Embargo et confidentialité des informations scientifiques

Voici un communiqué de l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI) qui revient sur les débats déontologiques soulevés par la publication de l’étude du Pr Séralini sur un maïs OGM.

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Dans la polémique soulevée par la publication d’une étude sur le risque sanitaire d’un maïs génétiquement modifié et d’un herbicide réalisée par Gilles-Eric Séralini, l’embargo et la confidentialité ont été évoqués par certains protagonistes. Ces sujets sont au cœur de la pratique des journalistes spécialisés en sciences et nous regrettons que des informations erronées aient pu être émises à ce propos.

 

L’embargo est une pratique que nous approuvons. Mis sur un article publié dans une revue scientifique, il consiste à interdire de le citer avant sa publication. Cela ne vise en aucun cas à assurer à cette dernière une position commerciale ni une exclusivité de l’information au sens du « scoop » tant recherché par la presse généraliste. L’objectif unique est la qualité de l’information, tant des scientifiques que du public.

 

Pour ce qui concerne les scientifiques, il s’agit d’assurer aux auteurs de l’étude que c’est bien toute l’information contenue dans leur article qui sera rendue publique, et non des bribes susceptibles d’une présentation déformée. En outre, il s’agit de respecter une règle déontologique de la recherche scientifique, la non duplication des publications dont une étude récente (Ferric C. Fang et al, PNAS 1/10/2012) déplore qu’elle se multiplie.

 

L’embargo permet aux journalistes spécialisés en sciences et accrédités auprès des revues scientifiques de disposer à l’avance des articles – une semaine pour Nature, Science ou les PNAS – afin de soumettre ces articles au regard critique des scientifiques du domaine qui peuvent être laudateurs comme négatifs. Cette démarche repose sur un traitement équitable – tous les journalistes accrédités disposent de l’information et non un groupe choisi – ainsi que sur la vigilance et la modestie des journalistes scientifiques, bien placés pour savoir les limites de leurs connaissances et la complexité des informations scientifiques, en particulier le fait qu’une étude publiée ne sera pas nécessairement confirmée par la suite. La liberté académique, et donc aussi celle de se tromper, de produire une science médiocre ou des résultats faux, étant la condition sine qua non à la possible mise en cause des résultats et théorie s antérieurs, voie normale et fréquente du progrès des connaissances.

 

A l’inverse, nous récusons et condamnons la clause de confidentialité imposée par l’équipe de Gilles-Eric Séralini. Celle-ci consistait à fournir à quelques journalistes  sélectionnés l’article sous  embargo, en leur réclamant en contrepartie de ne pas recueillir l’avis d’autres scientifiques sur cette étude. Ce qui visait clairement à obtenir une présentation biaisée de cette étude, dénuée de tout regard critique ou simplement compétent. C’est pourquoi cette clause fut repoussée par certains journalistes scientifiques sollicités, puis dénoncée, en France, par l’Union Européenne des Associations de Journalistes Scientifiques (1) et ailleurs (2), comme contraire aux bonnes pratiques résultant de concertations entre le monde scientifique et celui des journalistes spécialisés en science.

 

(1) Communiqué de l’UESJA http://networkedblogs.com/D5nZ0

 

(2) Carl Zimmer (New York Times) : « C’est une façon âcre, corrompue, de parler de la science. C’est mauvais pour le scientifique impliqué, mais nous journalistes devons admettre que c’est également mauvais pour notre profession. (…) Si quelqu’un vous fait signer un accord de confidentialité, de sorte que vous n’aurez d’autre choix que de produire un article unidimensionnel, fuyez. Autrement, vous vous faites manipuler. »

 

Paris, le 15 octobre 2012
Le bureau de l’AJSPI

Association des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information 102 avenue des Champs Elysées 75008 Paris Tél : 06 09 38 76 01 Courriel : contact@ajspi.com

 

Commentaire de Marc Giraud (membre des JNE) : L’AJSPI, dont je fais partie, a tout à fait raison sur la démarche journalistique, et je la soutiens. Il n’empêche que nous avons affaire, en face, à un lobby sans transparence, et que seul un coup de force médiatique pouvait restituer un peu de vérité dans l’information. Sans cautionner ce point précis de la méthode de l’équipe de Gilles-Eric Séralini, je pense qu’elle a permis d’ouvrir enfin le débat qui manquait sur les OGM, il ne faut pas non plus l’oublier. Et ne surtout pas tomber dans une naïveté qui conduirait à noyer les faits les plus importants ! Cela pourrait entraîner le contraire de l’effet escompté : sous-entendre que s’opposer à Monsanto, c’est mentir…

Commentaire de Dominique Martin Ferrari (membre des JNE) : je partage à 100 % l’avis de Marc. Sans cette pratique, l’immense lobby qu’est Monsanto aurait trouvé un moyen de bloquer la nouvelle. Maintenant c’est aux journalistes scientifiques de faire la démonstration des erreurs : ils en ont la possibilité, Monsanto n’a pas fini de remonter à la charge. Je suis en train d’enquêter sur l’ensemble des papiers médicaux, nucléaire et OGM bloqués par les rédactions ou pire imposés aux journalistes c’est un peu plus grave que ce scoop (it bien sûr!), crois moi….