Biodiversité : l’info homéopathique

Le baromètre 2026 de Reporters d’Espoirs et de l’Observatoire des Médias sur l’Écologie (OMÉ) mesure une biodiversité presque absente de l’actualité, et rarement bien expliquée quand elle y figure.

par Isabelle Vauconsant (*)

Moins de 3 % de l’information parle de biodiversité, selon le nouveau baromètre de Reporters d’Espoirs et de l’OMÉ. Le sujet reste marginal, et surtout fondé sur des récits malhabiles. Pollution et climat accaparent les explications. La destruction des habitats, elle, disparaît presque des radars médiatiques. Pourtant, il s’agit de la première cause de l’effondrement du vivant.

Trente-deux pour cent des oiseaux nicheurs sont menacés en France métropolitaine. L’indice des oiseaux communs a chuté de 37 points depuis 1989. Une population de chauves-souris communes a fondu de 43 % en quinze ans. Ces chiffres viennent de l’UICN et de l’Office français de la biodiversité. Ils décrivent une crise profonde. Pourtant, dans les journaux télévisés, les radios et la presse écrite, la biodiversité occupe une place minuscule.

C’est ce que révèle le baromètre 2026 de Reporters d’Espoirs, réalisé avec l’institut Iligo et l’Observatoire des Médias sur l’Écologie. L’étude a passé au crible onze chaînes de télévision, huit radios et cinquante cinq titres de presse. La période retenue s’étend du 1er juin 2025 au 31 mai 2026. Résultat : la biodiversité représente 2,6 % du temps d’antenne à la télévision et à la radio, en légère hausse. Elle plafonnait à 1,5 % lors de la période précédente. Dans la presse, elle atteint 3,0 %. À titre de comparaison, le climat capte 3,7 % de l’antenne et 4,1 % de la surface éditoriale. La biodiversité progresse donc, mais elle reste loin derrière.

Trois minutes sur vingt pour parler du vivant

La radio, avec 2,9 %, et la presse, avec 3 %, devancent nettement la télévision, à 2,3 %. Le numérique (3,6 %) traite davantage le sujet que le papier (3,1 %). Ces écarts semblent minces. Ils cachent pourtant une réalité plus nette entre médias publics et privés. Le service public consacre 3,4 % de son antenne à la biodiversité, contre 1,7 % pour le privé. L’écart se creuse à la radio, où RFI culmine à 5,7 %, quand Europe 1 stagne à 1,4 %. À la télévision, Arte, à 4,2 %, fait figure de bon élève, loin devant CNews, à 0,9 %. Dans la presse nationale, La Tribune consacre 6,7 % de ses articles au sujet. Le Journal du Dimanche, lui, plafonne à 1,2 %. Nice Matin arrive en tête de la presse régionale, avec 3,8 %. Centre Presse ferme la marche, à 1,7 %.

La géographie joue aussi son rôle. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur affiche le taux le plus élevé, à 3,6 %. Ailleurs, les chiffres tournent autour de 2,5 %. Trois régions manquent d’ailleurs à l’appel : la Bretagne, la Normandie et les Pays de la Loire. Les données n’y sont tout simplement pas disponibles. Même mesurer le sujet reste, par endroits, un exercice incomplet.

La pollution, coupable commode

Le vrai problème n’est pas seulement la rareté du sujet. C’est la manière dont il est raconté. L’IPBES, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, est aussi surnommée le GIEC de la biodiversité. Elle distingue cinq facteurs responsables de l’érosion du vivant. Selon les données gouvernementales, la destruction des habitats pèse pour 30 % dans cette érosion. Vient ensuite la surexploitation des ressources, à 23 %. Les pollutions et le changement climatique arrivent à égalité, avec 14 % chacun. Les espèces exotiques envahissantes ferment la marche, à 11 %.

Or les médias racontent une toute autre histoire. À la télévision et à la radio, la pollution occupe 45 % des mentions liées aux causes de la crise. Le changement climatique en représente 39 %. La destruction des habitats, pourtant premier facteur réel, ne représente que 10 % du temps consacré aux causes. Quant aux espèces exotiques envahissantes, elles se limitent à 1 %. La presse reproduit un déséquilibre comparable, à quelques points près. Ainsi, ce que le public retient de la crise ne correspond pas à ce qui la cause vraiment. La faute retombe sur la pollution et le climat. Ce sont deux sujets déjà installés dans le débat public. L’artificialisation des sols et la surpêche, elles, restent dans l’ombre.

L’agriculture, seule sur le banc des accusés

Un secteur concentre à lui seul l’essentiel des reproches. L’agriculture représente 59 % des mentions liées aux causes de la crise, et 96 % de celles liées à ses conséquences. Le mot revient sans cesse : pesticide, sécheresse, agriculteur, insecticide. En revanche, quand vient le moment d’évoquer les solutions, l’agriculture ne pèse plus que 26 %. L’économie des ressources, à 35 %, l’énergie, à 15 %, et le bâtiment, à 16 %, prennent alors le relais. Autrement dit, le secteur agricole est montré du doigt pour le problème, mais rarement associé à ses réponses. Cette asymétrie nuit à une compréhension équilibrée des responsabilités et des leviers d’action.

Le vivant ne fait la une qu’avec la canicule et les incendies

Le calendrier médiatique de la biodiversité suit un rythme précis, celui des vagues de chaleur. Quand il est question des causes de la crise, les mots les plus utilisés à la télévision et à la radio sont sans surprise canicule, feux et vague de chaleur. Le pic de couverture le plus haut jamais enregistré a eu lieu en juin 2026. Il atteint 11,3 % du temps d’antenne, en pleine canicule. En comparaison, plusieurs rendez-vous scientifiques ou diplomatiques n’ont provoqué que de faibles sursauts. C’est le cas de la Conférence des Nations unies sur l’océan et de la COP30 à Belém. Le rapport de l’IPBES sur le changement transformateur et la Journée mondiale de la biodiversité n’ont pas fait mieux. Le sujet ne s’impose donc pas par lui-même. Il s’invite dans l’actualité à la faveur d’un épisode climatique, puis en repart aussitôt.

Cette dépendance à l’actualité chaude a un coût. Elle laisse de côté les conséquences les plus structurantes de la crise. La disparition des espèces, la dégradation des sols, la perte des services rendus par les écosystèmes en font partie. Le baromètre est clair sur ce point. « Des conséquences peu couvertes, nuisant à la prise de conscience citoyenne », note l’étude. À la télévision et à la radio, les conséquences ne représentent que 4 % du traitement du sujet. Dans la presse écrite, à peine 3 %. Le constat, lui, occupe presque la moitié du temps d’antenne, à 47 %. La presse écrite s’y attarde moins, avec seulement 25 %. Elle préfère développer les causes, à 33 %, et les solutions, à 39 %.

Des solutions, mais lesquelles ?

Quand les solutions sont évoquées, un type l’emporte largement sur les autres. Les changements de pratiques et de réglementation représentent 61 % des mentions à l’audiovisuel et 55 % dans la presse écrite. Viennent ensuite les actions de conservation et de protection, à 21 % et 25 %. Enfin, les actions de restauration, plus concrètes, comme la replantation ou la dépollution, ne dépassent pas 18 % et 20 %. Le public entend donc surtout parler de lois à venir ou de comportements à changer. Il entend plus rarement parler de parcs naturels créés ou de zones humides restaurées. Cela n’aide pas à rendre la crise tangible.

Un chantier à peine ouvert

Face à ce constat, Reporters d’Espoirs a lancé un Lab consacré à la biodiversité, programmé de 2025 à 2027. Le programme est piloté par Floriane Vidal, responsable des programmes chez Reporters d’Espoirs, aux côtés de Céline Pasquier, directrice déléguée d’Iligo. L’association y associe un prix, un challenge et un MOOC gratuit, intitulé Bien informer sur la biodiversité, accessible depuis mars 2026 sur la plateforme FUN. L’objectif affiché est de faire monter en compétence les journalistes sur un sujet scientifique complexe.

Le baromètre conclut d’ailleurs sur une note d’articulation plutôt que de fatalité. « Approche systémique à privilégier pour favoriser la prise de conscience journalistique et citoyenne : biodiversité, climat, eau, santé, alimentation, tout est lié », résume l’étude. Reste que le chemin est encore long. Entre un sujet sous-traité et une grille de lecture partielle, la biodiversité peine à trouver sa juste place dans l’espace médiatique. Le vivant s’effondre à bas bruit. Aux médias de s’emparer de nos vrais sujets d’avenir.

(*) Présidente des JNE

Légende de l’image du haut : les opérations telles que la Journée mondiale de la biodiversité ne suscitent qu’un intérêt très limité dans la presse tant écrite qu’audiovisuelle

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