Fin août 2026, l’un de nos collègues des JNE s’est rendu trois jours dans la forêt de Fontainebleau lors de sa réouverture après l’incendie – les zones incendiées étant toujours interdites au public – pour tenter de comprendre ce qui rendait cette forêt si inflammable.
L’auteur avait déjà effectué un séjour identique en juillet 2024 pour visiter d’autres secteurs de la forêt, mais il ne pensait pas alors aux incendies. Professionnellement, il a assisté à la fin des années 1990 et dans les années 2000 à plusieurs réunions et visites de terrain concernant la genèse et les premières actions de la réserve de biosphère de Fontainebleau et du Gâtinais. Ce fut l’occasion pour lui de mieux connaître les enjeux de conservation du massif, les acteurs concernés et découvrir l’historique des conflits opposant les forestiers et les défenseurs de la forêt. Cet incendie n’a rien d’exceptionnel, il était prévisible et trouve ses racines dans la gestion de cette forêt largement façonnée par l’homme, la surfréquentation du massif et le dérèglement climatique.
par Jean-Claude Génot (*)
Quand le journal télévisé de France 2 a relaté l’incendie de la forêt de Fontainebleau, les commentaires ont mis en avant le caractère exceptionnel d’un tel feu dans ce massif situé bien au nord des régions méditerranéennes (à une soixantaine de kilomètres de la capitale). Pourtant, tous ceux qui connaissent la forêt de Fontainebleau savent qu’elle est sensible aux incendies depuis fort longtemps et que le feu a même contribué à modeler les paysages de landes avant les reboisements.
La surprise réside dans son ampleur, avec 2 000 ha incendiés. Et pourtant la forêt des Trois Pignons, la plus touchée en 2026, fut déjà la cible de bombes incendiaires pendant la Seconde Guerre mondiale qui ravagèrent plus de 2 000 ha de forêt du 26 juillet au 2 août 1943 parce qu’elle était le refuge d’un réseau de résistance. Les feux ont toujours existé à Fontainebleau, ainsi 520 feux ont été répertoriés entre 1863 et 1902 (1). A cette époque, les forestiers considéraient les incendies comme « le fléau majeur de Fontainebleau ». Au-delà de ce fait exceptionnel, la surface parcourue annuellement par les feux fut en moyenne, sur les trente dernières années (1991-2021), de l’ordre de 20 ha/an sur Fontainebleau et de 4,50 ha/an aux Trois Pignons. Dans un livre sur les itinéraires de découverte de la forêt (2), les auteurs indiquent entre 30 et 40 incendies par an (63 en 1989 et 82 en 1996) concernant des étendues limitées (un demi-hectare par feu en moyenne). Enfin, déjà en 1933, 1949 et 1959, les gorges d’Apremont, l’une des trois zones incendiées en 2026, ont subi trois incendies majeurs (3). Jusqu’au début du XXe siècle, les platières (tables de grès ou de sable avec affleurement rocheux) et les versants étaient incendiés afin d’étendre les zones de pâturage selon les besoins et l’importance des périodes de sécheresse (4).

Dans l’aménagement forestier en cours (2016-2035) (5), l’ONF estime que 3 160 ha de chaos rocheux et platières sont sujets aux incendies, mais il existe aussi d’autres secteurs sensibles.

On peut encore voir des pylônes de guet en forêt même si l’ONF ne les utilise plus, même en période de risque (de mars à septembre), préférant la réactivité immédiate des visiteurs témoins d’un départ de feu avec la téléphonie mobile, compte tenu de la surfréquentation du massif (une moyenne de 13 millions de visites par an) (6).

Qu’est-ce qui rend cette forêt inflammable et quels sont les facteurs clés qui favorisent les feux ? Il y a d’abord un sol sec, à faible rétention d’eau où la dynamique forestière est limitée. L’eau n’est présente que sous la forme de mares permanentes ou temporaires, mais aucun cours d’eau ne parcourt ce massif. Il y a évidemment des plantes pyrophytes actives qui favorisent les feux comme la callune, le pin sylvestre et la fougère aigle. Les zones les plus sensibles aux incendies sont celles qui sont les plus fréquentées puisque les feux sont d’origine humaine. On peut lire dans l’aménagement forestier actuel : « Le développement des moyens d’intervention et de secours, ainsi que le développement des moyens d’alerte grâce à la téléphonie mobile dont est désormais pourvue la grande majorité des nombreux visiteurs, ont permis de réduire de manière significative la taille moyenne des feux. » Mais malgré un réseau de routes et de chemins très dense, les zones de chaos rocheux et les platières constituent un relief (entre 42 et 146 m) dont la topographie du terrain peut rendre l’accès des secours plus difficile pour combattre le feu, ce qui a dû se passer cette année.

L’analyse des feux de forêts en région méditerranéenne a mis en évidence l’importance des paramètres suivants (7) : la densité de la biomasse herbacée qui communique le feu à la strate arbustive qui, à son tour, le transmet aux arbres, le caractère plus ou moins inflammable des espèces et dans le cas d’une pente l’exposition et le pourcentage. Au regard de ces facteurs d’inflammabilité, le massif de Fontainebleau coche à peu près toutes les cases, ce qui explique la récurrence des feux et désormais, face au réchauffement climatique, leur intensité. Le pin sylvestre entraîne une acidification du sol, ce qui favorise l’installation de la fougère aigle. Celle-ci bloque la levée de dormance des graines du sol par ses propriétés allélopathiques. En cas d’incendie, la fougère est détruite mais pas son rhizome situé à quelques dizaines de centimètres dans le sol, ce qui permet à la fougère de repousser (8). Quant au pin sylvestre, il est inflammable comme tous les résineux, mais également son humus. Enfin, la callune est également inflammable comme en atteste la gestion par brûlis des landes dominées par cette plante car elle peut se régénérer après un incendie (9).
En quoi la gestion forestière menée dans la forêt de Fontainebleau a-t-elle conduit à la rendre inflammable ? Le pin sylvestre représente aujourd’hui 34,8 % du volume sur pied. Si on prend en compte le pin maritime et le pin laricio, on atteint pour les pins 39,6 % (10). Ces monocultures ont une origine plus ou moins ancienne. Au XVIIe siècle, le massif de Fontainebleau était boisé sur moins de 20 %, le reste étant dévolu à l’agropastoralisme. Le pin sylvestre a été introduit à Fontainebleau en 1786, suivi d’un reboisement généralisé des landes pendant la première moitié du XIXe siècle. Le pin laricio fut introduit au XIXe et le pin maritime avant les deux autres. Malgré les inconvénients reconnus des peuplements purs de pins sylvestres (podzolisation – c’est-à-dire le processus de décomposition des argiles par des acides organiques dans les horizons supérieurs du sol, habitat dégradé sur le plan écologique du fait de son caractère allochtone et inflammabilité), le pin sylvestre reste une « essence objectif » – désignée comme objectif principal ou secondaire de production de bois – dans l’aménagement forestier en cours. Et même, il « occupe une place croissante parmi les essences objectif. Il apparaît en effet, sur les sols de fertilité médiocre, comme l’essence capable de produire du bois d’œuvre et de constituer l’ossature des peuplements forestiers ».

Le pin sylvestre reste donc incontournable pour les forestiers, d’autant plus qu’il est subspontané. Même les peuplements âgés de chêne, issus de plantations, peuvent évoluer naturellement vers la pinède quand les sols sont trop secs, d’où des coupes à blanc, ce que l’ONF nomme par euphémisme « des régénérations en plein », qui mettent le sol en pleine lumière et peuvent favoriser une plante héliophile comme la fougère aigle, autre espèce pyrophyte active. Compte tenu de son intérêt économique, le chêne sessile a toujours fait l’objet d’une véritable culture de la part des forestiers. Il n’est donc pas étonnant qu’il représente 34,4 % du volume sur pied. Il est très répandu en forêt domaniale de Fontainebleau, mais plus rare en forêt domaniale des Trois Pignons. Il a été favorisé au détriment d’autres espèces comme le hêtre. Traité en futaie régulière (une espèce et un âge par parcelle), il a conduit à de nombreux échecs de régénération et des situations de blocage persistantes. C’est l’une des raisons qui a conduit l’ONF à opter pour le traitement en irrégulier dans l’actuel aménagement (toutefois avec « un capital sur pied modéré »), passant de 10 % à 67 % des peuplements, mais sans abandonner pour autant la futaie régulière qui a diminué de 82 % à 32 %. Les « régénérations en plein » auront toujours lieu, mais sur des surfaces moins grandes et moins visibles depuis les chemins, compte tenu du refus des coupes rases par le public.
Après cet incendie qui a touché principalement des zones de chaos gréseux et des platières en trois endroits (Trois Pignons, Apremont et le secteur de la Faisanderie) que va-t-il se passer ? Si on laisse faire, la dynamique végétale décrite dans l’aménagement forestier est la suivante :
• Une lande à callune vigoureuse et abondante s’installe. Si le feu a touché les cimes des arbres, on assiste en même temps à la colonisation par le bouleau;
• Au bout de 5 à 10 ans, la callune est toujours dominante (en moyenne à 75 %) et la fougère aigle revient également ; les espèces pionnières s’installent en nombre : bouleaux, pins sylvestres et maritimes. On peut aussi trouver d’autres feuillus plus épars : chênes pubescents et pédonculés, châtaigniers ;
• Au bout de 10 à 15 ans, les espèces ligneuses sont dominantes dans la moitié des cas de figure et la callune tend à régresser.
Dans le cas où une platière est entièrement dénudée, avant les végétaux, la roche se couvre de lichens et de mousses, puis d’herbacées avant que la callune s’installe avec le bouleau. A partir de ce stade, la géographe Micheline Hotyat (4) discerne trois trajectoires de dynamique spontanée pour les espèces ligneuses. En effet, selon que la bétulaie sera claire ou sombre, des arbres différents vont s’implanter, à savoir : sous forte densité de bouleaux, les faines germent facilement tandis que sous couvert clair, ce sont les glands et les graines de pins qui germent abondamment. Le peuplement forestier peut donc varier entre pinède, chênaie-hêtraie et hêtraie.
Mais la tentation est grande de passer par le reboisement volontaire. Le chef de l’Etat est venu à Fontainebleau le 16 juillet, selon l’expression rapportée par France 24 (10), pour « éteindre la polémique » sur le manque de Canadairs, mais aussi lancer un appel à dons pour la forêt de Fontainebleau à travers un guichet unique afin « de replanter, de rebâtir et de continuer de nous améliorer aussi pour que cette forêt soit encore demain mieux protégée ». Replanter n’a rien d’étonnant pour un président qui pense régler le problème des forêts françaises face au changement climatique en plantant 1 milliard d’arbres et qui ne sait pas qu’une forêt digne de ce nom peut se régénérer naturellement. Mais il est vrai que le massif de Fontainebleau a une longue histoire de plantations… Plus étonnant encore, il faut « rebâtir » la forêt ! Même si la métaphore de la cathédrale végétale que l’on prête à une vieille forêt avec de grands arbres est pertinente, le massif de Fontainebleau n’est pas la cathédrale Notre-Dame, reconstruite en quelques années. La forêt incendiée, qu’elle soit plantée ou laissée à la dynamique spontanée, va mettre des dizaines d’années pour être une jeune forêt et des siècles pour devenir une vieille forêt (si les forestiers la laissent vieillir) dont on manque cruellement en France et qu’aucun génie humain n’est capable de créer in extenso.
Enfin, en appeler à ce que cette forêt mythique soit mieux protégée laisse perplexe. Mieux protégée des incendies ? Cela dépend de la gestion forestière de l’ONF, donc de l’Etat, propriétaire des forêts domaniales, des moyens pour lutter contre les incendies, donc de l’aide de l’Etat et surtout de la politique de l’Etat pour réduire les gaz à effet de serre. Mieux protégée au sens de la protection de la nature ? Le massif de Fontainebleau est bien doté en matière de labels et autres statuts soulignant son intérêt écologique et culturel : forêt de protection, zone cœur de la réserve de biosphère de Fontainebleau et du Gâtinais, Zone de Protection Spéciale et Zone Spéciale de Conservation du réseau Natura 2000, forêt d’exception® (label interne à l’ONF), Réserves Biologiques Intégrales dont les ancêtres furent les fameuses Séries Artistiques au XIXe siècle et Réserves Biologiques Dirigées, sans parler du projet visant à l’inscrire au Patrimoine mondial de l’UNESCO pour son caractère culturel. Finalement, le seul statut qui aurait pu réellement protéger cette forêt peu commune, c’est le Parc national, mais il a toujours été rejeté par l’Etat.
En parlant de « reconstruire la forêt de demain » (11), l’ONF fait écho aux propos du chef de l’Etat. Reconstruire une forêt, c’est considérer que cette dernière ne peut pas exister sans l’homme, ce qui est absurde. Pour les forestiers, cette reconstruction « ne se fera ni en quelques mois ni même en quelques années ». Spécialistes du temps long, ils auraient pu transformer les mois en années et les années en siècles. Mais il faut aller vite et montrer qu’on agit, la nature n’est pas assez rapide et de moins en moins fiable pour les ingénieurs et les techniciens. Un schéma présente le calendrier établi par l’ONF pour la « reconstruction ». Il est intitulé « Demain prend racine aujourd’hui », ce qui n’est pas garanti pour les espèces peu rentables économiquement. Après l’expertise des dégâts et l’évaluation de l’impact de l’incendie sur la forêt, les premières actions consistent à sécuriser les zones en enlevant les arbres qui risquent de tomber et en évacuant les arbres morts. Tous les arbres morts sur les trois zones incendiées ? Ce serait bien dommage car le bois mort est nécessaire pour enrichir les sols pauvres de ce massif.
A ce propos, il est étrange que, dans l’aménagement forestier en cours, l’annexe relative aux résultats des 479 placettes permanentes mises en place en 2014 n’indique ni les quantités de bois morts au sol et sur pied, ni les dendro-microhabitats (trou, fente, écorce décollée ou cavité de pic qui servent d’habitat pour la flore, la faune et les champignons). Toujours dans les premiers mois, l’ONF envisage de couper et de broyer la végétation afin d’empêcher la contamination des arbres sains par des agents pathogènes qui ne manqueront pas de s’attaquer aux arbres affaiblis par l’incendie. Là encore, les solutions techniques expéditives ne font pas grand cas de la capacité des arbres sains à faire preuve de résistance individuelle sans que les arbres contaminés soient systématiquement éliminés. Enfin arrive le moment tant attendu : l’ONF donne 2 à 3 ans à la nature pour réagir en soulignant que « la forêt peut renaître naturellement pour partie », le « pour partie » interpelle car enfin si la forêt ne repousse pas partout, cela permettra d’avoir des clairières « naturelles » qui font partie du cycle d’une forêt et peuvent abriter des espèces de plantes et d’insectes qui aiment la lumière ainsi que les ongulés sauvages qui y trouvent leur nourriture.
La fin du texte – « le forestier aidera la dynamique naturelle grâce au débroussaillement et aux recépages des feuillus » – douche définitivement les espérances de ceux qui promeuvent des solutions fondées sur la nature et espèrent que des forestiers sont maintenant prêts à laisser faire la forêt. La dynamique naturelle n’a nul besoin d’être aidée. Il aurait été plus honnête de dire que le forestier orientera la dynamique naturelle à coup de débroussaillage et de recépage des feuillus (lesquels ?) pour éliminer les espèces non désirées au profit de celles qui ont une valeur économique. Enfin arrive au bout des 5 ans le moment tant attendu des plantations d’arbres : « en complément à la dynamique naturelle », ce qui confirme que le forestier a toujours peur des vides en forêt et garde son réflexe de la façonner. Pour ces plantations, « le forestier sera attentif à améliorer la résilience aux changements climatiques ».
Il faut espérer que la décision prise dans l’aménagement en cours, à savoir « pas de transformations ni de migrations assistées ou d’élimination « préventive » » sera appliquée et que l’ONF tiendra son engagement de miser « davantage sur le caractère mélangé des peuplements pour une évolution à partir des essences en place ». En effet, il y assez d’espèces allochtones à Fontainebleau. Un inventaire des arbres remarquables effectué en 1988 (12) a permis de dresser une liste impressionnante : marronnier d’Inde, néflier, noyer d’Amérique, érable négundo, peuplier d’Italie, prunier domestique, cèdre de l’Atlas, épicéas commun, de Sitka, d’Orient, Douglas, mélèze d’Europe, pins maritime, noir d’Autriche, laricio, Weymouth, cyprès chauve, séquoia géant ; ce n’est plus une forêt ,mais un arboretum. Parmi les espèces exotiques ou allochtones : le robinier, le cerisier tardif et le raisin d’Amérique sont considérées comme des espèces exotiques envahissantes.
Un collectif de 43 associations de protection de la nature a publié un communiqué (13) dans lequel les signataires mettent en garde contre tout projet démesuré de pare-feux de 400 mètres de large et soulignent que « les conséquences des pistes créées par des bulldozers pour faciliter l’accès des services de secours seront beaucoup plus difficiles à cicatriser que le feu lui-même dans de nombreux secteurs ». La monoculture des pins est mise en cause dans l’ampleur de cet incendie et les associations proposent une sylviculture diversifiée qui prenne en compte « la naturalité des écosystèmes ». Enfin, les signataires rejettent tout projet de plantation d’espèces résilientes aux changements climatiques, surtout si elles sont allochtones (non considérées comme indigènes du territoire concerné).

Proposer que la sylviculture prenne en compte la naturalité de la forêt de Fontainebleau est un défi tant cette forêt a été artificialisée depuis deux siècles. Naturellement, la forêt est feuillue alors que les résineux, tous allochtones, représentent près de 40 % du massif en volume sur pied. Pour les feuillus, le chêne sessile a été cultivé au détriment des autres espèces comme le charme et surtout le hêtre, qui a même été considéré comme hors de son aire naturelle à Fontainebleau jusqu’au début du XXe siècle. Mais l’aménagement de 1904 qui ne souhaitait pas favoriser le hêtre a conduit à son extension grâce à son caractère sciaphile (plante qui a besoin d’ombre pour se développer), les vieilles chênaies en futaie régulière cédant la place à des hêtraies sur sol fertile. Les travaux de Georges Lemee du Laboratoire d’Ecologie végétale d’Orsay (14) menés dans les années 1990 dans les réserves intégrales du Gros Fouteau et de la Tillaie (seules reliques des anciennes séries artistiques instaurées en 1861 qui peuvent être considérées comme les plus vieilles forêts françaises en plaine) ont mis en évidence la place du hêtre dans la sylvigenèse des forêts feuillues, le hêtre remplaçant ce qu’il a nommé « la chênaie anthropique de la fin du Moyen Age » jusqu’à ce qu’il appelait un « état stable en mosaïque mouvante ». Même l’actuel aménagement qui indique pour le hêtre, 11,6 % du volume sur pied et 2 237 ha de surface boisée, contre 44,2 % pour le chêne sessile et une surface boisée de 6 651 ha, ne le considère pas comme « essence objectif » ou si peu (sur 182 ha !), alors que les habitats de la directive européenne (hêtraies atlantiques acidophiles, hêtraies méso-neutrophiles et hêtraies calcicoles médio-européennes) représentent une superficie potentielle de 12 900 ha selon la cartographie et de 9 500 ha selon le réseau de placettes. On ne s’étonnera donc pas du mauvais état de conservation des habitats forestiers de la directive européenne.
Si l’on ajoute la présence marquée d’espèces exotiques envahissantes comme le cerisier tardif, des réserves intégrales (1 052 ha) qui avec les îlots de sénescence (41 ha) ne représentent que 5,2 %, seulement 3,5 % de très gros bois (diamètre supérieur à 67,5 cm), un réseau très dense de routes et de chemins, une surfréquentation avec ses effets indésirables (érosion, déchets), une fragmentation par des routes et une autoroute à grand trafic et les séquelles des carrières, la forêt de Fontainebleau ne peut prétendre qu’à un très modeste degré de naturalité. C’est surtout la géologie qui fait de ce massif un lieu exceptionnel avec ses chaos rocheux, ses rochers aux multiples formes, ses abris gravés et ces zones de sable blanc. Enfin, l’actuel aménagement forestier a beau mettre en avant le traitement en irrégulier sur environ 12 000 ha, le maintien des « essences objectif » (espèce que l’on favorisera tout au long des interventions sylvicoles en cas de mélange sur une parcelle) qui correspond mieux au traitement en futaie régulière montre une certaine contradiction. D’ailleurs, la futaie régulière continuera de s’appliquer sur environ 6 000 ha. La futaie irrégulière, elle, n’est pas une fin en soi, c’est le résultat d’une gestion sylvicole individuelle des arbres, difficile à mettre en œuvre si l’on a toujours géré les forêts par parcelle. D’ailleurs, l’ONF tempère les éventuelles attentes des défenseurs de la futaie à couvert continu en précisant que le traitement en irrégulier suggère « un capital modéré » et sera décliné « en plusieurs intensités ». Le traitement irrégulier peut ressembler à du traitement régulier par plus ou moins grandes trouées. De plus, il peut également mener à une faible densité de grands arbres, pour laisser plus de lumière au sol et faciliter la régénération.
L’ONF pratique une sylviculture « dynamique » qui consiste à faire « des éclaircies régulières et vigoureuses » pour obtenir les diamètres recherchés plus rapidement, ce qui conduit forcément à rajeunir les forêts, d’où la mise en place d’un réseau de vieux bois pour tenter de conserver des arbres âgés que la sylviculture va faire disparaître. Ainsi l’âge d’exploitabilité du chêne sessile est ramené à 200 ans, soit un âge plus bas que celui retenu dans l’aménagement précédent et un diamètre d’exploitabilité fixé à 70 cm. Le hêtre, mal aimé et suspecté d’être l’espèce qui va moins bien résister au réchauffement climatique, a un diamètre d’exploitabilité de 45 cm ! Quand on sait que c’est l’espèce qui fournit le plus de dendro-microhabitats, il y a des inquiétudes à avoir pour les espèces des directives oiseaux (pics) et habitat, faune (chauves-souris) et flore, liées aux vieux arbres.
L’Association des amis de la forêt de Fontainebleau (AFF) a également rédigé un communiqué sur les incendies. Ce communiqué n’exprime pas du tout la même opinion que celui émanant des associations de protection de la nature (APN). Dès le début, le ton est donné : l’AFF suggère « que la gestion de la forêt évolue, afin de l’adapter aux conditions climatiques nouvelles ». Plus loin : « il conviendra de donner une plus large part à certains feuillus adaptés à un climat plus sec et à des canicules récurrentes sans pour autant éliminer systématiquement les pins ». En conclusion : « Il conviendra d’accompagner la nature en n’hésitant pas à implanter des essences adaptées au nouveau climat. » L’AFF semble prête à poursuivre la fuite en avant de l’exotisme des forestiers du passé à la vision agronomique avec de nouvelles espèces là où les APN estiment que ce choix n’est ni réaliste, ni efficient. Il y a suffisamment d’exemples d’introductions d’espèces allochtones feuillues (chêne rouge, robinier, cerisier tardif, érable négundo, noyer noir) pour se méfier des risques d’invasion biologique, d’introduction d’agents pathogènes exotiques et de risques pour la diversité biologique (16). L’autre divergence entre l’AFF et les APN porte sur l’appréciation des moyens à mettre en œuvre pour protéger la forêt des incendies. Les APN sont très critiques sur d’éventuels larges pares-feux et jugent cette solution ni acceptable, ni raisonnable quand l’AFF n’a pas d’opposition de principe, mais souhaite que cela soit étudié « au regard de leur efficacité, de leur entretien futur et de leurs impacts écologiques ».
Le Comité français de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) s’est joint au communiqué inter-associatif évoqué précédemment. Il y a des liens particuliers entre l’UICN et la forêt de Fontainebleau puisque c’est là qu’en 1948 cette organisation internationale a été créée. En 1953, Roger Heim, directeur du Muséum National d’Histoire Naturelle et président de l’UICN, demande que la forêt de Fontainebleau soit classée en Parc National. Enfin, lors du congrès mondial de l’UICN en 2025, une motion a été prise pour soutenir l’inscription de la forêt de Fontainebleau au Patrimoine mondial de l’humanité. Cette organisation regroupe 10 000 experts internationaux, 1300 membres (Etats, agences gouvernementales, ONG et organisations autochtones). Le Comité français est composé de 6 collectivités locales, 7 organismes publics et 60 ONG et fondations. Il a souhaité faire 17 recommandations via son groupe forêt, parmi lesquelles certaines concernent la restauration après incendie (préserver les sols qui est un enjeu majeur, privilégier la régénération naturelle et limiter drastiquement la place du pin sylvestre), la diminution des risques d’incendie et la limitation de leurs impacts (consolider la stratégie intégrée de prévention du risque incendie, augmenter la superficie des réserves intégrales, utiliser l’incendie de 2026 pour innover en matière de gestion et mettre en place un observatoire de la résilience de la forêt suite aux incendies). Un certain nombre de ces recommandations s’adresse au gestionnaire de la forêt, à savoir l’ONF qui est membre du comité français de l’UICN. Espérons qu’elles ne seront pas ignorées au nom d’une économie du bois qui entretient ce que l’UICN nomme le faux débat climat versus biodiversité…
Il y aura encore des incendies à Fontainebleau quand les sécheresses se reproduiront. Pour celui de 2026, le bilan écologique qui reste à faire se placera dans un contexte très négatif de diminution du puits de carbone des forêts françaises, de l’ordre de 39 %, rapportée par l’Académie des sciences en 2023 (17). Les causes sont parfaitement identifiées : les prélèvements qui ont augmenté de 20 %, la mortalité naturelle qui a augmenté de 54 % et la production biologique nette qui a diminué de 10 % entre 2005-2013 et 2012-2020 selon l’IGN. Trois solutions se dessinent pour éviter ces incendies à moyen et long terme : renoncer aux espèces pyrophytes, éloigner les habitations de la forêt et diminuer les énergies fossiles. Le changement de sylviculture est long à produire ses effets, à savoir réduire la part des résineux pyrophytes comme les pins en favorisant les feuillus autochtones (bouleaux, hêtres, chênes), ce qui réduirait l’inflammabilité de la forêt et diminuerait le risque d’appauvrissement des sols. Mais pour cela l’aménagement forestier en cours, qui considère le pin sylvestre comme une « essence objectif », mériterait un changement de cap au travers d’une révision.
Pour ce qui est de stopper l’urbanisation, les APN constatent : « on construit encore en lisière de la forêt ». A partir de là, la tentation de certains est grande de faire reculer la forêt au profit des hommes avec de larges pares-feux, alors qu’il faudrait imaginer une zone tampon non constructible entre les habitations et la forêt. Des maisons sont ou vont être abandonnées en bord de mer, dans des zones inondées de façon récurrente ou en montagne soumise aux éboulements, et bientôt à cause des feux de forêt ? Un appel à dons a été lancé, il serait pertinent d’utiliser ces fonds pour faire un second passage sur les 479 placettes permanentes (ce qui n’a pas été fait en 2024 faute de financement), ce qui permettrait d’avoir un « juge de paix » incontestable pour comparer les données dendrologiques et biologiques de la forêt après les nombreuses sécheressesdes années 2018, 2019 et 2020, notamment la production biologique moyenne qui est faible (3 m3/ha/an) et qui a baissé dans de nombreuses régions françaises, et mesurer l’impact de l’incendie de 2026.
Autrefois, la forêt de Fontainebleau a évidemment inspiré les peintres les plus célèbres (Corot, Millet, Monet, Cézanne, Courbet, Renoir) et accueilli le panthéon des écrivains français (Musset, George Sand, Stendhal, Flaubert). Des scientifiques de renom (Théodore Monod, François Jacob, Hubert Reeves) sont intervenus pour la protection de la forêt comme dans les années 1990 avec le Comité pour un Parc national ou pour rédiger un rapport comme Jean Dorst, préconisant pour l’aménagement forestier de 1995 de réhabiliter le hêtre en lui donnant plus de place. Mais aujourd’hui,où sont les artistes, les écrivains, les philosophes et les scientifiques pour s’exprimer sur la forêt de Fontainebleau afin de la protéger plus que jamais de l’appétit de l’industrie du bois, du mitage à ses lisières et du destin d’un parc public surfréquenté ? George Sand, elle, avait bien saisi l’esprit gestionnaire dès son époque : « l’arbre, à peine dans son âge adulte, est abattu sans respect et sans regret. »
* Ecologue
Mes remerciements à Annik Schnitzler pour ses remarques et sa relecture.
(1) P. Gourdain. 2021. Forêts et changements climatiques : quel avenir pour Fontainebleau (77)? Bulletin de l’Association des Naturalistes de la Vallée du Loing et du Massif de Fontainebleau 95 : 10-40. hal-04129856.
(2) J-P Hervet et P. Mérienne. 1997. La forêt de Fontainebleau. 33 itinéraires de découvertes. Editions Ouest France.
(3) Salaun, thèse 2017.
(4) https://journals.openedition.org/vertigo/12446
(5) https://www.onf.fr/vivre-la-foret/documents-de-gestion-durable/%2B%2Bamgt%2B%2BA027666B::amenagement-des-forets-domaniales-de-fontainebleau-et-trois-pignons.html
(6) https://biosphere-fontainebleau-gatinais.fr/
(7) https://hal.science/hal-00470225/document
(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/Pteridium_aquilinum
(9) https://fr.wikipedia.org/wiki/Calluna_vulgaris
(10) https://www.france24.com/fr/france/20260716-incendies-fontainebleau-emmanuel-macron-attendu-sur-le-front-des-flammes
(11) https://www.onf.fr/vivre-la-foret/+/2d66::feux-foret-fontainebleau-faisons-le-point.html
(12) Anne Vallaeys. 2000. La forêt des passions. Stock.
(13) https://anvl.fr/2026/07/20/communique-inter-associations-16-juillet-2026-la-foret-de-fontainebleau-brule-en-tirer-les-vraies-lecons/
(14) https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/01811797.1990.10824865
(15) https://www.aaff.fr/wp-content/uploads/2026/09/aff-communique_sept-2026.pdf
(16) https://societebotaniquedefrance.fr/livre-blanc-sur-lintroduction-dessences-exotiques-en-foret/
(17) https://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/060623_foret.pdf
Photo du haut : zone incendiée de la Faisanderie vue depuis le parking du cimetière de Fontainebleau © Bernard Boisson




