Une usine à saumons envisagée en Gironde  : au nom de la souveraineté alimentaire, vraiment ?

Situé au Verdon-sur-Mer, à l’embouchure de l’estuaire de la Gironde, le projet d’usine à saumons Pure Salmon prévoit de produire 2,5 millions de poissons par an. Malgré l’opposition de la majorité des 20 000 personnes qui se sont exprimées lors de l’enquête publique, ainsi que de nombreux scientifiques et d’organismes comme le Conseil scientifique de l’Estuaire de la Gironde ou la Mission régionale d’autorité environnementale,  la commission d’enquête a rendu un avis favorable. Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, habituellement très discrète, s’est déclarée  «à titre personnel » hostile au projet. La décision est maintenant entre les mains du préfet.

par Pierre Grillet

Savoir utiliser les bons mots et concepts et les détourner de leurs sens premiers est décidément un exercice de plus en plus répandu dans le monde du business agroalimentaire pour qui la communication prime sur tout le reste. C’est le cas pour l’agroécologie mise à toutes les sauces et c’est aussi le cas pour la souveraineté alimentaire, devenue l’argument suprême pour faire accepter les fermes usines de nos jours. Un argument repris en boucle par les ministres successifs de l’Agriculture et les syndicats les plus productivistes pour justifier les projets les plus fous.

En 2020, lors de la nomination de Julien Denormandie au ministère, la FNSEA exigeait que la « souveraineté alimentaire » soit « une priorité d’action, un enjeu stratégique ». Le projet d’usine à saumons dans le Médoc en Gironde n’y échappe pas. En 2024, Marc Fesneau alors ministre, estimait à propos de ce projet : « il est positif de voir des entreprises françaises et étrangères investir pour améliorer la souveraineté alimentaire. La volonté d’investisseurs étrangers de s’installer en Gironde témoigne également de l’attractivité du territoire français et de son offre en matière de débouchés et de savoir-faire ». Fin 2025, l’actuelle ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, annonçait, depuis Rungis, le lancement des « conférences de la souveraineté alimentaire », dont l’objectif principal est encore une fois d’encourager le productivisme pour satisfaire l’agro-industrie.

C’est quoi la vraie définition de la souveraineté alimentaire ?

La définition de ce concept a été présentée par la Via Campesina (syndicat international de paysans) lors du Sommet de l’alimentation de 1996 à Rome organisé par l’ONU. Le site de la Confédération paysanne la présente ainsi : « La souveraineté alimentaire désigne le DROIT des populations, de leurs Etats ou Unions à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis à vis des pays tiers. Elle est entre autres indissociable de la démocratie alimentaire ». Via Campesina précise dans le développement de cette définition : « Le droit des paysan(e)s à produire des aliments et le droit des consommateurs à pouvoir décider ce qu’ils veulent consommer et qui et comment le produit ». Il s’agit bien comme le rappelle la Confédération paysanne de « la capacité d’une société à choisir son agriculture et non une course pour produire et exporter plus ».

Ainsi, le passage en force de la loi Duplomb, mais également les passages en force pour faire accepter des méga-fermes avec leurs pratiques industrielles nocives, la quasi imposition d’une loi d’urgence d’orientation et de souveraineté agricoles sont emblématiques du piétinement par ce gouvernement de l’essence même de ce que devrait être une véritable souveraineté alimentaire pour, au contraire, favoriser une agriculture productiviste, gaspilleuse et nocive pour l’ensemble du vivant.

C’est quoi le projet de Pure Salmon en Gironde ?

Un site d’abattage industriel, au Verdon-sur-Mer, à l’embouchure de l’estuaire de la Gironde, au sein du parc naturel régional du Médoc et à proximité immédiate du parc naturel marin Estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis. Une production intensive à terre de 10 000 tonnes de saumons par an (2,5 millions de poissons), répartie dans 44 cuves ainsi qu’un site d’abattage et de transformation. La société porteuse, Saumons du Médoc – Pure Salmon, défend « un enjeu de souveraineté alimentaire » qui correspondrait aux objectifs affichés par le gouvernement dans le cadre de son Plan aquacultures d’avenir (99 % du saumon consommé en France est importé). Elle affirme que sa « technologie est éprouvée » et garantit « un impact maîtrisé sur la biodiversité ». Ainsi, la commission d’enquête publique qui a rendu son rapport en mars dernier, reprenant et validant largement dans ses conclusions les arguments exposés par la société Pure Salmon, précise que l’entreprise s’engage « pour la préservation de la biodiversité, un axe central du projet s’appuyant sur une stratégie d’évitement des impacts, une alimentation durable et une surveillance biologique rigoureuse du milieu ».

Selon le rapport de la commission d’enquête (p. 25), le projet est financé par un fonds d’investissement singapourien (8F Asset Management) spécialisé dans l’aquaculture pour un coût évalué à 280 millions d’euros, auquel il faut rajouter environ 100 millions d’euros pour couvrir les frais d’exploitation avant revenus. Celui-ci recueille plusieurs fonds d’investissement souverains (États) dont le fonds émirati d’Abou Dhabi, des fonds de pension américains et européens, une grande compagnie d’assurance (curieusement non citée dans l’enquête publique) et des géants de l’industrie agroalimentaire comme Louis Dreyfus Company (une multinationale), avec l’entreprise néerlandaise à vocation mondiale de nutrition animale, Nutreco au sein du groupe d’investissement mondial privé SHV. Là encore, oser parler de souveraineté alimentaire est particulièrement déplacé.

Le projet prévoit la construction d’une unité d’élevage (écloserie et grossissement) et de transformation (découpe de saumon cru et saumon fumé) utilisant une technologie de systèmes d’aquaculture en circuit fermé RAS (1). L’eau (élevage et transformation) proviendra de forages dans la nappe plio-quaternaire. Les rejets se feront dans l’estuaire après traitement. Enfin, ses responsables promettent, sans aucune garantie, la création de 250 emplois dont une partie des recrutements serait assurée localement, ce qui ne déplaît pas à certains élus locaux.

Un projet pourtant fortement contesté

Outre l’aberration d’une prétendue « souveraineté alimentaire », devenue une véritable tarte à la crème de l’industrie agroalimentaire et nos gouvernants, un tel projet d’élevage intensif soulève de multiples questions sur le plan environnemental. Si l’eau nécessaire sera puisée quotidiennement dans la nappe saumâtre locale (6500 m3 par jour), une eau impropre à la consommation, Éric Bentz, membre du collectif Estuaire 2050, s’alarme « d’un pompage trop important de cette eau qui risque d’abîmer la nappe d’eau potable qui alimente une grande partie de la région bordelaise ». Une crainte confirmée par des scientifiques. Une étude du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières), curieusement absente lors de l’enquête publique, évoque le pompage de l’eau de la nappe du plio-quaternaire qui pourrait avoir une influence plus grande que celle décrite par Pure Salmon sur la nappe sous-jacente qui, au-delà du Verdon (cette nappe sous-jacente est déjà salée au Verdon), alimente en grande partie la région bordelaise en eau potable.

Plus de 20 000 personnes se sont exprimées, dont une forte majorité opposée au projet lors de l’enquête publique, avec de nombreux avis scientifiques. Le Conseil scientifique de l’Estuaire de la Gironde, dans sa conclusion lors de son rapport remis à l’enquête publique, précise : « le Conseil scientifique ne peut se satisfaire des imprécisions et manques qui, en dépit d’affirmations rassurantes parsemant les documents sur les risques naturels et internes, sur les besoins en eau, en énergie, sur les rejets, associés au projet, nécessitent des justifications construites et étayées ». Enfin, les inévitables rejets dans le milieu naturel d’un tel élevage pourraient induire des impacts potentiels négatifs sur la production conchylicole, qui constitue localement une filière économique importante.

La Commission locale de l’eau (CLE) du Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE Nappes profondes de Gironde) avait rendu en 2025 un constat de non-compatibilité : « compte tenu de la localisation du projet dans la zone à risque fort de salinisation de l’éocène, la CLE juge le projet Pure Salmon au Verdon-sur-Mer incompatible en l’état avec le SAGE des nappes profondes de la Gironde. »

La Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) a relevé de nombreuses insuffisances de l’étude d’impact produite par le porteur de projet, en soulignant que les résultats de l’expertise du BRGM étaient « déterminants pour mesurer les incidences potentielles du projet sur la ressource en eau » et exprime des réserves sur le projet. Un tel projet risque d’entraîner des impacts négatifs importants sur la biodiversité en raison des nombreuses zones naturelles répertoriées comme sensibles dans l’environnement immédiat de l’usine : plusieurs sites Natura 2000 et zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff), un parc naturel marin, un parc naturel régional et deux cours d’eaux classés dans le code de l’environnement entourent la commune du Verdon… Enfin, ce projet bénéficie du label « site industriel clé en main », ce qui signifie pour le porteur de projet que « sa labélisation clé en main  permet à Pure Salmon de réaliser son projet sans procéder à de nouveaux inventaires ». Ainsi, celui-ci s’appuie sur la base de données environnementales du site datant d’avant… 2015 !

Malgré tout, la commission d’enquête publique a donné un avis favorable au projet, ce qui fait dire à certaines ONG : « Le constat, c’est que la science est mise au ban… Les avis scientifiques ont été complètement minimisés » lors de l’enquête publique.

Vers quel avenir ?

La décision est aujourd’hui entre les mains du Préfet. Suite aux conclusions positives des commissaires enquêteurs, un événement inattendu s’est produit : la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, habituellement très discrète, déclare devant la Commission sénatoriale de l’aménagement du territoire et du développement durable au sujet de ce projet : « À titre personnel, je ne suis pas favorable… Ce n’est pas un projet d’aquaculture. C’est un projet industriel qui n’est pas construit sur des fondements, qui pour moi, tiennent la route…Mais c’est une position personnelle ». Cette prise de position tranche avec le silence assourdissant de cette ministre face à toutes les déconstructions actuelles autour de l’écologie. Néanmoins, elle reste très prudente au point d’insister sur le caractère « personnel » d’une telle réflexion, ce que l’on ressent non seulement au travers de ses propres mots, mais aussi de son comportement lors de cet exercice. Pour l’heure, les opposants, d’abord déçus par les conclusions de la commission d’enquête publique puis favorablement surpris par la position de la ministre, contestent la légitimité des conclusions de la commission d’enquête publique et appellent à de nouvelles manifestations. Benoît Biteau, député écologiste de Charente-Maritime et agriculteur, avait auparavant déposé le mardi 18 mars 2025, avec 27 ONG et 103 députés signataires de partis de gauche et de droite, une proposition de loi transpartisane, pour obtenir un moratoire de 10 ans sur ces usines terrestres de saumons présentées par les signataires comme une « aberration sociale et environnementale ».

Reprendre en main nos productions, notre consommation et notre pouvoir de participer aux décisions, un vrai défi lié à la souveraineté alimentaire ?

La consommation de saumon a été fortement encouragée et promue par les industriels, pour être multipliée par trois au niveau mondial au cours des quarante dernières années. La France est aujourd’hui le 4ᵉ plus grand consommateur de saumon au monde et le premier en Europe. Pour les industriels du saumon, la souveraineté alimentaire serait assurée si on parvient à produire en France le saumon que nous consommons. Encore un beau détournement du concept alors que les citoyens n’auront aucun pouvoir de décision sur des fermes usines gérées par des fonds d’investissement et des multinationales dont l’unique objectif sera de réaliser des profits. Soit on consomme des saumons sauvages et on participe à la surpêche au détriment de l’espèce, soit on consomme des saumons d’élevage supposés d’origine locale et on encourage le développement d’installations coûteuses énergétiquement, polluantes, produisant un poisson de manière industrielle avec tous les risques possibles sur la santé, sans parler de la spéculation financière inhérente. Et puis, est-il acceptable de transformer ces poissons extraordinaires capables d’effectuer des migrations impressionnantes en animaux captifs élevés dans des cuves fermées et surpeuplées uniquement pour notre plaisir et le profit de quelques-uns ? Une véritable souveraineté alimentaire devrait permettre aux citoyens de choisir, en connaissance de cause, ce qu’ils veulent consommer et comment ces productions doivent être assurées. La véritable question ne serait-elle pas celle-ci : si nous mangions moins – voire plus du tout – de saumon ? Mais le principal problème est ailleurs : si nous avons une responsabilité individuelle en tant que consommateurs, c’est bien la recherche de profits toujours plus élevés par des intérêts privés et au détriment de la communauté biotique qui est en cause. Le système capitaliste qui ne cesse d’encourager ce type d’initiatives est bien le premier responsable d’une telle situation.

Remerciements à Anne-Sophie Novel, Maÿlis Durand-Lasserve et Marie-Do Couturier pour leur relecture.

(1) L’élevage terrestre prévu repose sur des systèmes RAS (Recirculating Aquaculture Systems), où l’eau des bassins est filtrée, traitée, puis en partie réutilisée. Selon Louis Laratte dans son article publié sur le site de La relève et la Peste : « Sur le plan marketing, cela permet de promettre une consommation d’eau réduite et de faire miroiter l’utilisation d’une eau prétendument pure. Dans les faits, cette technologie génère surtout des quantités massives de déchets. FranceAgriMer indique que pour une production de 10 000 tonnes de saumons, les rejets atteindraient plusieurs milliers de tonnes de boues et de nutriments (azote et phosphore) par an ».

Illustration du haut : l’usine de saumons (image de synthèse réalisée par Pure Salmon) projetée en bordure de la Gironde. Comment peut-on envisager de réduire à l’état de captif et dans des cuves surpeuplées avec des conditions sanitaires pas toujours maitrisées, un poisson capable de parcourir plus de 3000 km dans l’Atlantique pour se retrouver un jour dans nos rivières de Bretagne, de Gironde, du bassin de l’Adour et bien d’autres, le plus souvent la rivière qui l’a vu naître quelques années auparavant, franchir des cascades et de nombreux obstacles pour se reproduire ? Comment est-il possible de concevoir un tel asservissement uniquement pour produire une nourriture qui ne nous est même pas nécessaire ? Certes, il fait face à de multiples obstacles naturels sur sa route, notamment en raison de la prédation, mais ceux-ci sont partie intégrante de son parcours de vie sauvage.

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