

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