Projet Pure Salmon : une enquête publique qui bat des records de contributions. Pour quels résultats ?

L’enquête publique sur le projet d’élevage de saumons (Pure Salmon) de l’estuaire de la Gironde a battu des records de participation et de contestation. Pour quels résultats ?

par Pierre Grillet

Un projet de ferme usine, un de plus, pour y élever des saumons au nom de l’entreprise Pure Salmon, est prévu sur la commune de Verdon-sur-Mer, à l’intérieur du parc naturel régional du Médoc et en bordure immédiate du parc marin  Estuaire de la Gironde et de la Mer des Pertuis (lire notre article ici). Un projet qui, par ses dimensions, sa localisation, ses impacts, la nature de ses financements, ses objectifs, a suscité une très vive opposition citoyenne appuyée par plusieurs avis scientifiques. L’enquête publique ouverte à chacun-e s’est déroulée du 15 décembre 2025 au 19 janvier 2026 et les commissaires enquêteurs ont rendu un « avis favorable » le 24 mars 2026.

Une enquête publique qui bat des records de contributions

De l’avis des commissaires enquêteurs, la participation a été exceptionnellement soutenue dès les premiers jours. Plus de 90 000 visites sur le site dédié. Au total, près de 23 000 contributions déposées sur le registre électronique, 118 contributions sur les registres papier déposés en mairie. Et ce, malgré les congés de fin d’année. Le taux de participation locale (40 % ramenés à 13 % par la commission d’enquête suite à une analyse de leur part de l’origine géographique des contributeurs) est de toutes manière largement supérieur à la moyenne nationale (3 % selon la commission). Des avis « majoritairement défavorables pour 63 % » d’entre eux, selon la commission et sans doute beaucoup plus selon Rue89Bordeaux, qui a dénombré 19 238 avis défavorables.

De quoi se réjouir d’une telle mobilisation citoyenne ?

Une telle participation devrait être considérée comme exemplaire par les commissaires enquêteurs tout comme les pouvoirs publics. Un projet qui prétend « contribuer à la souveraineté alimentaire » intéresse les citoyens, quelle que soit leur origine géographique, dont de nombreux scientifiques, et ceux-ci n’hésitent pas à y exprimer leurs avis et leurs interrogations. Pourtant, comme le souligne l’association Vive la Forêt : « La commission dans son rapport va s’employer à en réduire la significativité ». Cette commission d’enquête, dans son exposé et ses conclusions, va en effet, à plusieurs reprises, minimiser une contribution qu’elle présente ainsi : « Le résultat d’une mobilisation très large portée par une réseau national d’ONG, d’opposants, d’élus et de collectifs », donc une « situation hors norme ». Elle insiste sur le fait que la mobilisation lors de l’enquête a largement dépassé le cadre local et a été encouragée par des réseaux d’ONG et de collectifs. Une mobilisation « largement portée par des réseaux militants nationaux », allant même jusqu’à expliquer que « certains riverains indécis se sont laissés convaincre du caractère néfaste du projet par l’action déterminée des opposants ». Enfin, les arguments des opposants sont jugés par les commissaires comme s’appuyant sur des éléments « majoritairement subjectifs », et surtout, ils insistent sur « une évidente méconnaissance des aspects techniques et environnementaux du projet »…  La commission estime que « les oppositions manifestées au projet révèlent un manque d’information et nécessitent un effort d’information, une évidente méconnaissance » qui seraient pour une grande partie à l’origine de l’essentiel des contributions s’opposant à cette usine…

Recueillir l’avis du public : pour quoi faire ?

« L’enquête publique a rempli son rôle en permettant l’expression d’un grand nombre de citoyens », concluent les commissaires enquêteurs après avoir régulièrement, au cours de leur rapport, disqualifié l’intérêt et la compétence des contributeurs concernés. Certes, comme le rappelle l’association Vive la Forêt, une commission d’enquête n’est pas un referendum, mais il s’agit d’un dispositif « au service de la démocratie participative qui doit permettre au public d’accéder aux informations pertinentes permettant sa participation effective, de disposer de délais raisonnables pour formuler des observations et des propositions, d’être informé de la manière dont il a été tenu compte de ses observations et propositions dans la décision d’autorisation ou d’approbation ». Il est pourtant clair que la suspicion mise en avant de la part des commissaires enquêteurs sur cette participation « hors norme », la manière de sous-entendre des effets manipulatoires de la part de collectifs militants et leurs propos qui tendent à décrédibiliser les avis exprimés ne plaident pas pour l’émancipation d’une démocratie véritablement participative. La commission prend soin de rappeler : « Il est important de rappeler qu’en démocratie les élus portent la parole du plus grand nombre ». Dans ces conditions, si seuls les élus (le plus souvent élus par seulement 20 ou 30 % des personnes inscrites, moins pour certains) ont le pouvoir de décider sans tenir compte de l’expression publique, à quoi sert une enquête publique ?

La consultation citoyenne à l’épreuve de l’autoritarisme ambiant

Globalement, l’avis des citoyens ne compte pas et probablement de moins en moins parallèlement à une montée en puissance de l’autoritarisme. Lorsqu’une écrasante majorité ou un grand nombre d’entre eux s’oppose à un projet ou tente plus simplement de s’immiscer dans un processus de décision, on préfère expliquer qu’ils seraient incompétents, que leur incompréhension serait due à un simple manque d’information, qu’ils seraient manipulés. Dans de telles conditions, comment s’étonner d’une montée en puissance de revendications de plus en plus radicales ?

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