En Forêt Noire, le Sentier du sauvage 

Il existe de nombreux qualificatifs pour des sentiers de découverte de la nature et de l’environnement : sentier forestier, botanique, géologique, paysager et même sentier des cimes. J’ai visité récemment le Sentier du sauvage situé dans le Parc national de la Forêt Noire, en Allemagne. Voici quelques impressions.

par Jean-Claude Génot *

Tout d’abord quelques éléments de sémantique. Le terme allemand pour ce sentier n’est pas Wildpfad qui veut dire sentier sauvage mais Wildnispafd, c’est-à-dire sentier du sauvage. Si wild est l’adjectif sauvage, Wildnis est l’adjectif substantivé pour dire le sauvage. Une autre traduction possible aurait pu être le sentier de la sauvageté, un terme qui est paru au Journal officiel le 15 janvier 2017 avec comme définition : « caractère d’un espace naturel que l’homme laisse évoluer sans intervenir ; par extension, cet espace lui-même. » Ce néologisme n’a manifestement pas fait recette auprès du monde de la conservation de la nature puisqu’il n’est jamais employé. Le mot sauvage vient étymologiquement du latin silvaticus qui veut dire forêt, or, en allemand, wald veut dire forêt et wild sauvage ; ainsi outre-Rhin il suffit de changer de voyelle pour passer de l’un à l’autre…

Sur le Sentier du sauvage dans le Parc national de la Forêt noire, en Allemagne, des troncs entremêlés renversés en 1999 par la tempête Lothar © J.C. Génot

Le Sentier du sauvage est situé au lieu-dit Plättig sur la commune de Baden-Baden (Bade-Wurtemberg). Il a été installé après la tempête Lothar de décembre 1999 qui a déraciné une grande partie des arbres âgés de 150 ans d’une hêtraie-sapinière avec des épicéas. Le sentier fait environ 3,5 km et s’étend sur 70 hectares à environ 800 m d’altitude. Depuis 1999, cette zone évolue librement et c’est ce qui fait son intérêt. A la création du Parc national de la Forêt Noire en 2014, ce parcours a été intégré dans la zone centrale du Parc en libre évolution. Notons qu’il existe également une zone identique dans les Vosges moyennes de 50 ha, mais celle-ci est clôturée et s’il existe aussi un sentier, ce dernier longe la clôture mais n’a pas pour but de traverser la zone pour s’immerger dans la nature sauvage comme c’est le cas en Allemagne.

Dès le démarrage, le sentier est sinueux et traverse des zones encombrées de troncs d’arbres en décomposition qu’il faut enjamber. De nombreux troncs sont couverts de mousses et certains de champignons. Il y a des passages où il faut emprunter des échelles en bois rudimentaires. En novembre, suffisamment de feuilles sont tombées pour rendre le sentier moins visible sur certaines portions, mais des marques assez discrètes sur certains arbres permettent de rester sur le bon tracé. La longueur du sentier est suffisante pour observer tous les états de décomposition des arbres au sol, des chandelles (1) plus ou moins grandes, des arbres entremêlés comme dans un mikado et des arbres déracinés. Certains d’entre eux exposent leurs racines qui, avec le temps, sont devenues des sculptures échevelées.

Le sentier serpente afin d’éviter les trouées densément comblées par des jeunes arbres, parmi lesquels les bouleaux sont immédiatement reconnaissables par leur écorce blanche. En effet la chute des grands arbres a favorisé la régénération de la forêt. De ces milliers de jeunes repousses il ne restera dans un siècle que quelques arbres majestueux dont les canopées couvriront le sol forestier, ainsi va la vie d’une forêt. Est-ce à dire que la nature gaspille ? Certainement pas ! Les jeunes arbres qui se développent dans les trouées de lumière recouvrent le sol fragile des forêts. Disons plutôt que la nature fait preuve d’abondance car il faut bien nourrir la faune et notamment les herbivores, ce que permet la multitude de semis.

Sur le Sentier du sauvage, le site de méditation et d’observation de la forêt © J.C. Génot

Je n’ai été que partiellement étonné par la vision de cette forêt, ayant visité certaines vieilles forêts à haut degré de naturalité dans divers pays de l’Est. Certaines d’entre elles possèdent de forts volumes de bois mort sur pied et au sol. Mais il faut bien dire que la tempête Lothar a renversé beaucoup plus de gros arbres qu’en temps normal. A mi-parcours, une passerelle mène à une plate-forme en bois circulaire munie de sièges entourant un grand sapin. Conçu pour être un lieu de méditation, ce site permet d’avoir une vue en hauteur de la forêt, en l’occurrence une futaie de hêtres et de sapins peu touchée par Lothar. Un panneau assez discret (le seul) souligne les bienfaits de la nature sauvage pour la faune et la flore, mais aussi pour les humains : échapper à la monotonie du quotidien, trouver la paix intérieure et se recentrer sur soi-même. Il y a quelque chose d’extrêmement apaisant à circuler dans cette forêt livrée à elle-même où l’homme ne fait que passer, une forme de plénitude et le ressenti d’une voix intérieure qui nous renvoie à notre humanité face au sauvage comme le soulignait le philosophe Hans Jonas. Notre civilisation a tellement homogénéisé des paysages entiers devenus « des ruines écologiques » comme le disait l’écologue américain Aldo Leopold (2) que voir une nature en libre évolution est un réel réconfort. Dans cette forêt sauvage, là où l’homme dominateur verrait pourriture, mort et désolation je vois, pour ma part, le monde fascinant des décomposeurs, la vie foisonnante et la beauté du cycle immuable de la forêt.

Ce Sentier du sauvage n’est pas un acte isolé, il s’inscrit dans la philosophie du Parc national dont le slogan est « un peu plus sauvage » et dont le texte de présentation sur son site internet rappelle que le but du Parc est de « laisser la nature suivre son cours », avec même une citation du penseur naturaliste américain Henry David Thoreau : « c’est dans la vie sauvage que réside la sauvegarde du monde ». Laisser la nature suivre son cours est la devise de tous les parcs nationaux allemands. La loi fédérale sur la protection de la nature de 2002 stipule : « L’objectif des parcs nationaux est de préserver, dans la majeure partie de la zone concernée, les interactions écosystémiques intactes et leurs processus dynamiques naturels dans la mesure du possible. »

Chaque Parc décline cet objectif à sa manière. Ainsi le Parc national Hunsrück-Hochwald (lire notre article ici) estime être une forêt vierge de demain, un slogan qui fait écho au projet de l’association Francis Hallé pour la forêt primaire. Le Parc national du Bayerischer Wald, le plus ancien parc national allemand, qui fut pionnier pour laisser la forêt en libre évolution, a construit une maison de la nature sauvage et organise des campements sauvages pour les jeunes. Le Parc national de Berchtesgaden, seul parc alpin, indique clairement les surfaces dédiées à la nature sauvage, à savoir 75 % de la zone centrale où les processus naturels sont prioritaires et où on laisse la nature être la nature (Natur Natur sein lassen). Le Parc national Hainich revendique une nature intacte qui revient à ses racines et doit se développer comme une région sauvage avec 90 % de sa superficie non exploitée à des fins économiques.

Ce parti pris allemand en faveur du sauvage dans les parcs nationaux et au-delà dans les réserves forestières intégrales tranche avec ce qui se passe en France où le sauvage fait peur au point qu’on évite d’utiliser le terme dans les milieux de la conservation. Dans nos campagnes, il y a une forte allergie au sauvage de la part du monde agro-sylvo-cynégétique, minoritaire numériquement mais très influent auprès des politiques et des pouvoirs publics. Voici par exemple comment le Parc national des Ecrins se définit sur son site internet : « c’est un territoire généralement vaste dont la richesse biologique, la qualité paysagère, l’intérêt culturel et le caractère historiquement préservé justifient une protection et une gestion qui garantissent la pérennité de ce patrimoine considéré comme exceptionnel ». A part la haute montagne, faite de roches et de glaces, qui est considérée comme sauvage, le parc met en avant la nature façonnée et domestiquée par l’homme. On parle de richesse biologique comme le trésor d’un musée et pas de vie sauvage. Les paysages « ouverts » ont un intérêt mais il y a des Parcs naturels régionaux pour les mettre en valeur. Un Parc national devrait laisser la nature faire son œuvre pour nous apprendre l’humilité et permettre aux visiteurs de découvrir une nature non entravée qui décide par elle-même comme c’est le cas en Allemagne et dans d’autres parcs nationaux européens. Quant aux forêts des Parcs nationaux, seul 6 % d’entre elles sont réellement en libre évolution. Le Parc national de forêts, qui s’apparente aux nombreux parcs nationaux forestiers allemands, a lui aussi une communication qui fait l’impasse totale sur le sauvage, malgré sa réserve intégrale de 3 000 ha. Son site internet ressemble beaucoup à celui d’un Parc naturel régional où il est question de préserver des prairies, de travailler sur la filière bois ou de labéliser des villages qui protègent le ciel nocturne. Autre exemple pris dans la réserve naturelle des hauts plateaux du Vercors où un panneau souligne que celle-ci a un caractère sauvage préservé, je n’en doute pas en plein hiver lorsque les sentiers ne sont plus visibles, mais en fin d’été, c’est l’impact du pâturage qui est bien visible, pâturage dont un panneau vante les mérites : contribuer à la diversité des paysages. Il y a une réserve biologique intégrale de 2 160 ha dans cette réserve naturelle, mais on ne trouve pas le mot sauvage sur le panneau d’entrée réalisé par l’ONF. C’est un mot qui semble ne pas faire partie de la culture française et qui provoque des réactions hostiles du monde rural comme quand l’ASPAS a créé une « réserve de vie sauvage » de 500 ha dans la Drôme.

La façon de traiter les grands prédateurs, symboles du sauvage, en dit long sur l’incapacité française à laisser une place à la nature ensauvagée, même dans les lieux qui lui sont théoriquement dédiés. Alors comment expliquer cette différence entre les deux pays ? Des mythes fondateurs et des récits légendaires différents ? Les Allemands sortent de la forêt et les Français d’un jardin bien ordonné ? Pour finir, sachez qu’un panneau à l’entrée du Sentier du sauvage informe les visiteurs qu’ils se trouvent sur le territoire d’un loup mâle doté d’un marquage et donne des recommandations aux propriétaires de chiens. Ce panneau n’était ni vandalisé ni recouvert d’un « mort au loup » comme on pourrait très bien l’imaginer en France…

* Ecologue

(1) Une chandelle est la partie restant sur pied d’un arbre cassé par un aléa climatique (vent, neige, givre).
(2) Génot JC. 2019. Aldo Leopold. Un pionnier de l’écologie. Editions Hesse.

Photo du haut : Sur le Sentier du sauvage dans le Parc national de la Forêt Noire, en Allemagne, un tronc déraciné avec sa « chevelure » de racines © J.C. Génot

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