Le festival de Ménigoute : festival des bisounours ? par Pierre Grillet

Lors de l’inauguration du festival de Ménigoute (FIFO) 2026, le maire de la commune, Didier Gaillard, déclarait : « Ici, c’est un festival Zen de rencontres et d’amitiés, on y tient. Les éléments perturbateurs n’ont pas leur place à Ménigoute ». Un maire de droite, ancien pilier local de la FNSEA, soutien de Madame Coralie Dénoues, présidente du département, soutien de la loi Duplomb, etc. Le journaliste de la Nouvelle République qui rapporte ces propos se pose cette question : « le festival serait-il devenu le monde des bisounours où le débat a tiédi au fil des ans alors que la terre se réchauffait ? »

par Pierre Grillet *

Qui sont donc ces perturbateurs qui dérangeraient tant ce si tranquille festival ? Seraient-ils ces militants qui venaient depuis plusieurs années à ce rendez-vous annuel pour exprimer leurs craintes autour de la gestion de l’eau, n’hésitant pas à interpeller directement les élus présents sur le sujet au risque de « perturber » légèrement et très pacifiquement le bel ordonnancement du rituel de l’inauguration ? Certainement pas ces associations naturalistes présentes chaque année à ce FIFO et notamment les associations locales et régionales de protection de la nature très satisfaites, semble-t-il, de reproduire des stands quasi identiques chaque année sans se soucier des actualités fortes autour de l’environnement…

En 2024, nous avions déjà alerté sur ce « tiédissement » associatif lors de cette manifestation. En 2026, alors que les enjeux se révèlent de plus en plus concrètement, alors que nous avons vécu un été particulièrement éprouvant tant pour les humains que pour l’ensemble de la biodiversité, nous aurions pu espérer de la part de ces organismes une information conséquente autour de ces aspects. Pourtant, ces quelques associations de protection de la nature (APN) encore présentes (il y en a de moins en moins) ont déjà oublié ce qui vient de se passer en se contentant de quelques généralités habituelles et comme toujours en exposant de très jolies photos. Un vrai hymne à la beauté, dirait une candidate à l’élection présidentielle, mais pour quels messages derrière ?

L’Outarde canepetière, une espèce emblématique du Poitou-Charentes encore présente en petit nombre dans certains milieux agricoles de la région. Les mégabassines comme celles de Sainte-Soline où cet oiseau est encore présent dans les terres environnantes, ne feront qu’encourager le développement d’une agriculture industrielle fortement préjudiciable pour cette espèce et l’ensemble des oiseaux dépendants de milieux agricoles, sous réserve qu’ils restent diversifiés. © Mathieu Latour, extraite de son ouvrage : « Regards d’extinction » publié en 2026 aux Éditions de La Salamandre. Remerciements chaleureux à l’auteur pour son autorisation.

Le comble ! La fameuse et très controversée méga-bassine de Sainte-Soline pourrait être mise en eau dans quelques jours (1) suite à un avis positif concernant une dérogation sur les espèces protégées de la très « efficace » ministre Monique Barbut, alors même que l’avis du CNPN avait été défavorable quelques jours avant. Parmi les espèces concernées, l’outarde canepetière, un oiseau rare et emblématique en Poitou-Charentes. Aucune information sur le sujet au forum des associations à Ménigoute. Encore pire, alors qu’une consultation sur ce sujet était ouverte au public jusqu’au 2 novembre (donc une date de fermeture juste après le FIFO) sur le site de la DREAL et permettait à chaque citoyen de donner son avis sur cette dérogation honteuse, aucune affiche, aucune annonce n’a été présentée ou exprimée sur ces stands afin d’encourager le public à participer (2).

Le seul stand militant du forum des associations du FIFO 2026… à l’extérieur ! C’est le stand de « la Presse pas pareille » qui publie régulièrement des articles sur le site des JNE, un stand associé à Reporterre © Pierre Grillet

Et voilà comment nous, les écologistes et/ou protecteurs de la nature, naturalistes, n’avons pas su enrayer ce processus délétère avec ces perturbations que nous subissons aujourd’hui – les changements climatiques, l’érosion de la biodiversité et les problèmes sociaux – à un niveau encore jamais atteint malgré, a minima, plus de 60 années de prise de conscience. Sans doute, avons-nous été trop « zen » et pas assez « perturbateurs ». Comment nos enfants et petits-enfants, neveux et petits neveux ou nièces qui se prennent en pleine figure un tel saccage peuvent-ils accepter ça ? Comment ne pas se révolter ? Nous les anciens, les soi-disant « écolos historiques », n’avons plus qu’une seule chose à faire avant de disparaître : soutenir les jeunes en révolte, partager leurs angoisses et leurs revendications et les protéger ! Jamais, une personne, un-e jeune en colère ne devrait rentrer chez lui-elle avec un œil en moins ou une main arrachée. Dans un tel contexte, l’attitude du maire de Ménigoute est inacceptable, dangereuse et provocatrice. De plus, son souhait ne fut que très partiellement exécuté : la « veillée – bal » du festival, le 31 octobre, a rassemblé de nombreuses personnes ayant manifesté dans différentes villes de la région ce même jour et la tension sociale et écologique du moment s’en est fortement ressentie. Un stand, le seul mais à l’extérieur du chapiteau, rassemblant la « Presse pas pareille », Reporterre et des collectifs divers, bien qu’isolé du reste du forum, y exprimait fort heureusement aussi des engagements forts… Et nombre de discours de réalisateurs de films dans la salle de spectacle ont évoqué la situation sociétale actuelle, les déboires de la, ou plutôt, des cultures et leur soutien aux manifestants.

De notre côté, nous agirons toujours pour que ce festival redevienne un lieu de contestations, de conflits verbaux, de controverses et de débats, même et sans doute surtout, si ça doit déranger un peu le quotidien de certains élus ! Non, Monsieur Gaillard, malgré vos vœux et la complicité passive des APN, ce FIFO 2026 ne fut pas si tranquille et sans quelques « perturbateurs ». Le ras le bol généralisé dans la société s’est fait ressentir jusque dans ce que vous pensiez être « votre territoire ».

Une dernière mise au point : la conflictualité verbale n’a jamais étouffé la volonté de débat, au contraire, elle nourrit la rencontre et la discussion. Le philosophe Miguel Benasayag le dit clairement : « la multiplicité conflictuelle est la base d’un socle social, d’un socle commun dynamique. Aujourd’hui, on a peur du conflit. Or une société qui se prive du conflit est une société qui se condamne à l’affrontement. Plus on veut éviter le conflit, plus on va vers l’affrontement, soit pour unifier tout le monde sur le même format, le formatage, soit l’affrontement de la différence entre nous. Un manouche, un métèque, un français de souche, qui que ce soit, ils ont quelque chose en commun qui est le fait que nous habitons un territoire dont personne n’est le propriétaire. Réenchanter la société signifie assumer joyeusement ces conflits et on a tout à fait intérêt d’assumer les conflits pour éviter ces petits affrontements merdiques des guerres entre cultures, guerres de religion, qu’on tente de nous imposer pour mieux nous discipliner ».

* Avec Marie-Do Couturier qui a travaillé plus de 20 années pour le FIFO

(1) Au moment d’écrire ces lignes, nous apprenons que les bassines en Deux-Sèvres ne pourront pas être remplies à partir du 1er novembre comme c’était prévu, en raison du manque d’eau (niveau trop faible des nappes) et de la priorité donnée à l’eau potable. Jusqu’à quand ?
(2) Même si on ne se fait pas trop d’illusions sur les conclusions de cette consultation réalisée dans des conditions particulièrement honteuses pour la démocratie (délais très courts et surtout très mauvais fonctionnement du site de la DREAL, en maintenance une fois sur deux), il était important d’encourager la participation citoyenne dans le refus d’une dérogation délivrée par un ministère au mépris des avis des scientifiques, une fois de plus.

Photo du haut : le Forum de la nature du Festival international du film ornithologique de Ménigoute 2026 : une vingtaine d’associations de protection de la nature et aucune information directe concernant le changement climatique et ses impacts …  © Pierre Grillet

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