par Isabelle Vauconsant, présidente des JNE
Quarante-trois reculs écologiques en France. Des journalistes entravés, poursuivis, gazés. Un été à 22,2°C qui annonce +4°C en 2100. Face à l’urgence, travailler la robustesse des systèmes devient vital. L’information libre aussi.
2025 marquera les mémoires. Quarante-trois renoncements écologiques recensés par le Réseau Action Climat. Sept journalistes violentés lors d’une seule manifestation selon Reporters sans frontières. Un été à 22,2°C de moyenne enregistré par Météo-France, le troisième plus chaud depuis 1900, avec 36 000 hectares partis en fumée et 10 milliards d’euros de coûts pour la France.
L’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse recense méthodiquement les entraves : procédures-bâillon, gardes à vue, violences physiques. Quatorze journalistes ciblés par des arrestations ou mises sous surveillance en 2023. Pendant ce temps, l’année 2024 atteint +1,6°C par rapport à l’ère préindustrielle, nouveau record absolu. La France affiche – 31 % d’émissions depuis 1990, loin de l’objectif initial de – 50 % d’ici 2030. L’Observatoire des médias sur l’écologie comptabilise 665 cas de mésinformation climatique dans l’audiovisuel français en 2025.
Face à ce double naufrage démocratique et écologique, une notion scientifique s’impose : la résilience des systèmes. Le CNRS a lancé en 2026 un appel à projets majeur sur Résilience et robustesse des systèmes. La Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires définit la résilience comme « la capacité à résister aux perturbations, même de grande amplitude ». Cette notion traverse tous les domaines : écosystèmes, sociétés, démocraties.
Les recherches démontrent qu’un système résilient repose sur trois piliers : la diversité, la redondance des fonctions, la participation large. David Tilman l’a établi dès 1999 pour les écosystèmes : plus la diversité fonctionnelle est importante, plus le système résiste aux chocs. Les travaux de Walker (2004) confirment que cette capacité d’absorption et de réorganisation dépend de gouvernances transparentes, responsables, dignes de confiance.
Le rapport global sur les risques 2025 du Forum économique mondial classe les événements climatiques extrêmes et l’effondrement des écosystèmes parmi les menaces systémiques prioritaires. Le rapport EAT-Lancet 2025 du Cirad démontre que les systèmes alimentaires actuels causent 15 millions de décès prématurés évitables par an dans le monde et génèrent 30 % des émissions mondiales. Même en abandonnant totalement les énergies fossiles, nos modes alimentaires seuls feraient dépasser le seuil de 1,5°C.
Construire la robustesse de demain
Face à ces données, l’immobilisme n’est plus une option. Reconstruire la robustesse exige d’investir massivement dans trois directions.
Axe 1 : l’information libre.
Sans journalistes capables d’enquêter, de révéler, de documenter, impossible de donner à comprendre l’ampleur des défis ni d’identifier les solutions émergentes.
Axe 2 : la démocratie participative.
Les citoyens doivent reprendre prise sur les décisions qui engagent l’avenir, selon des processus transparents et inclusifs.
Axe 3 : la diversification des systèmes – alimentaires, énergétiques, économiques.
La monoculture, quelle que soit sa nature, mène à l’effondrement.
Les projections scientifiques dessinent deux futurs possibles. Météo-France modélise une France à +4°C en 2100 en cas de trajectoire inchangée : précipitations estivales en chute de 23 %, jours à risque incendie élevé doublés en région méditerranéenne. Mais les mêmes modèles démontrent qu’une action résolue peut encore infléchir la courbe. Le rapport EAT-Lancet établit qu’une transition alimentaire mondiale préviendrait jusqu’à 15 millions de décès annuels et réduirait de moitié les émissions du secteur.
La résilience n’est pas un concept abstrait. Elle se traduit concrètement. Des caisses locales de Sécurité sociale de l’alimentation expérimentent à Montpellier, Toulouse, dans le Royans, une gouvernance démocratique de l’accès à une nourriture de qualité. Le CNRS structure des recherches interdisciplinaires sur la capacité des systèmes à absorber les chocs. Des collectifs de journalistes comme l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse organisent la riposte contre les entraves à l’information. Et le Parlement bruxellois vient d’adopter une résolution en faveur du droit à l’alimentation et de la Sécurité Sociale de l’Alimentation !
Le rôle stratégique de ceux qui écrivent
Dans ce basculement, le rôle des journalistes et écrivains est central. Nous pouvons être les architectes de la résilience informationnelle. Les gardiens des faits face aux approximations. Les vérificateurs des sources face aux contre-vérités. Les traducteurs de la complexité scientifique face aux simplifications mensongères.
Notre mission pour les années qui viennent : documenter avec une rigueur redoublée. Citer systématiquement les rapports scientifiques. Opposer les 36 000 hectares brûlés aux affirmations selon lesquelles « tout va bien ». Rappeler que la France a réduit ses émissions de 31 % quand elle s’était engagée sur 50 %. Expliquer que la robustesse des écosystèmes, chère au biologiste Olivier Hamant (lire notre article ici), dépend de leur diversité, données scientifiques à l’appui. Mais aussi, et surtout, documenter les expérimentations en cours, les solutions qui émergent, les transitions qui s’amorcent.
Face aux 665 séquences de désinformation recensées en 2025, notre responsabilité s’accroît. Chaque narratif fallacieux sur les énergies renouvelables doit être démonté, sources à l’appui. Chaque contre-vérité sur le coût de la transition doit être confrontée aux données économiques réelles. Chaque approximation sur l’efficacité de l’action climatique doit être mise face aux projections scientifiques.
Face aux pressions croissantes – procédures-bâillon, violences physiques, précarisation économique des rédactions – nous devons structurer la résistance collective. Signaler systématiquement les entraves. Mutualiser les ressources juridiques. Former aux techniques de fact-checking. Créer des réseaux d’entraide professionnelle. Refuser l’autocensure. Maintenir l’exigence de preuve.
Car la robustesse démocratique et écologique de demain se construit aujourd’hui, dans chaque article vérifié, chaque enquête approfondie, chaque contre-vérité démentie. Le temps de l’approximation est révolu. Celui de la précision factuelle et de la prospective documentée commence. Journalistes, écrivains, écrivaines, réalisateurs, réalisatrices, auteur·es de podcasts, photographes : nous sommes en première ligne du combat pour un avenir vivable. À nous de faire barrage à la désinformation. À nous de diffuser les faits et d’éclairer les possibles. À nous de documenter autant les impasses que les chemins qui s’ouvrent. Maintenant.
Cet éditorial paraît également dans l’Annuaire 2026 des JNE.





