Par le choc émotionnel qu’ils ont provoqué dans la population algérienne, les incendies de fin août 2026 rappellent les inondations de Bab El Oued qui ont dévasté ce quartier d’Alger, dans la matinée du 10 novembre 2001. Les deux catastrophes sont imputées aux effets des changement climatiques aggravés par le facteur humain.
par M’hamed Rebah
La nouvelle donne
Un mois après les incendies dans plusieurs wilayas, notamment Jijel, Béjaïa et El Tarf, particulièrement meurtriers dans la wilaya de Jijel, une minute de silence à la mémoire des victimes était encore observée au début d’événements officiels comme ce fut le cas, le lundi 28 septembre 2026, pour la Journée d’étude intitulée Médias et élections locales 2026. C’est dire la profondeur de l’impact de cette catastrophe dont les séquelles ont été, certes, immédiatement traitées par l’intervention des pouvoirs publics sur le terrain (notamment par le versement d’indemnités aux sinistrés), mais qui n’est pas près d’être oubliée par les Algériens. Par le choc émotionnel qu’ils ont provoqué dans la population, les incendies de fin août rappellent les inondations de Bab El Oued qui ont dévasté ce quartier d’Alger, dans la matinée du 10 novembre 2001. Les deux catastrophes sont imputées aux effets des changement climatiques aggravés par le facteur humain.
Il y a 25 ans, Bab El Oued
Vingt-cinq ans sont passés depuis les inondations de Bab El Oued. Les images filmées à l’époque attestent de la violence des eaux boueuses qui avaient tout emporté sur leur passage : véhicules et leurs occupants, piétons, troncs d’arbres, débris de construction, pneus, … Elles avaient submergé et traversé de part en part les rez-de-chaussée des habitations projetant à l’extérieur, par les fenêtres, tout ce qui s’y trouvait : appareils électroménagers, meubles, mais aussi les ménagères qui n’avaient pu s’accrocher nulle part, le tout avait été entraîné en contrebas vers la mer.
Le bulletin météorologique spécial (BMS) qui laissait prévoir le déluge sur Bab El Oued avait été sous-estimé, tout comme l’avaient été les articles de journalistes, et les travaux d’experts et d’universitaires qui avaient alerté, auparavant, sur le risque d’inondations dans ce quartier précisément. Au contraire, l’annonce de « bonnes pluies » avait été accueillie avec soulagement après une longue période de sécheresse qui avait fini par inquiéter et pousser les autorités religieuses à appeler à la prière de l’istisqa (prière de demande de pluie). Cette succession d’événements météorologiques extrêmes – sécheresse, inondations – correspondait parfaitement aux séquences du dérèglement climatique, dont les effets ont été, malheureusement, lourdement aggravés par le facteur humain. Le 10 novembre 2001, à Bab El Oued, la violence des pluies a été combinée aux erreurs d’aménagement et à l’urbanisation anarchique – pas de respect de la réglementation et pas d’infrastructures de protection – pour conduire à la catastrophe avec un lourd bilan en pertes humaines et des dégâts matériels considérables.
Des gestes anodins en apparence, sans intention aucune – poser les débris inertes et encombrants et jeter les ordures ménagères, n’importe où, n’importe comment, et impunément – se sont avérés d’une nuisance meurtrière. Les réseaux d’évacuation des eaux de pluies, hermétiquement bouchés par les déchets, ont entraîné la formation de torrents de boues. Là est la part du facteur humain dans cette catastrophe, mais à aucun moment, la moindre trace d’un acte criminel n’a été évoquée, contrairement aux incendies de forêts de fin août 2026, particulièrement dans la wilaya de Jijel, la plus durement touchée.
Après la catastrophe de Bab el Oued, un système de veille a été installé à Alger avec la participation des services de la météorologie, de la protection civile et de la wilaya pour donner l’alerte sur la base des prévisions météorologiques. Une procédure est prévue pour éviter le pire (interdiction de la circulation, déviations, fermeture des écoles …). Sur le terrain, un réaménagement des lieux a consisté notamment en la réhabilitation du front de mer et la création d’espaces ouverts résilients (promenades piétonnes longeant la mer, aires de jeux pour enfants, terrains de sport, boulodrome) censés protéger le quartier contre la furie des eaux.
Une nouvelle démarche pour les forêts
Une démarche similaire est envisagée pour protéger les populations face au risque d’incendies dans les forêts. Une des décisions prises après les feux de la fin août vise la mise en place d’un nouveau cadre juridique et réglementaire intégré définissant les conditions de construction et d’habitat dans les massifs forestiers et les zones limitrophes, où les constructions illicites sont difficiles à déceler.
Une autre décision, plus spectaculaire, a été imposée par la suspicion d’actes criminels aux départs des feux qui ont provoqué les incendies de la fin août 2026 dans la wilaya de Jijel et entraîné un très lourd bilan. Une nouvelle loi, modifiant et complétant la loi portant Code pénal, instaure « la peine de mort à l’encontre des auteurs de crimes d’incendie volontaire de forêts et de champs, de destruction volontaire de biens publics et privés commis au profit de parties étrangères dans le cadre de la trahison, de l’intelligence ou du crime organisé, ainsi qu’à l’encontre de quiconque tente de porter atteinte à la sécurité, à l’ordre public, à l’unité nationale ou à la stabilité économique et environnementale ».
Un double traitement est donc appliqué aux incendies de forêts qui sont, à la fois, inscrits dans la problématique du réchauffement climatique et considérés comme une affaire de sécurité nationale, ce que n’avait pas prévu le Plan climat national. Dans les incendies qui ont touché la wilaya de Jijel, le facteur météorologique produit par la combinaison de la canicule (plus de 40° C) et du vent (plus de 100 km/h), sur fond de sécheresse, n’aurait donc servi qu’à créer des circonstances favorables à l’acte criminel prémédité et intentionnel.
Les lacunes dans l’anticipation
En août 2021, pour la première fois, des incendies de forêts – dans la wilaya de Tizi Ouzou – ont été traités par les médias algériens comme un acte terroriste, alors qu’auparavant, y compris quand la responsabilité humaine – accidentelle ou volontaire – était prouvée, ils étaient abordés sous l’angle écologique, en tant que phénomène naturel, compliqué par le dérèglement climatique. Deux ans avant, en septembre 2019, le Plan national climat (document d’orientation pour 2020-2030), validé par le conseil de gouvernement, avait décrit le dispositif de lutte contre les incendies de forêts, avec son cadre légal et ses mesures de prévention, mais, sans anticiper sur le risque, perçu maintenant comme avéré, d’actes criminels à caractère terroriste. Le défaut d’anticipation a concerné également les normes de construction en forêt, destinées à protéger les habitants contre les incendies. Ces deux lacunes, constatées après les incendies de fin août 2026, sont actuellement comblées par des textes de lois.
Dans les conditions normales, sans acte criminel, les incendies de forêts ont été généralement traités avec efficacité. Le dispositif de prévention mis en place par la Direction générale des forêts est systématiquement amélioré à partir des leçons tirées de la saison précédente. Entre 2000 et 2020, les chercheurs ont noté une moyenne annuelle des superficies brûlées par les feux de forêts d’environ 35 000 hectares. En été 2021, c’est le choc provoqué par le bilan des pertes humaines et des dégâts matériels dans les incendies de forêts de la wilaya de Tizi Ouzou ; les étés 2022 et 2023 ont connu à peu près la même situation dramatique.
La promulgation de la loi de décembre 2023 criminalisant l’acte de porter atteinte aux richesses forestières a produit son effet en été 2024 : moins de feux de forêts. Les superficies touchées ont été très inférieures à celles de l’année précédente. En 2025, cette tendance se maintient : une nette amélioration et une diminution drastique des feux de forêts par rapport aux années noires précédentes. Pour les responsables de la Protection civile, c’est la preuve de l’efficacité du plan stratégique de prévention et de lutte contre les incendies qu’ils ont mis en place et qui établit la synergie entre alerte précoce et intervention sur le terrain par différents moyens terrestres et aériens. Mais c’est surtout la série d’interdictions à l’intérieur et à proximité des forêts qui a permis d’éviter les risques d’incendie accidentel : pas d’utilisation des appareils de cuisson, des barbecues ou tout autre outil inflammable ; éloignement des véhicules des zones forestières ; pas de camping sauvage. Les contrevenants risquent de lourdes peines prévues par la loi. Un numéro vert aide à dénoncer toute violation de ces mesures. Ce qui, jusque-là, était considéré comme un simple délit, sanctionné par des amendes, relève désormais de l’acte criminel passible de peines allant de 3 ans de prison ferme à la réclusion à perpétuité.
Les forêts dans la stratégie climatique
Le bilan des superficies forestières brûlées doit être rapporté au taux de boisement sur l’ensemble du territoire national : moins de 2 %; les forêts sont plutôt rares. Décrivant la stratégie climatique de l’Algérie, Abderrahmane Boukadoum, ancien cadre supérieur au ministère de l’Environnement, observateur et expert des questions climatiques, cite, dans une intervention sur les réseaux sociaux, les incendies de forêts parmi les principales vulnérabilités du pays face aux changements climatiques. Ces vulnérabilités ont été identifiées par la troisième Communication nationale de l’Algérie à la CCNUCC (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques), élaborée dans le cadre de la Convention sur les changements climatiques. Dans la même intervention, il évoque le Plan national climat comme cadre national regroupant des actions d’adaptation, d’atténuation et des mesures transversales (76 actions prioritaires d’atténuation, 64 actions d’adaptation et 16 actions transversales), les forêts étant toujours concernées.
Abderrahmane Boukadoum parle également du processus d’élaboration du Plan national d’adaptation qui vise à identifier les besoins d’adaptation à moyen et long terme, à réduire la vulnérabilité du pays et à renforcer sa résilience face aux effets des changements climatiques. Un financement de 3 millions de dollars du Fonds vert pour le climat a été accordé à l’Algérie pour accompagner ce processus. La stratégie de lutte contre les changements climatiques englobe les forêts.
Il note que cette dynamique s’est poursuivie avec le dépôt, le 24 juin 2026, auprès de la CCNUCC, de la CDN 3.0 (Contribution déterminée au niveau national) de l’Algérie qui désigne la troisième version de la stratégie climatique et énergétique nationale actualisée à l’horizon 2035. Elle fixe notamment « un objectif de réduction de 14 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2035 sur une base inconditionnelle, pouvant atteindre 31 % sous condition d’un soutien international approprié, avec des besoins de financement estimés à environ 24 milliards de dollars pour la période 2026-2035 ».
La CDN accorde une place importante à l’adaptation et à la résilience, notamment dans le secteur des forêts. Pour quels résultats ? devrait-on s’interroger. « On peut naturellement discuter de l’efficacité de ces politiques, de leur financement, du rythme de leur mise en œuvre et de leurs résultats sur le terrain. C’est un débat légitime et même nécessaire », reconnaît Abderrahmane Boukadoum. Il est plus précis quand il ajoute que le véritable débat doit porter sur « le passage de la planification à la mise en œuvre, sur les moyens mobilisés, sur la coordination intersectorielle et surtout sur les résultats mesurables obtenus sur le terrain ». « C’est sur ces éléments objectifs que doit porter l’évaluation de l’action climatique de l’Algérie », conclut-il.
Cet article est paru dans La Nouvelle République (Alger) du dimanche 4 octobre 2026.
Photo : Aménagement du front de mer après les inondations de Bab El Oued du 10 novembre 2001 © M’hamed Rebah




