Rémi Gaultier, 29 ans, est ingénieur issu d’AgroParisTech et bénévole fortement impliqué dans l’organisation du Festival de la décroissance. Suite à la lecture de notre article (à lire en cliquant ici), il a accepté de nous transmettre ses regards et ressentis à partir de son expérience vécue de l’intérieur.
Propos recueillis par Pierre Grillet
Tu suis le Festival de la décroissance depuis sa première édition. Qu’est-ce qui t’a décidé à t’impliquer en tant que bénévole ?
J’ai eu la grande surprise de découvrir début 2023 qu’un Festival de la décroissance s’installait dans ma ville. À l’époque, j’étais avec ma compagne en plein déménagement, ce qui ne me laissait pas suffisamment de temps et d’énergie pour m’investir dans la préparation du Festival. J’ai pu en profiter pleinement comme festivalier, et découvrir un évènement idéal à mes yeux : non seulement à deux pas de chez moi, mais qui attire des personnalités passionnantes connues au niveau local, national et même international. Le festival est un mélange entre des temps de réflexion sur des thématiques écologiques qui me sont chères et auxquelles j’ai consacré mes études (au sens très large : on y traite en conférence ou en débat de sujets aussi variés que le logement, l’économie, l’agriculture, le travail, le bonheur, la santé…), des moments plus pratiques d’expériences manuelles, des espaces de jeux pour petits et grands, un endroit exprès pour faire la sieste au frais et au calme), et de la musique engagée et/ou festive en soirée.
Au sortir de cette première édition, j’ai pu échanger avec plusieurs proches qui faisaient partie des bénévoles et de l’organisation du Festival depuis des mois : j’ai vu des personnes épuisées mais heureuses d’avoir pu donner vie à cette idée un peu folle, et de lui avoir donné corps avec autant de réussite et de panache.
La bonne ambiance du festival, la joie des festivalières et festivaliers pendant les concerts et tout au long du weekend m’ont convaincu que je devais être bénévole l’année suivante. Pour trois raisons mélangées : participer de l’intérieur à cette grande machinerie et s’y rendre utile, ne pas passer à côté d’une belle aventure collective et tout simplement prendre ma part dans quelque chose qui me semblait juste, à ma portée, et beau.

Quel bilan tires-tu à chaud de ces troisièmes rencontres ?
Un bilan globalement très favorable. L’organisation est évidemment perfectible comme toujours, mais nous avons appris beaucoup des deux premières éditions, les partenariats sont bien en place (merci à tous nos indispensables soutiens locaux !) et je n’ai rencontré je crois que des festivalières et festivaliers ravis d’avoir participé. Le questionnaire de satisfaction de l’an dernier (pas encore récolté pour cette troisième édition) faisait état de plus de 90 % de retours positifs si ma mémoire est bonne.
Un marqueur diffus mais important de cette troisième édition (outre la hausse de la fréquentation), c’est que l’on a pu croiser pendant ces trois jours un nombre important d’habitantes et d’habitants des environs. Alors que les deux premières éditions peinaient (comme tout nouvel évènement périodique) à se faire connaître localement, cette année il semblerait que le Festival commence à faire sa place (en bien !) dans les têtes des habitantes et habitantes de Saint-Maixent et alentours.
C’est là un regard d’organisateur qui s’assure avec ses collègues que tout ce qui a été prévu se déroule sans accroc. Pour un bilan intellectuel de ce qui s’est dit, fait et raconté sur le festival, je n’ai malheureusement pas pu assister à beaucoup de conférences et d’ateliers, je ne prétendrais donc pas faire un résumé de l’état d’esprit des festivalières et festivaliers.
Comment vois-tu l’avenir du Festival de la décroissance ?
Le Festival est né, il vit, et comme tu le dis bien il devient forcément un peu une institution. Pour la jouer philosophe, je citerais Spinoza qui postule que « chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » (en espérant ne pas tordre le sens de l’idée, mes cours de philosophie commencent à remonter à loin !). Il fonctionne bien, il fait du bien, si des personnes acceptent de repartir pour organiser de futures éditions, pourquoi ne pas s’y essayer ?
Un atelier du festival, « Futurs proches », propose d’ailleurs à ses participant(e)s d’imaginer comment sera le festival dans 10 ans. Beaucoup d’idées émergent lors de cet atelier je crois. Personnellement, je serais ravi que ce festival continue sur sa lancée. Il s’agit d’un espace important, qui a ses défauts et ses manques, mais qui est une respiration bienvenue dans le monde compliqué dans lequel on s’enfonce. J’écris ces lignes pendant la canicule d’août 2025 qui suit de peu le Festival, et qui marquera peut-être l’histoire. Ou pas, tant elle est censée être notre nouvelle normalité. Pouvoir profiter d’un espace qui aide à penser ces impensables est selon moi d’utilité publique.
Chaque nouvelle édition est décidée année après année par le conseil d’administration de l’association Festival de la Décroissance, au regard des disponibilités bénévoles, de la possibilité d’appuis matériels certains, et d’un équilibre financier atteint au terme de chaque édition. Toutes ces conditions ne sont pas si simples à réunir, notamment au vu du contexte politique général tendu, du potentiel d’effroi que suscite encore le terme de décroissance, et des échéances électorales à venir.
As-tu d’autres commentaires, notamment sur le contenu de l’article ?
Au sujet de l’absence de travailleuses et travailleurs de l’agroalimentaire : la suggestion est notée, je sais que l’ensemble de la programmation a été quasi intégralement conçue par une seule personne (elle aussi bénévole), qui a échangé avec des centaines d’intervenant(e)s potentiels ou réels, qu’elle n’a donc pas pu penser à tout et a forcément eu quelques angles morts. Néanmoins, certains ont été invités, mais il y aurait eu des désistements. On tâchera d’y penser afin de faire mieux pour une prochaine fois !
À propos de la question de l’arbitrage entre nécessaire et superflu
Je sais que le sujet a été pas mal abordé, sinon dans cette édition, du moins dans celle d’avant (je n’ai assisté qu’à une toute petite partie des débats des deux éditions, mais j’ai souvenir d’une conférence/débat très suivie avec Timothée Parrique l’an dernier qui revenait précisément sur cette question). Mais peut-être que le sujet n’a pas été assez abordé cette année, j’avoue n’avoir pas toute la programmation en tête !
Au sujet du fatal entre-soi et de l’endogamie entre convaincus
Beaucoup des déjà convaincus remercient l’organisation pour ce moment de partage qui comme tu dis est très positif, qui permet de reprendre des forces collectivement avant de retourner dans la lutte du quotidien. J’ai eu de nombreux échanges l’an dernier avec des personnes ayant pu participer à des évènements comme le Village de l’Eau ou à des actions militantes moins consensuelles qu’un festival « grand public » comme celui-ci. Il est sûr que le Festival de la décroissance est un moment qui peut sembler un peu bisounours pour certain(e)s, mais toutes et tous reconnaissaient la nécessité de ces différents espaces. Ils et elles saluaient le festival comme un espace de respiration et de ressourcement après s’être fait molester à La Rochelle et pressuriser à Melle (pour rappel, à l’époque on est un an après Sainte -Soline, d’où une pression policière monstrueuse à Melle – et une grosse quinzaine de gendarmes surveillant le festival l’an dernier à Saint-Maixent.
Il faut tout de même avoir conscience que, aussi consensuel et inoffensif un tel évènement puisse-t-il paraître aux yeux de militant(e)s aguerri(e)s, nombre de barrières politiques et administratives ont été dressées sur le chemin des trois éditions du festival, de la part de l’Etat comme de différentes collectivités territoriales. Ces obstacles ont été déjoués tant bien que mal pour la plupart, mais ont cherché à pourrir, obérer, limiter ou empêcher le développement et la vie du festival.
Pour beaucoup, l’existence même d’un tel évènement et sa présence dans leurs terres est insupportable, et il a fallu déployer des trésors de patience et de pugnacité pour que ces trois éditions puissent voir le jour. Il existe encore nombre de personnes qui vomissent de façon pavlovienne le terme de décroissance, sans vouloir chercher plus loin, et sans accepter que, comme le dit un slogan qui fait son chemin, « la décroissance sera subie ou sera choisie ». Au Festival, nous ne faisons que prendre un peu d’avance !
Le Festival essaie le plus possible de casser les barrières entre cet espace « cocon » et le reste de la ville. Le fait qu’un nombre croissant de personnes hors du milieu écologiste et avec un chouïa d’ouverture d’esprit ose passer les portes du Festival et en ressortent enjouées participe à mon avis de la bataille culturelle qui montre qu’un autre monde est possible. Pas aussi vite, pas aussi fort que ce que l’on pourrait souhaiter, mais on avance à peu près dans la bonne direction.
La politique de prix libre et conscient du festival est d’ailleurs là pour poser le moins de barrières possibles à l’entrée de toutes et tous. Reste l’autocensure évidemment, d’un lieu « qui n’est pas pour moi », mais il est difficile de lutter contre ça. Personnellement, je n’ai pas de réponse à la question « comment convaincre des pans entiers de la population de s’intéresser à ces questions ». Je crois que coller des affiches dans toute la ville est nécessaire mais non suffisant. à mon sens (vécu personnel et témoignages recueillis), cela ne fonctionnera que par le bouche à oreille et le proche en proche : « je suis venu parce que mon neveu y est bénévole et que je voulais voir sur quoi il travaillait », «… parce que le président de mon association y est allé l’année dernière et a trouvé ça super », « … parce que j’ai un pote qui m’a proposé d’y aller pour voir à quoi ça ressemblait et qu’on pouvait boire des bières », « … parce que j’ai appris que mon maraîcher fournissait les bénévoles en légumes »…
La programmation s’est voulue large et diversifiée, aussi bien en termes de sujets de discussion, d’approches artistiques et musicales, d’ateliers manuels, d’attention aux plus jeunes et aux plus âgés. Je sais que des publics qui s’en sentaient éloignés se sont cette année intéressés au Festival et l’ont apprécié, y compris quelques notables locaux qui avant se tenaient plutôt à une distance respectueuse. Malheureusement, il en reste encore un certain nombre qui par principe cracheront sur ce Festival sans une seule fois y mettre les pieds. La caravane finit par passer quand même !
Sur le changement de lieu
Il y a déjà des idées qui naissent pour organiser des festivals de ce genre en Bretagne ou à Versailles (oui oui !). Je ne peux pas me prononcer sur son organisation à Niort ou à Poitiers, ne connaissant qu’assez peu les lieux en termes de praticité. En revanche, pour Saint-Maixent, cela me semble compliqué d’aller ailleurs en termes de logistique humaine et matérielle : on ne le voit peut-être pas en tant que festivalier, mais il n’est pas évident d’avoir un lieu qui puisse être facilement sécurisé (obligation préfectorale), avec des loges artistiques juste à côté de la scène, plusieurs salles ou scènes de conférences, 5 ou 6 salles d’ateliers en intérieur et une dizaine de lieux en extérieur pour d’autres ateliers, un grand local de stockage et un grand espace avec cuisine pour la cantine des bénévoles… Je suis à peu près sûr que nous n’avons pas ça ailleurs à Saint-Maixent.
Côté public, il est certain que la magnificence des lieux ainsi que la fraîcheur en été dans le cloître et le long de la Sèvre fait beaucoup pour le succès du Festival. Succès auprès d’un certain public, pour la plupart situé socialement à peu près à la même hauteur, j’en conviens bien sûr. Je crois que le choses bougent petit à petit, et comme je le disais je n’ai pas de réponses sur la manière d’attirer à soi toutes les classes sociales. Je citerai ici, avec son accord, le témoignage écrit du président du Festival prélevé dans une conversation annexe collective tournant autour de ces questions : « [Une bénévole] enseigne à quelques mètres du Festival avec cinq non francophones dans sa classe et des humaines de toute l’Europe et d’autres continents. Ils/elles s’installent à Saint-Maixent [en raison des nombreuses entreprises agroalimentaires qui recrutent dans le secteur]. Nous habitons dans la rue de la Cité du Ventoux à Saint-Maixent, quartier cosmopolite et très pauvre. Je connais tout le monde, ils/elles m’invitent à prendre thé ou café et réciproquement pourtant ils/elles ne viennent pas au Festival. Je sais qu’ils/elles complexent à l’idée que ce soit trop intello. Pourtant le peu de personnes qui s’y sont rendu m’ont témoigné tout le contraire et étaient surpris d’être intégrés comme toutes les personnes présentes. Ils/elles étaient ravies. Peut-être avons-nous semé ?».
Enfin, pour revenir sur les risques que tu pointes d’institutionnalisation : le Festival aurait pu, à l’image du magazine Yggdrasil (1), décider de s’auto-dissoudre au bout d’un nombre prédéterminé d’éditions. N’ayant pas de visibilité à long terme, il avance au coup par coup, jaugeant chaque année de la nécessité et de l’opportunité de relancer la machine pour l’année suivante.
Deviendra-t-il, comme tu le crains avec mordant, un ronron confortable ? On pourrait le supposer, au vu de ce reportage de France 3 qu’Adrien, un bénévole, analysait judicieusement en ces termes : « Ce court documentaire me fait un effet un peu, mmm, aigre-doux ? Disons déjà que comme tout truc de média TV ou presse, la taille oblige à résumer grossièrement. Le point positif : alors que longtemps dans les médias dominant le mot décroissance était une sorte de repoussoir (il doit toujours l’être dans les médias bien bien à droite) (2), le reportage en présente une image sympa, plutôt cool. Ça peut aider à rendre le terme acceptable au grand public. Mais dans ce qu’on voit durant ces quelques minutes, il y a de la récup et de la réparation, l’idée de mieux et moins consommer. De la musique, des enfants qui font des jeux. Toutes choses pas loin de coller avec l’idée consensuelle de l’écologie. L’écologie du consomm’acteur, des petits gestes. Toutes choses que la droite et le capitalisme ont bien su utiliser et détourner pour ne pas faire de réelle écologie (2). Cette image que présente le reportage neutralise et anesthésie toute la charge subversive et radicalement politique de la décroissance. (Sans compter que direct après on a le festival du Cognac) À aucun moment il n’est formulé qu’elle remet en question l’idéal pervers de la croissance, ni de capitalisme et d’anticapitalisme. Enfin, disons que pour moi ça fait gagner des points image auprès du grand public et perdre des points en sens. J’aurais préféré qu’ils se contentent par exemple de filmer ton discours final [d’une des organisatrices]. Mais ça aurait été un peu moins consensuel. Au moins on est passés à la télé. Mais grmmff (bon, je suis peut-être très exigeant) ».
Je crois que certes France 3 n’a pas sorti les appels à la révolution et au renversement des milliardaires et de leur monde. Mais comme ce bénévole le souligne, le reportage participe à faire accepter ce mot et les idées qu’il sous-tend, et chaque avancée en ce sens est bonne à prendre. Le Festival de la décroissance joue ce rôle-là, proche du grand public, dans un territoire ouvert d’esprit mais qui n’est pas aussi avancé en termes écologistes que ne pourraient l’être le Larzac ou le bocage de Notre-Dame-des-Landes. Je souhaite que d’autres évènements, partout et toute l’année, puissent de leur côté jouer les fers de lance, chacun avec ses spécificités, ses qualités et ses manques. Comme tu l’as dit, au point où nous en sommes, je crois qu’il faut beaucoup de composantes pour avancer, et qu’on ne pourra pas tout réunir en une unité de temps, de lieu et d’espace. J’aimerais avec toi que d’ici 15 ans, il n’y ait plus aucune raison d’organiser le Festival de la décroissance, parce que nous aurons collectivement fait les bons choix, mais malheureusement je n’y crois pas assez pour le moment. Si d’ici 15 ans le climat et les conditions matérielles et climatiques permettent encore d’organiser un tel rassemblement, ce serait déjà une belle chose !
(1) Note de Pierre Grillet : de juin 2019 à octobre 2021, Pablo Servigne, collapsologue, avait lancé, avec Yvan Saint-Jours Corré et Denys Chalumeau, le magazine Yggdrasil. Un magazine entièrement consacré à l’effondrement (et au renouveau), « le dernier magazine avant la fin du monde », expliquait alors Pablo Servigne. Un journal très intellectuel qui s’adressait en fait à un petit nombre de lecteurs compte tenu de la teneur de ses articles. Petit rappel : la Gueule ouverte, journal contestataire écolo publié de 1972 à 1980 avait comme sous-titre : « le journal qui annonce la fin du monde »… Quatre décennies plus tard, on retrouve les mêmes slogans. Aveu d’échec ?
(2) Note de Pierre Grillet : attention, le concept de décroissance fait son chemin aussi dans les milieux intellectuels de l’extrême droite à l’instar d’Alain de Benoist, auteur d’un livre sur le sujet et qui s’explique ainsi dans une interview : « Elle – la décroissance – est à coup sûr révolutionnaire, puisqu’elle est à peu près la seule à prôner une rupture radicale avec les valeurs, les principes et le mode d’organisation des sociétés occidentales actuelles. Elle a en même temps une incontestable dimension conservatrice, puisqu’elle se bat pour préserver un acquis menacé. Les notions de droite et de gauche sont en effet totalement dépassées quand il s’agit d’en apprécier le sens et la portée » (Delphine Batho, elle aussi, pense que la droite et la gauche, c’est terminé). Juste avant les élections législatives de juin/juillet 2024, Alain de Benoist déclarait : « Le RN n’est pas en train d’unir les droites, mais d’absorber ses concurrents ». Voilà un sujet de discussion important pour un prochain Festival de la décroissance : la décroissance est-elle réellement un sujet qui dépasse les clivages gauche-droite ? Qu’en pensent les partenaires du Festival de la décroissance ? Qu’impliquerait une décroissance vue du côté de l’extrême droite ? Quelles sont les faiblesses du concept de décroissance qui permettent à des fascistes de s’en revendiquer ? Que dire de cette affirmation de Serge Latouche, l’un des penseurs de la décroissance : « un des très bons livres qui a été fait sur la décroissance a été écrit par Alain de Benoist, qui est le théoricien de la Nouvelle Droite » ?
Photo du haut : Rémi Gaultier, bénévole au Festival de la décroissance de Saint-Maixent (Deux-Sèvres) © DR