De retour d’Erevan (Arménie) où se tenait cette réunion internationale, Maud Lelièvre, présidente du comité français de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) dresse pour nous le bilan de la COP17 sur la biodiversité.
Propos recueillis par Christine Virbel Alonso
Christine Virbel Alonso : la COP17 de la Convention sur la diversité biologique s’est achevée le 31 octobre à Erevan. Quel en était l’enjeu principal ?
Maud Lelièvre : cette COP était particulièrement attendue puisqu’elle devait réaliser le premier bilan collectif de la mise en œuvre du Cadre mondial de Kunming-Montréal, qui prévoit notamment 30 % d’espaces et d’espèces protégés pour 2030.
CVA : est-ce qu’on est sur la bonne voie ?
ML : le constat est contrasté. Si près de 90 % des Parties ont défini des objectifs nationaux pour la biodiversité, moins de la moitié des objectifs nationaux évalués sont actuellement sur une trajectoire permettant de les atteindre. Les progrès engagés demeurent donc insuffisants au regard des ambitions fixées pour 2030.
CVA : où est-ce que cela pêche ?
ML : le texte final souligne l’importance des stratégies nationales, des financements, du renforcement des capacités, de l’implication de l’ensemble des gouvernements et d’un meilleur suivi des résultats. Nous devons néanmoins rester lucides : cette feuille de route reprend largement des engagements déjà formulés et n’apporte pas, à elle seule, tous les moyens nécessaires pour combler les retards constatés. Sa véritable portée dépendra des décisions que prendront les États dans leurs politiques nationales.
CVA : il y a pourtant eu des décisions de prises sur plusieurs dossiers importants.
ML : la COP17 a permis d’aboutir à des décisions concernant notamment les espèces exotiques envahissantes, les aires protégées, la biodiversité agricole et forestière, la biosécurité, le partage des connaissances et la mobilisation des ressources. Une étape importante a été franchie pour les peuples autochtones et les communautés locales, avec l’adoption des modalités de fonctionnement du nouvel organe permanent qui leur est consacré au sein de la Convention. Cette évolution contribue à mieux reconnaître leur rôle et leurs connaissances dans la protection de la biodiversité. Les discussions relatives à la place de la science ont également abouti à une décision sur les travaux de l’IPBES, dont les évaluations sont essentielles pour éclairer les politiques publiques. Les connaissances scientifiques doivent continuer à constituer le socle de nos décisions, particulièrement dans un contexte où les liens entre biodiversité, climat, eau, santé et alimentation sont de mieux en mieux documentés.
CVA : pourtant, le financement reste une difficulté majeure, non ?
ML : comme à la COP16 de Cali (Colombie) en 2024, la mobilisation des ressources financières aura été l’un des sujets les plus sensibles de cette COP. Les États ont poursuivi leurs travaux sur les mécanismes de financement, tandis que de nouvelles contributions et initiatives ont été annoncées. Mais les désaccords demeurent sur la répartition des efforts, la gouvernance des financements et leur accès effectif par les pays qui en ont le plus besoin. Le Fonds de Cali, destiné à organiser le partage des avantages issus de l’utilisation des informations génétiques numériques, reste très insuffisamment alimenté, et les discussions sur ses modalités de fonctionnement devront se poursuivre. La réforme des subventions néfastes à la biodiversité constitue également un enjeu central. Il ne s’agit pas seulement de mobiliser davantage d’argent pour la nature, mais aussi de réorienter les financements publics et privés qui contribuent aujourd’hui à sa dégradation.
CVA : les COP continuent donc à servir à quelque chose ?
ML : bien sûr ! La coopération internationale reste indispensable, malgré les difficultés et les compromis importants. La COP17 a permis de maintenir un cadre collectif, d’établir un diagnostic partagé et d’avancer sur des sujets concrets. Elle rappelle surtout que la coopération internationale demeure indispensable pour répondre à une crise écologique qui ne connaît pas de frontières. La prochaine COP Biodiversité se tiendra en 2028 à Quito, en Équateur.
CVA : quel poids possède le comité français de l’UICN dans ces négociations internationales ?
ML : au-delà des négociations officielles, plusieurs rencontres ont permis d’approfondir les échanges sur les transformations nécessaires pour atteindre les objectifs mondiaux de biodiversité. Le réseau de membres du comité français de l’UICN est particulièrement actif dans ce que l’on appelle les « side events », les événements parallèles aux négociations. Ainsi, la mobilisation des entreprises et des acteurs financiers s’est notamment poursuivie autour du passage des engagements aux résultats, de l’utilisation des terres, de l’agriculture régénératrice et du financement de la restauration des écosystèmes. Les contributions d’Entreprises pour l’Environnement, d’Act4nature International et de leurs partenaires ont illustré la nécessité d’intégrer davantage la biodiversité dans les stratégies économiques. De nouvelles initiatives ont également été présentées sur les crédits nature, avec l’ambition de construire des mécanismes de financement crédibles, fondés sur des résultats écologiques mesurables et respectueux des droits des communautés locales.
La science et les connaissances ont occupé une place importante, avec les contributions de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, du Muséum national d’Histoire naturelle et de plusieurs autres organismes et experts de notre réseau. Les échanges ont notamment porté sur les liens entre recherche scientifique, négociations internationales et décisions publiques, ainsi que sur la prise en compte des savoirs autochtones et locaux. Les travaux de l’UICN sur la Liste rouge des espèces et des écosystèmes, la Liste verte des aires protégées et conservées, les Solutions fondées sur la Nature et les outils de mesure des résultats de conservation ont également rappelé la contribution essentielle de notre Union à la connaissance et à la protection du vivant.
La mobilisation des collectivités territoriales, des gestionnaires d’espaces naturels et de nos partenaires de coopération internationale a également confirmé que les engagements mondiaux prennent tout leur sens lorsqu’ils se traduisent par des actions concrètes sur les territoires. Au cours de ces deux semaines, nous aurons ainsi vu se rencontrer des scientifiques, des élus, des entreprises, des associations, des gestionnaires d’espaces naturels et des représentants de communautés locales. C’est aussi toute la richesse du réseau de l’UICN : faire dialoguer des expériences différentes pour construire des réponses communes.
Nous pouvons retenir de cette COP l’engagement et l’énergie de toutes celles et ceux qui œuvrent quotidiennement pour la nature. À quatre ans de 2030, nous savons que les efforts doivent être considérablement accélérés. Nous disposons des connaissances scientifiques, des outils et de nombreux exemples d’actions qui fonctionnent. Le défi est désormais de donner à ces solutions les moyens de se développer et de faire de la biodiversité une priorité dans l’ensemble des politiques publiques et économiques.
Notre travail continue donc. Et c’est ensemble, en faisant vivre les coopérations nouées ou renforcées à Erevan, que nous pourrons contribuer à transformer les engagements internationaux en résultats concrets pour la nature.
Photo : Maud Lelièvre, présidente du comité français de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), à la COP17 sur la biodiversité d’Erevan (octobre 2026) © DR




