Quelques questionnements et réflexions relatifs aux pratiques de « pleine nature » ou « outdoor » en système consumériste

L’engouement actuel pour les sports de plein air appelés « outdoor » suscite nombre de questions. Parmi celles-ci, la relation humains et non humains que ces pratiques induisent avec aussi leurs impacts et les conflits d’usage qui se multiplient, le tout porté par un engouement industriel qui invente sans cesse de nouvelles activités pour créer de nouveaux besoins consuméristes mais qualifiés d’ « écolos » … Un marché axé sur la recherche du « bien-être « et un mode de vie en « harmonie avec la nature » comme le précisent les professionnels et certains pratiquants (1). Un engouement sans limites et forcément vertueux ?

par Pierre Grillet

L’outdoor transformé en un poids lourd économique

Les pratiques d’outdoor sont définies comme des activités physiques et sportives qui se déroulent en plein air et le plus souvent dans un environnement qualifié de « naturel ». Leurs succès entraînent des problématiques qui sont souvent liées à des aménagements de sites, des impacts environnementaux, de surfréquentation et de conflits d’usages. Les industriels spécialisés en ont profité pour capitaliser sur un tel enthousiasme qu’ils ont largement initié (2) afin de provoquer puis stimuler les ventes d’équipements en enrobant le tout par des argumentaires dits « responsables » à partir d’entreprises autoproclamées eco friendly. En Europe, le marché du sport outdoor  représenterait 16,3 milliards d’euros. En France, le département de l’Isère compte à lui seul, 90 entreprises spécialisées dans les activités outdoor, pour 2 000 emplois et un chiffre d’affaires estimé à 1,1 milliard d’euros. En 2023, la filière haut-savoyarde emploie 3 157 personnes dans 190 entreprises pour un chiffre d’affaires de 4,14 milliards d’euros. Dans la région Auvergne Rhône-Alpes, ce sont plus de 536 entreprises, 7000 emplois avec un chiffre d’affaires de 5,74 milliards d’euros (données de 2023).

Des pratiques qui utilisent le non humain comme un simple objet, un support ?

L’outdoor est présenté le plus souvent comme « un outil de transition et vecteur de sensibilisation à l’environnement ». Qu’en est-il réellement ? On passe du VTT, avec ou sans moteur électrique, au canyoning pour profiter des toboggans naturels sur l’eau, faire des glissades comme si nous étions des loutres, nager dans les eaux cristallines, sauter dans les trous d’eau au fond des gorges… On invente actuellement des skis électriques pour faire de la randonnée sur neige facilement et monter deux fois plus vite (même en montagne, il faudrait gagner du temps). On pratique la luge d’été, on grimpe presque partout grâce à ces via ferrata qui se sont multipliées ces dernières années.

On peut aussi faire les mêmes activités à 2000 mètres qu’au bord de la mer : de la plongée, de la voile, de la planche à voile, du kitesurf, du ski nautique, des bouées tractées, du wakeboard, du pédalo, du golf… Car la plupart des grosses stations de montagne sont toutes pourvues d’un lac et/ou de complexes nautiques. Très récemment, la station de ski de Chamrousse, en Isère, déjà pourvue de trois retenues collinaires pour ses installations de neige artificielle (financées à hauteur de 80 % par de l’argent public) a ouvert son Adrénaline Park avec « la plus grande tyrolienne à pylônes du monde », nous dit la publicité, pour « vivre une expérience inoubliable »… La station, à 1800 m d’altitude, propose également du ski nautique sur l’une de ses retenues collinaires.

Le littoral connaît également un engouement marqué avec le kayak des mers, le wing foll ou cerf-volant des mers, le coasteering ou canyoning de bord de mer ainsi que le Paddle Stepper, le Kneeboard ou téléski nautique. Sur les dunes pourtant fragiles, le fat bike permet de rouler sur le sable et connaît une forte croissance. Sur le site Decathlon on peut lire : « équipé de larges pneus, mais aussi d’une assistance électrique performante, ce vélo tout terrain hors du commun vous permet d’explorer les milieux les plus compliqués sans effort. Boue, neige, ou encore sable, vous redécouvrez ainsi votre environnement à l’occasion de randonnées agréables et stimulantes. Les caractéristiques innovantes des modèles vous assurent par ailleurs un confort optimal à chaque mouvement de pédale. Quelle que soit la typologie du sentier pratiqué, vous découvrez alors de nouvelles sensations dont vous ne voudrez plus vous passer ». On peut apprécier la phrase : « vous redécouvrez ainsi votre environnement », une manière de rappeler que cet environnement serait en votre possession, votre chose… Et on invente quasiment une nouvelle activité chaque année ! On a vraiment du mal à croire que de telles activités vont permettre de resserrer ou « reconnecter » les liens humains-non humains.

Pour notre plus grand « bien-être », comme on n’a de cesse de nous le rappeler, l’espace qui nous accueille – littoral, mer, montagne, campagne – est, dans les faits, réduit à l’état d’objet, un simple décor ou terrain de jeu et on ignore le plus souvent les personnes et les non humains qui y vivent toute l’année. On ignore tout de leur histoire et on passe à côté du vivant sans prendre le temps de mieux le connaître. À l’ère du capitalisme, on consomme la terre. On la consomme en participant à son érosion, mais on ne l’habite pas. On ne l’habite plus. Pour Antoine Doré, sociologue à l’Inrae, « la nature n’est plus perçue comme un milieu habité ou exploité, mais comme un cadre récréatif destiné à l’évasion… L’histoire et la sociologie des pratiques récréatives montrent que la nature est souvent perçue comme un décor à admirer plutôt qu’un espace partagé avec des animaux sauvages. » Pourtant, tout est fait pour laisser croire que la pratique sportive en plein air permettrait de « reconnecter » (le mot est à la mode) les humains avec la nature, voir sauver la biodiversité !

Des conflits d’usage exacerbés en raison de la multitude de pratiques qui s’entremêlent ?

Les sentiers de randonnée sont aujourd’hui, pour beaucoup, autant utilisés par des vététistes de plus en plus nombreux roulant en moyenne entre 20 et 30 km/h que par des marcheurs (entre 3 et 6 km/h). Tout est ici réuni pour créer une cohabitation conflictuelle. C’est Ouest-France qui en fait un compte-rendu saisissant : « Barbelés ou planches cloutées en travers des chemins, pieux fichés dans le sol : les vététistes dénoncent la multiplication de pièges les visant, sur fond de tensions accrues avec certains usagers de la nature, excédés par l’explosion du nombre de VTT. Nez ensanglanté, casque et vélo endommagés, hélitreuillage nocturne vers l’hôpital : les images postées mi-septembre sur le compte Instagram de Gaétan Broda font froid dans le dos. Victime d’un piège dans le massif des Vosges, le Haut-Rhinois de 18 ans, féru de VTT enduro, confie avoir failli y rester. En cause : une planche cloutée dissimulée sur le chemin qu’il descendait à plus de 50 km/h.» D’après une association de loisirs en plein air, les actes malveillants vis-à-vis de VTT auraient causé, depuis 2004, la mort de 11 personnes et fait 66 blessés. Dans le Vercors, des pêcheurs mécontents avaient disposé des barbelés dans un ruisseau pour dissuader les amateurs de canyoning…

Un exemple précis de conflit nous est donné par le docteur en droit Jean-Pierre Vial : « la coexistence des utilisateurs de cours d’eaux est parfois conflictuelle, notamment entre pêcheurs et adeptes des sports nautiques. En l’espèce, le litige avait éclaté entre des professionnels du canyoning pratiquant ce sport dans le canyon dit de Rabou et les habitants du lieu. En réaction, le maire de Rabou avait interdit dans cette partie du cours d’eau la pratique de tous les sports en eau vive, la descente et la montée du lit du cours d’eau sous quelque forme que ce soit et la pratique de l’escalade des lits et berges ». L’auteur nous explique que cet arrêté a été rapidement annulé par la cour administrative de Marseille et en tire la conclusion suivante : « La liberté est la règle et la restriction de police l’exception ». Mais rien n’est réglé en matière de conflit d’usage.

Dans tous les espaces qualifiés de « naturels », les gestionnaires cherchent à faire cohabiter des pratiques pourtant très différentes et programment des plans visant à réguler telle activité, telle cohabitation ou tel accès à certains secteurs. Mais il ne s’agit que de remèdes très ponctuels que l’on pourrait presque assimiler à des pansements sur une jambe de bois. Face à l’envahissement de sites entiers par des pratiques sportives toujours plus nombreuses et impactantes, ne risque-t-on pas de se retrouver rapidement dans une impasse à moins que nous y soyons déjà ?

Créer de nouveaux besoins : une volonté d’expansion sans fin de la part des industriels

Ce sont bien les professionnels (accompagnés par l’environnement médiatique et les lobbys touristiques) qui créent, alimentent ou récupèrent ces besoins nouveaux pour en faire des produits. En témoigne, cette quasi injonction de vérifier en continu l’état de son corps grâce à de multiples objets connectés lors de pratiques outdoor : bracelet discret qui enregistre votre nombre de pas dans la journée, fourchette connectée qui fait maigrir, encas énergétiques, lunettes connectées, casques à conduction osseuse, traqueur de sommeil intelligent, traqueur d’activités, fitness tracker pour mener « une vie saine », balance connectée pour faire fondre la silhouette, coach virtuel minceur et bien d’autres qui, comme la publicité le proclame, « prennent soin de tous vos besoins, à savoir la santé, le bien-être, le confort, la sécurité et bien plus ». « Des produits individualisés et individualisant qui ne font que créer de l’isolement », explique à Reporterre la chercheuse Jeanne Guien, parlant plus globalement des objets du consumérisme. « Le boom des sports outdoor en France témoigne d’un engouement croissant pour la performance, la nature et le bien-être. Comment dès lors capitaliser sur cet enthousiasme pour stimuler les ventes d’équipements ? », nous explique un site consacré au business sportif. « Les industries qui fabriquent notre monde ne se contentent pas de créer des objets, mais créent aussi des comportements », comme nous le rappelle Jeanne Guien.
Les grosses stations touristiques comme Valloire participent pleinement à ce consumérisme très dirigé avec leurs salons annuels du tout terrain où même la pratique du sport moteur (4X4) en pleine nature est encouragée.

Pourquoi un tel besoin de « bien-être » ?

L’un des arguments phare pour expliquer un tel engouement passerait par la recherche d’un « bien-être », en « harmonie avec la nature ». Par-delà les slogans préfabriqués de l’industrie touristique et sportive, que révèlent de telles attentes ? La recherche du bien-être passe pour partie par celle d’un corps beau et sain avec une hygiène de vie marquée en pratiquant divers sports pour lutter contre les affres de la vie moderne, le tout en plein air pour « profiter », un maître mot des loisirs sportifs et touristiques. Une approche finalement assez semblable à celle préconisée au début du XXe siècle par certains médecins et une élite bourgeoise (3) à la recherche d’une vie saine, sportive, équilibrée, voire pure, sans mélange (4) … Pour Benoît Heilbrunn, philosophe, « le paradoxe du système est qu’il vante les mérites de l’épanouissement personnel et du bien-être alors qu’il se nourrit de la frustration et de la rivalité entre les individus ».

Se contenter de compromis et quelques règles plutôt que d’aller à la racine du problème ?

Nulle part, il n’est question de poser le débat en affichant prioritairement ces questions : pourquoi en sommes-nous arrivés à ce point de saturation, de conflits, de contradictions entre des objectifs toujours affirmés de « protection de la biodiversité » et l’envahissement de sites entiers par des pratiques sportives et touristiques toujours plus nombreuses et impactantes ? Pourquoi un tel besoin de bien-être dès lors que l’on ne travaille pas ? On se contente de réfléchir à des « aménagements », des manières de laisser croire à une cohabitation possible entre des pratiques de toutes manières inconciliables, de répéter que la « nature » serait un objet consommable par tout le monde, que chacun aurait le droit d’y faire ce qu’il veut moyennant quelques règles néanmoins, que les pratiquants d’outdoor seraient responsables et écologiquement conscients, que les industriels vendraient des produits de plus en plus écolos et durables, mais on refuse d’aller à la racine des problèmes. Car il faudrait alors débattre du véritable rôle de ces industriels du sport, de notre conception de l’emploi, notre rapport au travail, à la santé, à la production, au territoire, à la nature, de notre manière d’habiter. Se démarquer d’une ambiance soutenue par les pouvoirs publics notamment au travers des fameux Jeux Olympiques tant destructeurs pourtant considérés par les professionnels ,comme moteurs du développement de l’outdoor et qui rendent quasi obligatoire une adhésion populaire. Réfléchir sur le sens réel de cette quête du bien-être, ce qu’elle raconte de notre société et ses perversions, d’un individualisme exacerbé, du fondement même d’un système capitaliste fait pour asservir, qui n’a de cesse d’affaiblir les services publics de santé et d’ignorer l’urgence écologique mais qui, dans le même temps, incite fortement les individus à prendre soin d’eux-mêmes… Ainsi, nous serions, dans ce système néolibéral, en tant qu’individus, les seuls responsables de notre bien-être, notre santé et notre bonheur. Dehors la politique et tant pis pour les autres ! Jusqu’à quand une telle aberration ?

(1) Une étude d’OpinionWay pour Intersport révèlerait que « 81 % des Français ressentent aujourd’hui le besoin de se reconnecter à la nature grâce au sport et que 88 % considèrent que les activités outdoor répondent pleinement à cette attente. Le discours traditionnel centré sur la performance laisse progressivement place à une pratique orientée vers le bien-être, la santé et la liberté ». Selon IPSOS, dans sa pratique outdoor, un Français sur deux déclare « vouloir se connecter à la nature et évacuer son stress, en plus de garder la forme et d’entretenir son corps. En somme, les activités de plein air constituent un remède anti-stress de plus en plus prisé par les Français ».
(2) Selon des professionnels de l’outdoor, « l’engouement n’est pas seulement tiré par la pratique, mais aussi par l’attractivité des produits techniques. L’obsession du consommateur avant-gardiste est la distinction, poussant les marques de mode à rechercher l’hyper-technicité des équipements outdoor. Le processus est clair : c’est l’envie d’équipement qui déclenche l’envie de pratique. Cette soif d’équipement high-tech alimente une micro-compétition entre consommateurs urbains.»
(3) Même si toutes les classes sociales sont concernées par les pratiques outdoor, la majorité des pratiquants et surtout des consommateurs de produits dits « innovants et écolos » sont issus de classes plutôt aisées, CSP+, c’est-à -dire environ 12 millions d’individus : les cadres supérieurs, les dirigeants d’entreprise, les professions libérales, mais également les cadres d’entreprise ou de l’Administration, les professions intellectuelles comme les professeurs, les instituteurs, les chercheurs. Ce sont les CSP+ qui représentent la cible privilégiée des industriels de l’outdoor.
(4) La Lebensreform, ou « réforme de la vie », est née en Europe à la fin du XIXᵉ siècle. « Ce mouvement propose une vie saine, en harmonie avec la nature, une régénération du corps et de l’esprit par un contact renouvelé avec la nature : la pratique du sport, du naturisme, la création d’un habitat lumineux et aéré, la randonnée pédestre devaient restaurer un rapport immédiat entre le corps et son environnement ».

Photo : une piste de biathlon entièrement asphaltée en pleine nature © Pierre Grillet

 

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