Droit à l’info, 48 heures pour contrer la désinfo

Une fausse information gagne la partie lorsqu’elle s’installe avant toute réponse. Pour la contrer à temps, QuotaClimat et Les Surligneurs ont lancé Droit à l’info. Le dispositif repère les narratifs trompeurs à la télévision, à la radio et sur les réseaux sociaux, les fait vérifier, puis alerte journalistes et associations. Gratuit, il est pensé pour la présidentielle 2027. Mode d’emploi.

par Isabelle Vauconsant

Quarante-huit heures pour contrer un narratif trompeur

Le scénario est familier aux journalistes environnement. Une affirmation douteuse est lancée un week-end. Le lendemain, elle tourne en boucle dans les médias de la galaxie Bolloré. Deux jours plus tard, elle peut atteindre l’audiovisuel public. Les chercheurs et les associations réagissent, eux, plusieurs jours après. Trop tard : le cadrage est posé.

Droit à l’info est né de ce décalage. Thibault Quéré, qui coordonne l’initiative, l’a présentée lors d’un webinaire destiné aux organisations partenaires. Son principe tient en un chiffre : 48 heures. Passé ce délai, un récit trompeur risque de devenir le cadre dans lequel tout le monde débat.

L’initiative ne traque pas pour autant chaque fausse information. « Nous, on s’intéresse moins aux cas isolés de désinformation qu’à la question des narratifs », précise Thibault Quéré. Le site du projet en donne une définition simple. Il s’agit d’une même affirmation trompeuse, reprise par différents médias et intervenants, jusqu’à passer pour une évidence.

QuotaClimat et Les Surligneurs aux commandes

Le projet a été créé par l’association QuotaClimat, spécialisée dans le traitement médiatique de l’écologie, et par le média de fact-checking Les Surligneurs. Il est porté avec Data For Good et En Plateau. Le fonds de dotation La Concorde le finance.

Un comité d’experts se réunit chaque mois pour valider la méthode. On y trouve notamment David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS, la sémiologue Nataly Botero et le chercheur en sciences cognitives Grégoire Darcy. Le journaliste Thomas Huchon et la politologue Catherine Wihtol de Wenden en font également partie.

Le climat sert de terrain d’essai. Les migrations suivent, puis la santé environnementale, notamment les pesticides, et enfin le pouvoir d’achat. À partir de janvier 2027, l’équipe prévoit de se consacrer exclusivement aux campagnes d’alerte.

Une détection automatisée, de la télévision aux réseaux sociaux

La première étape est la détection. Selon la page méthode, le dispositif analyse les programmes d’information de dix chaînes de télévision et huit radios, entre 6 heures et 23 heures. Cela représente environ 4 500 heures de contenus par mois. Il examine en outre quelque 2 millions de publications mensuelles sur X, Instagram, Facebook, TikTok, des forums et des agrégateurs comme MSN.

Comment trier une telle masse ? D’abord par des dictionnaires de mots-clés, qui comptent entre 200 et 2 000 termes selon la thématique. Ensuite, un modèle de langage repère les séquences à risque. Des journalistes l’entraînent en qualifiant les cas un à un. Enfin, un outil de regroupement rassemble chaque jour les affirmations proches pour faire émerger les narratifs.

Vérifier les faits, puis évaluer le risque de diffusion

Vient ensuite la vérification. Les fact-checks suivent le standard européen de l’EFCSN. Les affirmations sont classées en trois catégories : fausses, trompeuses ou non fondées.

Or, démentir une rumeur peut aussi lui offrir une tribune. C’est pourquoi chaque narratif passe par une analyse du risque. L’équipe s’appuie sur la Breakout Scale, une grille utilisée notamment par Viginum, le service de l’État chargé des ingérences numériques étrangères. Le récit sort-il de sa bulle d’origine ? Se diffuse-t-il vite ? Est-il en phase montante ? La décision d’alerter est ensuite prise en comité.

Le rythme est serré. Lors de la présentation par Marine Le Pen du plan du Rassemblement national, au salon Vivatech, l’équipe a mis environ 36 heures à produire l’ensemble des éléments de réponse, selon Thibault Quéré. Pour gagner du temps, le projet mise aussi sur l’anticipation. Les grands rendez-vous, comme le Salon de l’Agriculture, charrient en effet des récits prévisibles.

Des alertes diffusées sur WhatsApp

La diffusion passe par WhatsApp. Le choix peut surprendre. L’équipe a pourtant hésité avec Telegram et Signal. « WhatsApp est de fait bien au-dessus » dans les pratiques professionnelles, tranche Thibault Quéré. Les messages y sont en outre davantage ouverts que les mails.

Deux espaces coexistent. La chaîne publique WhatsApp, d’abord, ouverte à tous. On y reçoit les alertes, avec un rappel des faits et le lien vers le fact-check. Les abonnés peuvent réagir par un emoji et partager, mais pas commenter. Leur liste n’est pas visible par les administrateurs, sauf pour les personnes déjà dans leurs contacts.

La communauté privée, en revanche, est réservée aux organisations partenaires. Elle permet d’échanger et de recevoir des kits de communication, des résultats d’enquêtes d’opinion ou des captures vidéo des séquences problématiques.

Un tableau de bord au service des rédactions

Pour un journaliste, l’outil central est le tableau de bord. Il permet de suivre chaque jour les narratifs montants sur une thématique. On y consulte aussi les transcriptions écrites des séquences repérées. Thibault Quéré invite toutefois à la prudence : « Chaque cas qui est remonté dans le tableau de bord ne constitue pas nécessairement en soi de la désinformation. » Il reste donc à vérifier avant toute publication.

Les vidéos, elles, ne sont pas accessibles directement, car leur accès est payant et limité. L’équipe peut néanmoins fournir une capture sur demande. Par ailleurs, les utilisateurs peuvent signaler un récit émergent que le dispositif n’aurait pas encore repéré.

Le centre de ressources est, quant à lui, public. Chaque fiche renvoie au fact-check de référence, souvent publié par Science Feedback. Elle propose également des « éléments de réponse », destinés à nourrir un contre-argumentaire.

Le projet assume de s’adresser aux rédactions. « Beaucoup de journalistes aujourd’hui manquent de moyens, manquent de capacité à se faire entendre au sein des rédactions », observe Thibault Quéré. L’objectif est ainsi de leur fournir de quoi soulever un sujet en conférence de rédaction.

Cette démarche fait écho à la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique, co-rédigée par les JNE. Toutes deux partent en effet du même constat : le cadrage d’un sujet compte autant que les faits.

La télévision au cœur de la circulation des récits

Une membre des JNE a posé une question clé lors du webinaire : comment toucher d’autres publics que les lecteurs déjà convaincus ? La réponse de Thibault Quéré déplace le regard. Selon lui, télévision et réseaux sociaux ne forment pas deux mondes séparés. Les comptes des chaînes et leurs figures d’émission pèsent lourd dans la circulation des récits en ligne. « Les médias ne sont pas les victimes d’un système duquel ils seraient totalement exclus, ils en sont très souvent des acteurs très puissants », estime-t-il.

L’enquête d’opinion menée par le projet en juin 2026 auprès de 5 000 personnes va dans ce sens, d’après lui. La télévision et la radio y restent les premières sources d’information citées. D’où la priorité donnée à l’audiovisuel.

Reste une limite, que Droit à l’info reconnaît. Le dispositif ne surveille pas tout l’espace informationnel et ne remonte pas dans le passé. L’achat des données coûte trop cher. Enfin, l’ensemble est gratuit. « On est vraiment sur une logique de produire un bien commun en vue de l’élection présidentielle », résume Thibault Quéré.

Comment s’inscrire et se connecter
Recevoir les alertes (ouvert à tous). Depuis un smartphone, ouvrez le lien de la chaîne Droit à l’info et appuyez sur « S’abonner ». Vous pouvez aussi la chercher dans l’onglet « Actualités » de WhatsApp. Activez ensuite la cloche en haut de la chaîne pour être notifié : l’équipe le recommande.

Consulter les fiches (sans inscription). Le centre de ressources est en accès libre. Il recense les narratifs identifiés, les fact-checks et les éléments de réponse.

Accéder au tableau de bord et à la communauté privée. Ces outils sont réservés aux organisations partenaires. L’organisation remplit le formulaire d’adhésion à l’initiative. Elle y transmet les adresses mail des personnes qui souhaitent accéder au tableau de bord, ainsi que leurs numéros de téléphone si elles ne parviennent pas à rejoindre la communauté WhatsApp. Des webinaires d’intégration expliquent ensuite le fonctionnement du tableau de bord.

Obtenir une capture vidéo. Sur une séquence précise, adressez la demande à l’équipe de Droit à l’info via la communauté partenaires.

Comprendre la méthode. Tout est détaillé sur la page méthode et la page Agir à nos côtés.

Image du haut © Droit à l’info

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