« Notre poison quotidien », surtout pour le journalisme et la démocratie

Frédéric Denhez, auteur de nombreux ouvrages sur le climat et l’environnement, a visionné Notre poison quotidien, le documentaire de Marie-Monique Robin diffusé sur Arte le 15 mars 2011. Il n’a pas aimé, et nous explique ici pourquoi.

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par Frédéric Denhez

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Il fallait voir « le » Robin comme il avait fallu se farcir le visionnage de Home, en communion, la bouche ouverte et la langue rentrée, car critiquer des œuvres édificatrices n’est jamais gratifiant dans un pays à l’esprit aussi manichéen que le nôtre.

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J’ai donc regardé Notre poison quotidien, mais ma langue a suivi mes bras : elle est tombée. Depuis, elle tourne. Voici ce qu’elle m’a dit.

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Ce documentaire n’apporte strictement rien de nouveau. Mais alors, rien ! Intoxication des agriculteurs, DJA, cocktails chimiques, PCB, conflits d’intérêt, Aspartame, voilà des sujets qui datent, que j’avais traité pour beaucoup dans mes pollutions invisibles il y a cinq ans, et qui sont débattus depuis des années chez les scientifiques. Marie-Monique Robin enfonce des portes ouvertes dans un habit de martyre en entonnant une mélopée émouvante en apparence, inquiétante en réalité.

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Les agriculteurs malades, très malades à cause des pesticides ? Certes, il y eut longue négation du problème par les intéressés eux-mêmes, en particulier par les syndicats professionnels, mais cette réelle omertà, qui s’est tout de même arrêtée dès lors que les pouvoirs publics décidèrent des études épidémiologiques dans les années 1980, est aussi et peut-être surtout le reflet du problème grave, en France, de la difficulté de reconnaissance des maladies professionnelles, lequel problème n’est qu’une façon de voir l’état désolant de la médecine du travail dans ce pays.

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Par ailleurs, ces malheureux agriculteurs ont été contaminés directement, parce qu’ils ont utilisé durant de longues années différents produits dont les risques toxicologiques sont clairement indiqués sur les emballages et les modes d’emploi. De même que les menuisiers subissent des cancers particuliers à cause des poussières de bois. Rien à voir, donc, avec un empoisonnement quotidien de nos pauvres physiologies par la bouffe.

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En ce qui concerne cette pauvre DJA (dose journalière admissible), la « thèse », très longue, fait beaucoup sourire car depuis 2005 en Europe et en France (INVS), la DJA n’est plus utilisée de façon systématique. Pour caractériser des effets toxiques que l’on sait maintenant subtils, la DJA est complétée ou remplacée par la MOE (Margin of Exposure) et la MOBB (Margin of Body Burden). La première est, grossièrement, le rapport entre le niveau de concentration auquel apparaît un effet toxique et le niveau d’exposition d’une population cible à la substance étudiée. La seconde, basée sur des marqueurs biologiques, est la marge de sécurité existant entre la concentration d’une population en un élément toxique (rapportée au poids corporel) et la concentration critique de cet élément à partir de laquelle il y a effet toxique.

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Quant à dire que la DJA est du domaine de l’arbitraire, c’est faux, elle est le produit d’expérimentations et de calculs ; s’étonner de même que les facteurs de sécurité soient des conventions, c’est oublier l’essence même de l’évaluation d’un risque flou et diffus (en outre, ce facteur a beau être contesté depuis des années, aucune étude contradictoire n’a été à même de le détrôner) ; quant à affirmer que si une DJA est abaissée c’est donc que celle d’avant ne protégeait pas assez le citoyen, c’est refuser de concevoir qu’une norme puisse évoluer en fonction des recherches ou des impératifs socio-économiques, et donc ne pas envisager qu’on ne puisse pas tout connaître au moment où on fixe une DJA.

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Ce que ne dit pas non plus Marie-Monique Robin, c’est que l’évaluation de la toxicité a bien changé depuis trente ans. On ne se contente plus de doser des polluants, on repère et analyse des marqueurs biologiques (sang, urines, tissus etc.) et, depuis quelques années, des marqueurs d’effets (réponse de l’organisme à la contamination)…

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À propos des cocktails chimiques, cela fait aussi quelque temps qu’ils sont étudiés. Pourquoi ne le sont-ils pas plus ? Parce qu’il est déjà difficile, long et coûteux de caractériser la toxicologie d’un polluant, alors, pensez, des cocktails ! En outre, dans l’absolu, à quoi sert d’établir des profils toxicologiques de cocktails moléculaires dans la mesure où ils sont propres à chaque individu ! ? D’autant plus que chaque individu est soumis à d’autres stress tels que son régime alimentaire, son exposition aux ondes, au bruit etc., bref, sa façon de vivre dans son environnement.

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Néanmoins, les scientifiques ont établi des méthodes de mesures spécifiques à des « familles » de polluants, basées sur le calcul d’équivalences toxicologiques avec la molécule « phare » de chacune de ces familles dont on connaît bien la toxicité. Ces « concepts » concernent notamment la famille des dioxines, des PCB, des HAP et de certains perturbateurs endocriniens (les mimétiques des œstrogènes).

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Sur les cancers, s’il est quasi évident que le lien santé-environnement existe, s’il est parfaitement vrai que le rapport du CIRC était ridicule (car il n’avait pris en compte que les cancers d’origine professionnels, dus à une exposition à un plus faible nombre de molécules – au demeurant assez bien connues – que celles auxquelles nous sommes confrontées), s’il est aussi vrai que les cancers augmentent, il n’y en a que quelques-uns qui grimpent de façon inquiétante, notamment chez les jeunes.

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Mais l’environnement est un tout, et le cancer est une maladie multifactorielle qui ne naît pas, d’ailleurs, uniquement suite à une agression. C’est bien le mode de vie occidental qui est en cause, cela, elle le dit, mais dans ce mode de vie, il n’y a pas que les pesticides, il y a la bouffe — elle le dit aussi — le stress, l’absence d’activités physiques etc.

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Quant à la démonstration de Béliveau, c’est assez pathétique. S’il suffisait de bouffer de la canneberge pour ne pas avoir de tumeur au cerveau, ça se saurait depuis longtemps.

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Je passe sur le ridicule consternant d’Orissa. Ben oui, chez les pauvres, comme chez nous il y a deux siècles, on a moins de cancer. Mais on a une espérance de vie faible, les bébés meurent tôt, les femmes disparaissent en couche et on crève de trop d’arsenic dans l’eau des puits trop profonds de cette région de l’Inde. Le curcuma ? Alors, mangeons du curcuma. Mais notre métabolisme européen y est-il habitué ? L’exemple du soja laisse à penser le contraire : son effet œstrogénique est plus puissant chez nous que chez les Asiatiques parce que « leur » métabolisme travaille cet aliment depuis des milliers d’années, alors que le nôtre ne le connaît que depuis une génération.

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Et puis, il n’y a pas que le cancer, qui nous obnubile parce qu’il nous fait peur. Il y a un probable effet facilitateur de nombres de polluants dans l’obésité, les allergies, les maladies neurodégénératives et les retards scolaires. De cela, Marie-Monique Robin ne parle pas, ou si peu.

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Les pesticides. Marie-Monique se focalise dessus mais elle ne montre que des cas avérés dans des populations très ciblées, utilisatrices ou très exposées à ces produits (les agriculteurs). Dont beaucoup ont été interdits, en particulier les organochlorés dans les années 1970. Étrangement, elle ne dit pas que l’on retrouve de moins en moins de ces produits et des PCB dans notre sang, mais que, par contre, on trouve de plus en plus de phtalates (assouplisseurs de plastiques), de PBDE (polybromodiphényléther, retardateurs de flammes) et autres PFO. L’INVS a aussi repéré, dans son tout récent rapport (paru hier), du paradichlorobenzène, émis par les antimites et les sent-bons des toilettes. Et des pyréthrinoïdes, parfois… naturels, concentrés dans les biocides du jardin. Rien ou presque sur la bouffe, tout dans l’air intérieur.

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Enfin, le BPA. Toxique, perturbateur endocrinien, tout cela on le sait, mais c’est peanuts par rapport à d’autres polluants dont elle ne parle pas, tous ceux de l’air intérieur, justement, les COV, muscs synthétiques, formaldéhyde, phénoxyéthanol, triclosan, et surtout phtalates qui sont bien plus présents, avec des effets au moins identiques. Dans la vie d’un être humain, la contamination par les biberons est tout aussi marginale par rapport à celle, par exemple, des boîtes de conserve.

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Sur l’aspartame, elle n’a pas tort. Ce produit est aussi inutile que toxique, on le sait. Que les Américains, avec Rumsfeld, aient été « orientés » dans leurs décisions, c’est connu. Mais c’était il y a un quart de siècle et de l’autre côté de l’Atlantique ! Quel est le rapport avec la situation d’aujourd’hui, en Europe ? Marie-Monique Robin fait cette transposition pour accuser les agences sanitaires d’être au service des industriels, et pas des citoyens. Une phrase incroyable.

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C’est infondé et parfaitement dégueulasse, ne serait-ce que dans le procédé : la directrice de l’EFSA a bien dit — et c’est vrai — que les personnes en conflit d’intérêt ne participent pas aux débats. Mais la réalisatrice a insisté sur la gêne évidente de la dame de façon à nous faire oublier cette procédure déontologique. Certes, les mentions de conflit d’intérêt ont été ensuite retirées des documents officiels, mais la procédure fonctionne. En dépit du Mediator et de l’agence du médicament, deux exceptions qui confirment la règle.

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Les travaux du labo italien ? Je ne suis pas spécialiste, mais je sais que ce qu’on a reproché aux chercheurs, c’est que les femelles ayant affiché une augmentation nette de leur taux de cancers avaient été comparées à des femelles témoins qui présentaient, si ma mémoire est bonne, deux fois moins de cancers que chez des femelles « normales ». La « preuve » n’était donc pas irréfutable, mais le monde scientifique n’en avait de toutes les façons pas besoin.

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Finalement, notre consœur ne dit rien de ce qui est récent. Notre exposition aux produits historiques — ceux dont elle ne fait que causer — a été divisée par 5 à 20 suivant les régions et les générations, parce que les gouvernements ont fait le nécessaire, que les agences sanitaires ne sont plus tout à fait inféodées aux pouvoirs depuis le sang contaminé et l’amiante, que depuis une dizaine d’années l’évaluation des risques et des impacts ont été séparés (d’où la création des agences, sauf dans un domaine particulier… le médicament), que les conflits d’intérêt sont quand même bien gérés, en dépit du Mediator, mais oui.

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Comme par hasard, elle n’a pas parlé de Reach, qui a été et est encore, en dépit de ses limitations, une révolution réglementaire, juridique et industrielle en Europe. Comme par hasard, elle n’a interrogé aucun spécialiste français, et n’a montré ses contradicteurs que dans des plans où ils sont hésitants.

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Bref, dame Robin s’est promenée dans le vaste monde pour exposer des faits anciens, connus de tous, pour asseoir sa thèse que rien n’a changé et que tout le monde est pourri, et qu’on vivrait mieux à bouffer des légumes, sans viande ni pinard.

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Mais pourquoi tant d’approximation ? Pourquoi être aussi caricatural ? La réponse est sans doute à chercher dans cette violence étonnante envers les agences sanitaires. Elle ne choque finalement pas dans une époque où les ONG et les « experts » se présentent comme les seuls à pouvoir garantir la santé des citoyens et de l’environnement, face à l’État, les pouvoirs publics, les politiques, qui ont tout abandonné, ne comprennent rien et sont tous pourris.

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Le but profond des ONG est de récupérer la fabrique de la norme, de la législation en récupérant l’expertise. De même que celui des assureurs est de récupérer de fait la norme et la réglementation dans le champ des risques naturels par l’outil de l’évaluation du coût de ne rien faire et le moyen de la franchise et de l’individualisation de la garantie. De même que le « marché » a récupéré la gestion du dioxyde de carbone à l’échelle européenne, aux dépens de la taxe, pourtant transparente parce que votée et encadrée par les pouvoirs publics.

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Derrière cela, il y a en vérité une idéologie inquiétante qui vise à privatiser la formation des règles du vivre ensemble. C’est-à-dire à démanteler l’État, une fois encore. Les politiques sont peut-être des ânes, mais ils sont élus. Les agences sont faillibles, mais leur statut et surtout celui de leurs membres en garantissent a priori l’indépendance. En quoi les ONG et les experts seraient-ils plus sérieux, moins soumis aux lobbys, plus représentatifs du peuple ? En rien. Il et elles ne représentent qu’eux-mêmes et ceux et celles qui les financent. Mais les politiques et nous, les médiateurs, soumis que nous sommes au discours des ONG censés aujourd’hui incarner la nouvelle citoyenneté que chacun recherche dans un monde perdu dans l’individualisme, leur accordons une oreille incroyablement bienveillante.

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Il y a clairement un enjeu démocratique lourd dans cet anodin documentaire. L’oligarchie des experts, pour paraphraser Hervé Kempf, a phagocyté les inquiétudes pour y répondre selon ses objectifs sans avoir de compte à rendre. Si demain la loi, la norme, le règlement, la taxe se font à l’extérieur des lieux où le peuple est représenté, que ce soit par les élus ou certains de ses membres réunis en conférences de consensus, une idée qui marche, soit dit en passant, et la démocratie aura été vidée de son sens. Avant de prétendre faire de l’écologie et de sauver la planète, il faut d’abord faire de la politique et préserver le fragile équilibre républicain. Changer les murs de la maison plutôt que le décor intérieur à chaque mode, c’est merveilleux, mais si les fondations ne tiennent plus, cela n’est pas… durable.

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(merci à Jean-François Narbonne et Jade Lindgaard pour l’échange de vue).

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Les Pollutions invisibles, Delachaux & Niestlé, 2005, 2007, réédition octobre 2011.

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La dictature du carbone, Fayard, à paraître en septembre.