L’alimentation de qualité, un droit à partager ?

Pendant que les labels privés prolifèrent et que l’aide alimentaire explose, la Sécurité sociale de l’alimentation propose une alternative. Universelle, démocratique. Les journalistes-écrivains pour la Nature et l’Écologie y consacrent un colloque les 30 et 31 janvier 2026 à la Bourse du Travail à Paris. Inscrivez-vous !

par Isabelle Vauconsant

Manger n’est pas un privilège

150 euros par mois. Pour chacun. Sans contrôle, sans stigmate. Un droit universel, financé par cotisations sociales. La Sécurité sociale de l’alimentation explore une voie nouvelle. Elle interroge les limites de notre modèle alimentaire.

Les chiffres interpellent. 9,2 % de la population mondiale souffre de faim chronique. En France, l’aide alimentaire progresse fortement. Les banques alimentaires saturent. Pendant ce temps, les labels privés se multiplient. Planet-Score facture ses notes. Nutri-Score reste facultatif. Le consommateur navigue en aveugle.

Le système actuel montre ses limites. Il fragmente. Il privatise. Il conditionne l’accès à une alimentation décente aux ressources financières. Des voix s’élèvent pour repenser ce modèle.

Quand le privé comble un vide

Planet-Score illustre cette évolution. Créé en 2021, cet affichage environnemental ressemble au Nutri-Score. Mais la ressemblance s’arrête là. Les marques paient entre 300 et 5 000 euros annuels pour leur note. Elles décident ensuite de l’afficher. Ou pas.

Bilan contrasté : 330 entreprises clientes selon Sabine Bonnot, la fondatrice. Mais seulement 130 affichent réellement le label. Les mauvaises notes restent confidentielles. Les bonnes s’étalent sur les emballages. Certaines marques, comme Bjorg, ont remplacé leur Nutri-Score défavorable par un Planet-Score plus favorable.

François Martin, cofondateur de Yuka, interroge ce modèle : « Planet-Score n’est pas indépendant puisqu’il est financé par les marques. » L’algorithme n’est pas reproductible. Les scores restent invérifiables. Le conseil scientifique ne s’est jamais réuni.

Greenpeace a quitté le conseil d’administration en février 2023. L’ONG évoquait « les risques majeurs de conflit d’intérêts ». France Nature Environnement, affichée comme soutien, a découvert que les marques paient pour leurs notes. Anna Cohen Boulakia Nabeiro, de FNE, exprime ses réserves : « Cela me choque. Le manque de transparence dessert un dispositif intéressant. »

Cette situation soulève des questions sur les limites des initiatives privées dans un domaine relevant de la santé publique.

Le vide juridique français

La France ignore le droit à l’alimentation dans sa Constitution. Une centaine de pays l’ont inscrit. La Bolivie, le Brésil, l’Équateur. Le Kenya, l’Afrique du Sud. Même le canton de Genève depuis 2023. Même l’État du Maine depuis 2021.

Une proposition de loi sénatoriale, déposée en mai 2024, propose de combler cette lacune. Le texte énonce : « Le droit à l’alimentation est garanti. Toute personne a droit à une alimentation adéquate. »

Adéquation. Le terme est précis. Il ne s’agit pas seulement de calories. L’alimentation doit être culturellement acceptable. Nutritionnellement saine. Socialement digne. Économiquement accessible. Elle ne doit pas rogner sur d’autres besoins vitaux. Une personne ne devrait pas avoir à choisir entre manger et se soigner.

Constitutionnaliser ce droit créerait un cadre juridique contraignant. Les politiques publiques devraient s’y conformer. Les lois contradictoires pourraient être contestées. L’État aurait une obligation de résultat.

Nicolas Pauthe, docteur en droit public, l’explique dans The Conversation : constitutionnaliser ce droit permettrait de  « guider l’ensemble des dispositions d’une future loi cadre ». Cela créerait « une base sur laquelle fonder une stratégie nationale ».

Ecobalyse : l’outil public fantôme

Le ministère de la Transition écologique et l’Ademe développent un affichage environnemental public depuis 2021, Ecobalyse. Quatre ans plus tard, l’outil est toujours « en cours de développement ». Il est critiqué pour privilégier l’impact carbone au détriment des modes de production.

Cette lenteur administrative laisse de l’espace aux initiatives privées. Planet-Score se développe dans ce contexte. Comme Yuka, qui se finance par abonnement premium pour maintenir son indépendance vis-à-vis de l’agro-industrie.

Ces solutions partielles ne répondent pas à l’ensemble des enjeux. Elles créent « une jungle de labels et d’étiquetages », selon Carole Ly, directrice de l’Inao. Les initiatives privées disposent de « moyens de communication bien supérieurs » aux labels publics. L’orientation du consommateur devient complexe.

Le problème dépasse l’affichage. C’est l’ensemble du système alimentaire qui fait débat.

La Sécurité sociale de l’alimentation : une proposition alternative

Le collectif pour une SSA, créé en 2019, avance une proposition structurée. Trois piliers organisent le projet.

Premier pilier : l’universalité. Chaque personne cotise selon ses revenus. Elle dispose d’un budget alimentaire mensuel de 150 euros. Pas de contrôle des achats. Pas de stigmatisation. Un droit inconditionnel, comme pour la santé.

Deuxième pilier : la démocratie alimentaire. Des caisses locales gèrent les fonds. Citoyens, producteurs, associations décident ensemble. Quels produits conventionner ? Quels critères privilégier ? Bio, local, équitable ? Les choix se font au niveau territorial.

Troisième pilier : la sécurisation des producteurs. Le système garantit des débouchés stables. Les agriculteurs conventionnés reçoivent un prix juste. Ils peuvent planifier. Investir. Se convertir au bio sans pression financière immédiate.

Des expérimentations émergent. À Montpellier, Toulouse, Lyon. Dans le Couserans en Ariège. Des caisses locales testent le modèle. Trente personnes cotisent dans le Royans depuis fin 2024. Elles disposent de 100 euros mensuels. Les premiers retours sont positifs.

Un changement d’approche

La SSA propose une autre logique. L’alimentation cesse d’être uniquement une marchandise soumise aux lois du marché. Elle devient un bien commun. Géré démocratiquement. Financé collectivement.

Le modèle s’inspire du régime général de Sécurité sociale né en 1945. À l’époque, l’idée paraissait audacieuse. Socialiser la santé ? Beaucoup doutaient. Le système a pourtant tenu. Il a traversé les décennies. Il reste un pilier du modèle social français.

L’alimentation pourrait suivre une voie comparable. Les enjeux sanitaires sont importants. Obésité, diabète, maladies cardiovasculaires progressent. Les aliments ultra-transformés se multiplient. Les pesticides contaminent les sols. Le climat se dérègle. L’agriculture industrielle émet 25 % des gaz à effet de serre mondiaux.

Face à ces défis, les solutions individuelles montrent leurs limites. Améliorer l’étiquetage ? Utile mais insuffisant. Éduquer les consommateurs ? Nécessaire mais partiel. Tant que l’accès à une alimentation de qualité dépend du pouvoir d’achat, les changements structurels restent limités.

Les questions en suspens

Le projet soulève plusieurs interrogations. Le coût d’abord. Une SSA généralisée représenterait 80 à 100 milliards d’euros annuels. Un montant conséquent. À comparer toutefois aux 140 milliards du budget santé. Et au coût de l’inaction : maladies chroniques, désertification rurale, dépendance aux importations.

La gouvernance ensuite. Comment assurer le fonctionnement démocratique des caisses locales ? Éviter leur capture par des groupes d’intérêts ? Le collectif propose une charte des initiatives locales. Des auditions publiques. Des mécanismes de transparence.

La transition enfin. Passer du système actuel à une SSA demande du temps. Former les producteurs. Adapter les circuits de distribution. Réorganiser une partie de la grande distribution. Convaincre les agriculteurs conventionnels de l’évolution possible.

L’Europe en renfort
Une Initiative citoyenne européenne, Good Food 4 All, vient d’être lancée. Elle vise à faire reconnaître le droit à l’alimentation au niveau européen. Un million de signatures permettrait de forcer la Commission à légiférer.

L’enjeu dépasse les frontières nationales. Le commerce international influence les agricultures locales. L’OMC encourage la libéralisation. Les traités de libre-échange peuvent affecter les normes sanitaires. Constitutionnaliser le droit à l’alimentation en France pourrait modifier ces équilibres.

Le temps de la réflexion

Les initiatives privées continuent de se développer. Planet-Score étend son périmètre. Depuis mi-2024, Sabine Bonnot s’exprime davantage sur la nutrition. Elle a lancé Ewö, un indicateur d’ultra-transformation. Elle critique le Nutri-Score. Son objectif affiché : « devenir l’unique affichage environnemental et nutritionnel ».

Cette dynamique interroge. Quand l’État avance lentement, les acteurs privés occupent l’espace. Les intérêts commerciaux peuvent primer. La santé publique devient une variable parmi d’autres.

La Sécurité sociale de l’alimentation propose une approche différente. Reprendre collectivement en main les questions alimentaires. Sortir d’une logique purement marchande. Garantir à chacun un accès à une nourriture de qualité. Redonner du pouvoir de décision aux citoyens et aux producteurs.

Le débat est ouvert. Laisser les acteurs privés gérer l’alimentation comme un bien de consommation ordinaire soulève des interrogations. Sanitaires, sociales, écologiques, démocratiques.

L’alimentation reste un besoin fondamental. Elle pourrait devenir un droit garanti. Au-delà des logos sur les emballages. Au-delà de l’aide ponctuelle. Un droit effectif, inscrit dans le marbre constitutionnel.

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