Parmi les nombreux ministres de l’Environnement que notre association a vu défiler depuis 55 ans, Huguette Bouchardeau, morte le 18 mai 2026 à l’âge de 80 ans, se distinguait par sa capacité à répondre sans langue de bois aux questions forcément gênantes des journalistes. Avant et après ses trois années à la tête du ministère (1983-1986), celle qui a aussi été la première femme à devenir en 1978 la dirigeante d’un parti politique (le PSU) en France a eu un riche parcours pour le moins atypique, qui mérite d’être mieux connu.
par Laurent Samuel
Peu après sa nomination en tant que secrétaire d’État à l’environnement et au cadre de vie dans le gouvernement Mauroy III le 22 mars 1983, Huguette Bouchardeau dirige une première réunion au ministère alors installé près du pont de Neuilly. La discussion se prolonge. On commande des sandwichs. Quand le ravitaillement arrive, la ministre sort son porte-monnaie pour payer sa part.
Une anecdote dont l’authenticité n’est pas garantie, mais qui illustre bien en tout cas le refus des codes caractéristique de cette femme politique, militante féministe et écologiste. Quand elle arrive au ministère, Huguette Bouchardeau a déjà un long parcours derrière elle. Huguette Briaut naît à Saint-Étienne le 1er juin 1935 dans une famille ouvrière de six enfants. Elle étudie la philosophie à Lyon, tout en militant à l’UNEF, En 1955, elle épouse le psychologue Marc Bouchardeau (1930-2013). Devenue prof de philo, Huguette Bouchardeau est l’une des fondatrices en 1960 du PSU (Parti socialiste unifié), dont elle sera plus tard, en décembre 1978, élue secrétaire nationale, devenant ainsi la première femme en France à diriger un parti politique.
Entre temps, elle s’engage pour le droit des femmes, en militant au Planning familial puis au Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC). En 1977, elle publie aux éditions Syros, Pas d’histoire, les femmes, ouvrage dans lequel elle dénonce l’exclusion des femmes de la vie publique. Huguette Bouchardeau se mobilise aussi pour l’écologie. « Nous avions accompli, à la fin des années soixante-dix, le parcours initiatique du contestataire : Creys-Malville contre le surrégénérateur, Cruas contre la centrale, et Plogoff pour les Bretons », racontera-t-elle plus tard dans son livre le Ministère du Possible (1). « J’ai manifesté, déchiré mon lot de registres d’enquêtes publiques, signé des pétitions… Jamais pourtant l’écologie ne m’a semblé suffisante pour remplir un projet de société ».
Résolument engagée dans une gauche à la fois radicale et réformiste, Huguette Bouchardeau refusera toujours le sectarisme, au point de ne pas rejeter a priori lors des élections européennes du printemps 1979 le projet (non abouti) d’une liste qui serait allée du PSU jusqu’à Jean-Jacques Servan-Schreiber, ancien ministre de Valéry Giscard d’Estaing qui avait démissionné du gouvernement en raison de son opposition aux essais nucléaires français dans le Pacifique. De même, après avoir porté les couleurs du PSU à l’élection présidentielle de 1981 (1,11 % des voix seulement), elle plaide, contre l’avis de nombre de ses « camarades », pour une participation du parti à la nouvelle majorité.
Ce n’est donc pas par hasard que François Mitterrand appelle en 1983 au gouvernement celle qui a fait de l’écologie un thème majeur de sa campagne de 1981. Seulement voilà, l’environnement, en passant des mains de Michel Crépeau,e n poste depuis 1981, à celles d’Huguette Bouchardeau, se voit rétrogradé au rang de secrétariat d’Etat, signe du peu d’intérêt que le président réserve au sujet, et du peu de considération que le PS accorde à ses « petits » partenaires de la majorité. Il faudra attendre le 17 juillet 1984 pour qu’Huguette Bouchardeau monte en grade en obtenant le titre de ministre de l’Environnement dans le gouvernement Fabius.
Dans ce « ministère pauvre » (selon sa propre expression) aux moyens limités, elle fait feu de tout bois en s’appuyant sur la compétence et l’efficacité de son directeur de cabinet Michel Mousel (lire notre hommage ici) qui l’a précédée de 1974 à 1979 au poste de secrétaire national du PSU, et sur une « dream team » comprenant des personnalités comme Jacques Theys, Patrick Legrand, Philippe Vesseron, Thierry Chambolle (directeur de la prévention des pollutions et des nuisances), François Letourneux (directeur de la protection de la nature), sans oublier la grande figure de Serge Antoine, chef de la mission des études et de la recherche (1978-1984), puis chef de la mission environnement-développement (1984-1991).
Dès sa nomination, Huguette Bouchardeau doit gérer l’affaire des 41 fûts de dioxine issus de la catastrophe de Seveso en Italie, dont la journaliste de Science et Vie Jacqueline Denis-Lempereur vient de révéler la présence illégale possible en France (voir ici l’interview de la ministre sur Antenne 2 le 25 mars 1983). De son bilan au ministère, on retiendra surtout la loi du 12 juillet 1983 sur la démocratisation des enquêtes publiques, ou « loi Bouchardeau ». Lors des législatives de mars 1986 (qui voient la victoire de la droite), Huguette Bouchardeau, qui a quitté le PSU, est élue députée apparentée socialiste du Doubs (siège qu’elle détiendra jusqu’en 1993), tandis qu’Alain Carignon lui succède au ministère.
Le 7 novembre 1988, elle devient présidente de l’Entente européenne pour l’environnement (EEE), succédant à Brice Lalonde, désormais secrétaire d’Etat à l’Environnement, qui a créé cette organisation en mars de la même année avec François Roelants du Vivier, parlementaire écologiste belge. « Toutes les décisions concernant l’environnement sont politiques, souligne alors Huguette Bouchardeau lors d’une conférence de presse, et toutes engagent la Communauté européenne, et même le reste de l’Europe. » Avec le Comité français pour l’Année européenne de l’environnement lancé en 1987 par Simone Veil, devenu le Comité français pour l’environnement, et la structure mise en place par Bettina Laville (alors conseillère pour l’environnement du président Mitterrand après avoir été directrice de cabinet de Brice Lalonde à l’Environnement) pour le Sommet de Rio en 1992, l’EEE se fond en 1995 dans le Comité 21, ou Comité français pour le développement durable. Aux côtés de Simone Veil et Bettina Laville, Huguette Bouchardeau est la co-fondatrice de cette structure toujours active aujourd’hui, dont le principal objectif est de faire vivre en France l’Agenda 21 de Rio, programme d’actions pour le XXIe siècle, en impliquant toutes les composantes de la société : entreprises, collectivités, associations, établissements de recherche et d’éducation….
L’ancienne ministre, qui a signé en 1992 une proposition de loi pour la création d’un contrat d’union civile (préfiguration du PACS adopté en 1999), s’éloigne alors de la politique nationale, devenant de 1995 à 2002 maire d’Aigues-Vives, dans le Gard, commune où elle s’est installée. Cette même année, Huguette Bouchardeau lance sa propre maison d’édition, HB Editions, qui publiera pas moins de 150 livres, dont de nombreux écrits féministes. L’épilogue d’un parcours atypique dans lequel l’affirmation des droits des femmes, au même titre que l’écologie, n’a cessé de jouer un rôle majeur.
Les JNE saluent la mémoire d’Huguette Bouchardeau et adressent leurs condoléances à sa famille et à ses proches.
(1) Ainsi nommé en référence au livre de Robert Poujade, le premier ministre de l’Environnement, le Ministère de l’Impossible.






