Quel usage des mots et concepts de l’écologie (1) en 2026 ?

Platon aurait dit : « la perversion de la cité commence par la fraude des mots ».  Albert Camus écrivait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde ». Pour la journaliste et diplômée de Lettres classiques Andrea Marcolongo : « Lorsque nous renonçons à un mot, nous offensons notre propre faculté de raisonnement, parce que s’il y a moins de mots, la pensée n’existe plus » (2).

par Pierre Grillet

« Les mots figurent parmi les premières victimes des régimes autoritaires »

La chercheuse Cécile Alduy (3) a vu comment, sous la présidence de Donald Trump, près de 500 mots ont été « bannis par l’administration fédérale », des données scientifiques supprimées, des cours annulés. Sont concerné-es, celles et ceux qui font référence à des politiques de diversité, d’équité, d’inclusion ou de protection de l’environnement. Le journal Reporterre a relevé en 2025 les mots de l’écologie prohibés par le président Trump : « décarbonation, énergie propre, vert, durabilité, transition énergétique, ou encore empreinte carbone », des mots pourtant bien inoffensifs ! Même le mot « climat » est devenu soudainement fortement déconseillé pour les chercheurs, notamment dans leurs demandes de subventions. Pour Cécile Alduy qui explique que les mots figurent parmi « les premières victimes des régimes autoritaires », nous sommes « face à une censure, une euphémisation croissante des mots, un véritable piratage lexical et une resémantisasion » de concepts. Elle ajoute que « l’offensive sur le langage annonce toujours une offensive sur les êtres humains ».

En 1948, George Orwell (1903-1950) écrivit 1984. Le pouvoir totalitaire imaginé par Orwell utilise la langue comme un instrument de domination en imposant la « novlangue ». Celle-ci met en valeur certains mots et en élimine beaucoup d’autres, jugés inutiles, car dangereux, afin de s’assurer du contrôle des masses. Victor Klemperer (4) (1881-1960), analysant la langue du Troisième Reich, écrivait en 1945 : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ». La politologue Corinne Gobin (5) nous explique comment certains mots et expressions ont changé pour rendre plus acceptable une société pourtant de plus en plus violente socialement et écologiquement. Ainsi, la société civile a remplacé le peuple, le consensus a pris le dessus sur le conflit, les consommateurs ne sont plus des travailleurs, la croissance négative s’est substituée à la récession, les projets occultent la hiérarchie, les équipiers ou collaborateurs ont remplacé les salariés, les plans de sauvegarde de l’emploi ont remplacé les plans de licenciements, les militants sont devenus des activistes quand ils ne sont pas « écoterroristes », les émeutes remplacent les manifestations de colère, les associations sont devenues des organisations non gouvernementales, une opposition politique devient une opposition négative et la liste ne s’arrête pas là.

Le militant de l’éducation populaire, Franck Lepage, analyse dans ses conférences gesticulées, cette manipulation des mots. Jean Jaurès aurait dit en 1900 : « quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots ». Sans doute pourrions-nous le paraphraser ainsi : « quand les hommes ne veulent pas changer les choses, alors, ils changent les mots et/ou suppriment ceux qui dérangent… ». Le philosophe australien Glenn Albrecht (6) estime que les « forces destructrices » se sont emparées des mots et expressions qui peuvent tromper à l’instar de ce fameux « développement durable ». Pour lui, les mots sont « abusés ».

Galvauder les mots et les concepts de l’écologie pour améliorer son image

Pour l’écrivain et philosophe Bernard Charbonneau (7) (1910-1996), « les mots sont des graines, celles d’une plante de vérité nourrissante ou de mensonge empoisonné ». Les mots et concepts utilisés pour évoquer le « vivant », « l’écologie », sont trop souvent récupérés pour mieux « paraître », ils sont alors le plus souvent détournés de leur sens premier, au point de semer une confusion qui nuit à la pensée réelle qu’ils sont censés exprimer. Ils deviennent ainsi des mots « enveloppes » ou encore mots « tiroirs » (ou fourre-tout) bien pratiques pour communiquer positivement en apparence sans agir sur le fond, donc vecteurs de ce « mensonge empoisonné » évoqué par Charbonneau.

La « manipulation » du langage de l’écologie est familière pour les gouvernants, les cabinets de conseils, les multinationales et de nombreux think tanks néolibéraux. Les néologismes triomphent et ouvrent la porte à nombre de mots anciens (ou pas) auxquels on a simplement rajouté ce préfixe magique « éco » pour paraître vertueux. Vinci et Eiffage conçoivent des « écoautoroutes » et même avec une certaine audace, des « autoroutes écocitoyennes » pourvues de leurs aires de repos « écoconçues » (8), avec moult expositions sur la nature où l’on nous ordonne d’avoir le réflexe de « l’écogeste », « laisser propre derrière soi » pour « préserver la planète ». Bouygues vante son « écoquartier » en mer pour milliardaires à Monaco (entre 100 000 et 180 000 euros le m2) (9) et ne cesse de communiquer sur sa « résilience » et son « économie circulaire ». Des campings de plus en plus luxueux vendent du « glamping » bien à l’abri et en « pleine nature », vantant un « écotourisme vertueux » dont on peine à saisir le sens profond.

Depuis 1994, les Jeux olympiques (JO) se seraient transformés en « jeux verts », puis en « jeux écoresponsables ». Presque 30 ans plus tard, en 2022, les JO de Pékin vendus et promus comme les « plus verts et les plus propres jamais réalisés » furent un vrai désastre pour des jeux d’hiver…sans neige. Les éléments de langage retenus pour Paris 2024 prônaient une « excellence environnementale » et une « performance climatique » pour « faire des Jeux un laboratoire d’innovation durable » (10). Force est de constater que nous sommes loin du compte. Que dire des JO de Cortina d’Ampezzo en Italie en 2026, associés à des compagnies pétrolières, aériennes et automobiles ?

Pour montrer que le vivant serait bien pris en compte, l’économie marchande trouve le moyen de trouver les mots pour associer nature et capital. On parle alors de « services écosystémiques », « capital naturel », « actifs naturels », « compensation par l’offre » … Des mots parfois partagés par des écologistes eux-mêmes. On exige que nous soyons « éco-friendly » dans une société qui nous incite, dans le même temps et avec force publicité, à gaspiller. Les oxymores écologiques, comme cette « écologie de production » ou encore la fameuse « mine durable », en passant par les très prometteurs « capitalisme vert », « voiture propre », « changement dans la continuité » et la plus belle trouvaille du XXe siècle, « le développement durable », se sont multipliés eux aussi et il n’est pas toujours aisé de s’y retrouver.

 François Terrasson © DR

Ces oxymores, dont l’étymologie grecque signifie « folie aiguë », imposent une double contrainte (11) ayant pour effet, selon le chercheur en lexicologie Julien Rault (12), « d’empêcher toute forme de contradiction, d’anesthésier la conscience critique » … Un concept abordé en 1988 par le naturaliste et chercheur François Terrasson (1939-2006), membre des JNE (13), lorsqu’il parlait de nos rapports avec une nature le plus souvent présentée comme sauvage, mais dans les faits, bien aménagée par les gestionnaires pour notre plus grand confort. Certains mots sont tellement utilisés que leur signification réelle est totalement oubliée ou largement déformée. Julien Rault parle alors de ces « mots fatigués ». Lorsque la présidente du département des Deux-Sèvres, totalement réfractaire à l’écologie, prononce (car ce jour-là, entourée de naturalistes, elle s’y sent obligée) une dizaine de fois dans un discours de 20 minutes le mot « biodiversité » sans jamais l’expliquer, que met-elle réellement dessus si personne n’ose la questionner sur ce sujet ? (14) Sait-elle exactement ce qu’il recouvre ? La deuxième édition (2002) du Dictionnaire de l’écologue François Ramade (15), une référence en matière d’écologie, ne consacre pas moins de 7 pages, rien que sur ce mot pourtant apparu récemment (40 années). Biodiversité ne serait-il pas déjà devenu (ou en passe de le devenir) à son tour, un « mot fatigué », tout comme le mot écologie ?

Un exemple de resémantisasion insidieuse d’un concept

C’est la Via Campesina, un syndicat agricole regroupant aujourd’hui 200 millions de petits producteurs dans le monde, qui a inventé dès 1996 le concept agricole, social et écologique de « souveraineté alimentaire » lors de la Déclaration de Rome, et défini comme tel : « La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles. Elle place les producteurs, distributeurs et consommateurs des aliments au cœur des systèmes et politiques alimentaires au lieu et place des exigences des marchés et des transnationales. Elle donne des orientations pour que les systèmes alimentaires, agricoles, halieutiques et d’élevage soient définis par les producteurs locaux », tout en construisant des échanges avec les autres peuples. De son côté, la ministre actuelle de l’Agriculture Annie Genevard récupère la notion de souveraineté alimentaire comme « la capacité de la France à produire suffisamment pour assurer son indépendance tout en maintenant un modèle fort tourné vers la transformation et l’exportation ». Ainsi et en prenant soin de ne jamais l’expliquer clairement auprès de la population, on gomme l’aspect révolutionnaire d’un concept, qui se veut pour Via Campesina « une alternative aux politiques néo-libérales », on l’euphémise à outrance pour mieux servir la politique agricole actuelle du pouvoir et du syndicat cogestionnaire totalement contraire à la signification de départ. Il s’agit bien de l’utilisation abusive d’un concept.

Les mots des « écologistes » sont-ils toujours bien choisis ?

Parler de « décroissance », « post croissance », « sobriété », « limites », « éco-anxiété », « surconsommation », « vivant », « écocitoyenneté », « recyclage », « petits gestes pour la planète », « régénération », « robustesse », « résilience » auprès de catégories sociales qui n’arrivent pas à un minimum de confort matériel est probablement inaudible. Pour le sociologue Jean Baptise Comby (16), évoquant la « condition écologique de la classe populaire », celle-ci « n’est pas indifférente aux dégradations des conditions de vie sur terre » car elle subit « une plus grande exposition aux nuisances environnementales » alors qu’elle n’y a « qu’une très faible contribution ». Pourtant, cette classe populaire éprouve, malgré tout, selon ce sociologue, « une grande distance vis-à-vis des récits écologiques dominants ». De quoi nous faire réfléchir, nous les « écolos » ? (17)

Un nouveau vocabulaire face aux changements environnementaux ?

Le journal Le Monde (18) évoquait le 19 septembre 2026, le manque de mots disponibles pour décrire les phénomènes intenses tels que ceux vécus au cours de l’été 2026 et prolongeait le débat nécessaire pour l’émergence d’un nouveau vocabulaire plus adapté. Ainsi, est-il proposé de parler de « globocide », le mot « écocide » étant jugé insuffisant par certains. Mais ce nouveau mot serait-il vraiment meilleur ? À discuter.

Glenn Albrecht © Antoine Bonfils

Cet article vient en résonance au livre du philosophe de l’environnement Glenn Albrecht, Les émotions de la Terre, publié en français en 2020 et qui, face à une vision du monde en constante évolution en raison de l’ampleur des changements environnementaux, considère que nous manquons d’un vocabulaire adapté pour exprimer clairement nos réactions émotionnelles, d’où le sous-titre de son ouvrage : « des nouveaux mots pour un nouveau monde ». Quels mots utiliser face à la destruction soudaine d’une forêt dans laquelle nous passions nos journées, étant enfant, à y construire des cabanes ? Face à ces arbres que l’on pensait indestructibles et qui se sont retrouvés totalement défoliés par la canicule ? Face à un automne qui a semblé sévir dès le début de l’été ? Face à ces émotions négatives provoquées par la transformation brutale de paysages lors de ces terribles remembrements ou d’aménagements inutiles dans nos campagnes ? Glenn Albrecht nous en propose un, parmi beaucoup d’autres dans son ouvrage : « solastalgie ». Pour cet auteur, « la transformation négative d’un endroit aimé déclenche une émotion négative chez des personnes qui habitent encore là. Leur amour du lieu demeure mais elles aspirent au retour des éléments positifs ayant généré un sens si positif du lieu » pour elles-mêmes. Il définit ainsi la solastalgie : « la douleur ou la détresse causée par une absence continue de consolation et par le sentiment de désolation provoqué par l’état actuel de son environnement proche et de son territoire… il s’agit de l’expérience existentielle et vécue d’un changement environnemental négatif ressenti comme une agression… ».

Mais aussi, quels mots, quels concepts pour exprimer des émotions positives ? Ce philosophe australien invite « tous les humains à créer un avenir où les émotions positives de la Terre l’emporteront sur les émotions négatives ». Il nomme cette démarche « Symbiocène », une ère de l’histoire de la Terre basée sur la symbiose, qui succéderait à l’Anthropocène où l’empreinte des humains sur la Terre devrait être réduite au minimum. « Les émotions positives de la Terre seront omniprésentes, les humains et les autres formes de vie vivant ensemble en tissant des relations d’entraide ».

La nécessité de lutter contre une évolution sémantique orientée par les dominants

Il nous faut réfléchir sur le choix des mots, leur pouvoir, leur utilisation, leur signification réelle et le pourquoi de leur usage. Sans cela, nous sommes condamnés à subir le langage des dominants qui savent parfaitement récupérer ce qui leur permet d’offrir une image positive auprès des citoyens, tout en maintenant un système basé sur la recherche continue du profit capitaliste, la destruction et les inégalités. Dans les cas extrêmes qui pourraient bien arriver en France si le RN prenait le pouvoir, fort de ce que l’on constate déjà aux États-Unis, nous pourrions être confrontés à une censure de mots jugés trop embarrassants. Lorsque les mots et les concepts sont flous, non définis ou mal compris, la réflexion devient confuse, voire impossible, les débats incompréhensibles. Lorsqu’on fait disparaître des mots qui peuvent déranger, on perd notre capacité à nommer les choses, à comprendre et changer le monde. Si le vocabulaire est fait pour évoluer, il faut sans doute l’enrichir plutôt que de l’appauvrir tout en se méfiant des sens donnés par ces évolutions (19). À nous d’être vigilants.

Vifs remerciements pour leurs relectures et conseils à Marie-Do Couturier, Alain Persuy & Didier Montfort

(1) Le mot « écologie » est pris ici dans son sens « politique », c’est-à-dire depuis son apparition dans des élections et la sphère publique au cours des années 70.
(2) Lire Andrea Marcolongo. 2020. Étymologies pour survivre au chaos. Édition française : les Belles Lettres.
(3) Cécile Alduy. 2026. D’abord ils sont venus chercher les mots. Éditions les Arènes. L’autrice est professeure à Stanford et chercheuse en analyse du discours.
(4) Victor Klemperer. 1947. LTI. La langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue. Albin Michel, Agora, Pocket (rééd, 2003). Victor Klemperer était linguiste, journaliste, écrivain…
(5) Lire sur ce sujet : Gouverner par les mots : des stratégies lexicales au service du consensus… contre le social ?, Corinne Gobin. Éducation et sociétés, 2004/1 (n° 13).
(6) Lire : Glenn Albrecht. 2020. Les émotions de la terre. De nouveaux mots pour un nouveau monde. Éditions Les Liens qui Libèrent.
(7 ) Bernard Charbonneau fut un pionnier de l’écologie dès les années 1930. Ecrivain, philosophe, il collabora notamment au journal La Gueule ouverte dans les années 70, puis à Combat Nature. Comme d’autres précurseurs écologistes, il est aujourd’hui malheureusement souvent cité par une frange de l’extrême droite, « la Nouvelle Droite », qui milite pour un « écofascisme » insupportable !
(8) Phrase extraire d’un article paru sur le journal de Vinci : https://www.vinci.com/vinci.nsf/fr/communiques/pages/20090608-1301.htm.
(9) Le prix moyen de l’immobilier en milieu rural en 2026 est de 2 187 € le m2 pour donner un ordre d’idées ! Nous ne vivons pas dans un monde, mais dans des mondes qui se dissocient, se séparent de plus en plus…
(10) Lire l’article très intéressant de Carine Duteil, L’Excellence environnementale comme Héritage : analyse des éléments de langage des JOP de Paris 2024, dans © Revue Marketing Territorial, 12 / été 2024.
(11) Une injonction paradoxale, ou double contrainte, se caractérise par deux messages contradictoires émis sans possibilité pour le destinataire de sortir de la situation. La double contrainte est une manière de communiquer, définie par Gregory Bateson, qui plonge l’interlocuteur dans la perplexité : c’est par exemple un ordre auquel on ne peut ni obéir, ni désobéir.
(12) Julien Rault est Maître de conférences en Langue et Littérature française, il est spécialisé en lexicologie, soit dans l’étude des mots, de leurs sens et de leur utilisation
(13) Lire François Terrasson. 1988. La peur de la nature. Éditions Sang de la Terre.
(14) Il s’agit d’un discours prononcé en octobre 2024 par Madame Coralie Denoues, Présidente du Conseil départemental des Deux-Sèvres lors de la fête des 20 ans de l’IFFCAM (Institut francophone de formation au cinéma animalier).
(15) Voir François Ramade (2002). Dictionnaire encyclopédique de l’écologie et des sciences de l’environnement. Deuxième édition. Éditions Dunod.
(16) Jean Baptiste Comby. 2024. Ecolos, mais pas trop…. Éditions Raisons d’agir.
(17) Lire également : Erwan Ruty. 2024, L’écologie peut-elle être populaire ?. Éditions Le Bord de l’Eau.
(18)  Perrine Mouterde. 2026 (22 septembre), Des mots pour décrire les maux climatiques. Le Monde.
(19) Lire le très bon article consacré au pouvoir des mots dans le développement : Jaime Marques Pereira et Pepita Ould-Ahmed. 2010. Le pouvoir des mots dans le nouveau consensus du développement, Économie et institutions, 14 | 5-14.

 

Journalistes-écrivains pour la Nature et l’écologie Devenir adhérent Nos soutiens

Contact Espace Adhérents Facebook Bluesky Linkedin