Algérie : résorption des fuites d’eau et lutte contre le gaspillage

L’Algérie aurait dû en finir avec les fuites d’eau sur le réseau de distribution depuis une trentaine d’années, particulièrement dans la capitale. La Banque mondiale avait octroyé des prêts, en 1995, pour résorber les fuites dans 17 wilayas, dont Alger, Oran et Constantine. Il était attendu au moins que ce phénomène n’atteigne pas une ampleur telle qu’il exige d’être traité au plus haut niveau de l’Etat. Or, c’est ce qui est arrivé. Dimanche 17 mai 2026, le président Abdelmadjid Tebboune a insisté sur l’importance majeure à accorder à la lutte contre le phénomène de pertes d’eau, à travers les réseaux de distribution, au vu des pertes considérables enregistrées.

par M’hamed Rebah

« L’eau est une ressource vitale qui exige d’être préservée, dans le respect des préoccupations des citoyens », a souligné le président. Le lendemain, 18 mai, saisissant l’occasion de l’approche de la célébration de l’Aid El Adha et l’importance de la consommation d’eau exigée en la circonstance, l’Algérienne des Eaux (ADE, entreprise publique de distribution de l’eau), a annoncé dans un communiqué, « le lancement de campagnes intensives de réparation des fuites au niveau des différentes unités, dans le but de récupérer les eaux perdues et d’améliorer le rendement des réseaux ».

Que disent les chiffres ?

Ce ne sont pas les « vastes campagnes de réparation des fuites d’eau » qui manquent en Algérie, mais est-ce qu’elles réussissent à réduire de façon significative les pertes massives enregistrées dans les réseaux de distribution ? Selon le bilan de l’année 2024 de la Société des Eaux et de l’Assainissement d’Alger (SEAAL chargée de la distribution de l’eau dans les wilayas d’Alger et de Tipaza), près de 8 millions de mètres cubes (m3) d’eau potable ont été économisés sur toute l’année grâce à la réparation de fuites sur le réseau. La consommation quotidienne moyenne d’eau dans les wilayas d’Alger et de Tipaza s’élève à environ un million de m3. Ce sont donc 8 jours de consommation qui ont été satisfaits par la réparation des fuites. En 2024, selon ses propres données, la SEAAL a mis dans les réseaux de distribution un volume total de 387 millions de m3 d’eau.

Le spectacle des fuites dans les conduites d’adduction et de distribution enlève tout crédit aux discours sur la rareté de la ressource. En 2003, dans certaines wilayas, selon le discours officiel, le niveau de déperdition de l’eau avoisinait les 60 %. En 2019, en moyenne nationale, le taux de fuites d’eau était, d’après les données du ministère des Ressources en eau, de 35 %. Sur la base de ces données, on peut en déduire qu’en 2024, le tiers de l’eau distribuée, perdue dans les réseaux, n’est pas arrivée au robinet du consommateur, donc non facturée. On parle de la grande vétusté des réseaux à l’origine de fuites parfois invisibles qui entraînent la perte quotidienne de milliers de m3 d’eau potable. En 2019, l’objectif était de ramener ce taux à 18 % à l’horizon 2030, proche de celui des pays développés qui est situé entre 12 et 15 %, selon les responsables du secteur à l’époque. Les experts estiment qu’il faut réduire les pertes dans les réseaux d’eau potable d’ici 2030 à au moins 20 %, et jusqu’à 15 % d’ici 2040 afin de récupérer entre 1 et 1,5 milliard de m³. Pour y arriver, il faut rénover et moderniser le réseau qui est, a-t-on reconnu, encore vétuste.

Récemment, notre confrère El Watan, citant l’ADE à Bejaïa, a annoncé le lancement d’une campagne d’envergure dédiée à la réparation des fuites à travers l’ensemble du réseau de distribution d’alimentation en eau potable de la wilaya. Pour l’ADE, le but est « d’améliorer le rendement global du réseau et réduire les pertes en eau estimées à plusieurs milliers de mètres cubes par jour ». Selon El Watan, les responsables de l’ADE à Bejaïa tablent sur une récupération quotidienne avoisinant les 4 500 m3 d’eau. Notre confrère a rappelé les propos tenus en septembre 2025 par le wali (NDLR : dirigeant d’une wilaya) de Béjaïa qui estimait que le problème ne réside pas dans le manque d’eau, mais dans l’état du réseau, ancien, vétuste, qu’il faudra changer. Les coupures d’eau persistent en raison de la vétusté du réseau de distribution, marqué par des conduites anciennes et dégradées. La solution : réhabiliter le réseau et remplacer les conduites défectueuses. L’absence d’eau au robinet n’est pas toujours due à la pénurie de cette ressource sous l’effet du changement climatique, mais à d’autres raisons.

L’éducation environnementale

Les correspondants locaux des médias signalent le même problème de fuites d’eau dans les réseaux dans d’autres endroits, dont la nouvelle wilaya d’El Meniaa, dans le sud du pays. Parfois, les fuites ne sont réparées que longtemps après qu’elles aient entraîné la perte de quantités considérables d’eau. Les consommateurs sont pénalisés par des coupures d’eau qui durent tout le temps mis pour intervenir et réparer les fuites. Cela explique les réticences de citoyens à signaler aux entreprises de distribution les fuites d’eau qui surviennent dans leurs quartiers. Incidemment, ce comportement renseigne sur les valeurs éco-citoyennes dont l’impact est quasi nul dans la société alors qu’elles sont censées être acquises par tous au sein de l’école.

Le besoin de modifier les comportements, grâce à une formation à l’éco-citoyenneté, a justifié l’introduction, en Algérie, en octobre 2002 (il y a 24 ans !), de l’éducation à l’environnement dans les établissements scolaires de l’enseignement primaire, moyen et secondaire. Il s’agissait de transmettre aux élèves des valeurs écologiques et les préparer à devenir des citoyens capables de mesurer les conséquences de leurs actes sur l’environnement. Vingt-quatre ans après, quel en est le résultat ? Pour faire l’évaluation de l’éducation environnementale en Algérie, nul besoin d’enquêtes approfondies menées par une commission d’experts, il suffit de voir le résultat directement autour de soi, dans la rue, (les ordures et le bruit) et même chez soi, à la maison (le gaspillage de l’eau et de l’électricité). Le comportement du citoyen, sur le terrain, à l’égard de l’environnement est le seul « critère de vérité » : l’éco-citoyenneté est rare.

L’économie de ressources

Il ne suffit pas de mobiliser la ressource en eau à coups d’investissements colossaux, il faut également veiller à la préserver. Les politiques publiques en matière d’alimentation en eau potable et de distribution d’électricité sont dominées par le recours aux investissements pour la mise en place d’infrastructures (stations de dessalement d’eau de mer, barrages, canalisations pour les grands transferts d’eau… et centrales électriques et réseaux de transport de l’électricité…) afin d’accroître l’offre et répondre aux besoins des populations. C’est le souci principal des pouvoirs publics, inscrit dans les démarches de sécurité hydrique et de sécurité énergétique. Secondairement, vient l’économie de ressources peu évoquée, sans doute pour maintenir l’impression rassurante d’abondance. C’est le cas de l’eau potable destinée à la consommation.
Le gaspillage de l’eau qui accompagne le lavage à grande eau de façades, de trottoirs et de véhicules par les commerçants et autres particuliers, au vu et au su de tous, sans que personne n’intervienne, dans un pays soumis, dit-on, au stress hydrique, est une illustration, parmi d’autres, des attitudes anti-écologiques dans la société. Le gaspillage de l’eau renforce l’impression que la pénurie d’eau n’est pas liée à l’insuffisance de cette ressource. Ce spectacle est particulièrement choquant durant l’été, période de forte consommation d’eau et de perturbations et coupures fréquentes.

Le travail de communication, de sensibilisation et d’éducation en matière de protection de l’environnement est le point faible de la politique nationale dans ce domaine. Les efforts qui ont été déployés jusque-là ont montré leurs limites à travers les résultats insuffisants que l’on peut constater sur le terrain. L’incivisme domine, encouragé par la surprenante légèreté à l’égard des dispositions de la loi sur l’environnement, comme celles qui concernent les nuisances sonores. L’ambiance de laxisme nuit aux actions qui sont menées notamment vers les enfants pour leur inculquer une culture environnementale qui doit se traduire dans leur comportement quotidien.

C’est toute une stratégie impliquant l’ensemble des intervenants qui doit être pensée et mise en œuvre pour renverser la tendance et remettre à l’honneur le civisme. Il est important de soutenir et coordonner les initiatives qui sont prises dans ce sens par les citoyens pour protéger et entretenir leur environnement immédiat, avec un encouragement « concret » aux associations qui œuvrent dans ce sens.

Un immense travail de communication et de sensibilisation est exigée dans la gestion des déchets – appelée à être intégrée dans la filière économique comme les autres dimensions écologiques – pour préparer les citoyens aux gestes éco-citoyens qui sont le préalable à la démarche de valorisation des déchets. Depuis plus d’une vingtaine d’années, périodiquement, les autorités lancent des actions de sensibilisation en direction des citoyens, pour les inciter à entretenir la propreté de leurs cités et quartiers, avec des tentatives, toujours vaines, d’ancrer la pratique du tri sélectif des ordures. Il y a eu tellement de « campagnes de sensibilisation » dans ce domaine, que l’on peut légitimement se demander ce qu’il reste à faire.

Moins de nuisances sonores ?

Il y a quelques années, la préparation des examens de fin d’année par les candidats concernés par le brevet d’enseignement moyen et le baccalauréat, mais aussi dans l’enseignement supérieur, se déroulait dans une ambiance sonore plutôt défavorable, marquée par des nuisances provoquées par les activités prétendument de loisirs et autres concerts bruyants sur la voie publique, sous divers prétextes (journée sans voiture, soirée de la musique, ventes promotionnelles de produits de consommation…). C’était le cas notamment à Alger, la capitale. Inutile de préciser qu’il s’agit d’activités interdites par la loi sur l’environnement. Cette année, agréable surprise, les candidats « potassent » dans le calme, en particulier à Alger, un calme relatif, certes, mais il y a nettement moins de bruit qu’avant. Car il reste le bruit causé par les comportements inciviques, consciemment ou non, et même par des activités « vertueuses », écologiques, comme le nettoyage à grande eau de la voie publique, ou sportives comme une séance de gymnastique en plein air, qui sont dénaturées par la négligence, voire l’ignorance des effets de la pollution sonore. Dans le premier cas, le surpresseur au moteur très bruyant qui équipe le camion citerne, mis en action autour de minuit pour pomper l’eau, tire de leur sommeil profond les riverains qui dorment et importunent les autres; dans la deuxième situation, le groupe de sportifs du vendredi mobilisés sur Facebook choisit le centre-ville pour se rassembler tôt le matin et commencer des exercices de gymnastique ponctués de cris qui gâchent la grasse matinée de riverains qui ont besoin de récupérer. A cela, s’ajoutent les nuisances sonores provoquées quotidiennement un peu partout et à tout moment de la journée, parfois même la nuit, par les motos et véhicules dont les propriétaires retirent volontairement le silencieux du pot d’échappement, ainsi que par les véhicules qui circulent en diffusant de la musique à plein volume, avec, en plus, les klaxons abusifs. Comme si les Algériens ne méritaient pas le confort sonore.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du samedi 23 mai 2026.

Photo : les citernes d’eau, indispensables, sur les terrasses © M’hamed Rebah

Journalistes-écrivains pour la Nature et l’écologie Devenir adhérent Nos soutiens

Contact Espace Adhérents Facebook Bluesky Linkedin