Jean-Claude Génot : Francis Hallé, l’ambassadeur du monde végétal

L’un de nos adhérents, écologue de profession et membre du conseil scientifique de l’association Francis Hallé pour la forêt primaire, rend hommage à ce grand botaniste, décédé le 31 décembre 2025.

par Jean-Claude Génot *

Pendant ma vie professionnelle d’écologue, je ne savais sur Francis Hallé que des généralités, à savoir qu’il était un brillant botaniste, un spécialiste des forêts tropicales et l’homme du Radeau des cimes. J’avais même raté une de ses conférences lors de son passage non loin de chez moi. Toutefois, j’avais lu un de ses ouvrages, en l’occurrence Eloge de la plante. Pour une nouvelle biologie, dans lequel le biologiste, spécialiste de l’architecture des arbres, déployait non seulement une leçon de choses très pédagogique sur les plantes, mais également un plaidoyer pour sortir de notre vision « zoocentrique » et cesser de considérer le monde végétal comme un décor inerte qui ne sert qu’à mettre en valeur le monde animal. Ce n’était pas seulement un excellent livre de vulgarisation sur les plantes, mais un encouragement à se recentrer sur le monde végétal « à qui nous devons notre existence » selon les propos de l’auteur. Le livre était entièrement illustré par Francis Hallé, excellent dessinateur des innombrables formes des végétaux et notamment des arbres.

J’aurais pu cesser là ma connaissance de ce scientifique hors norme, complétée par certains reportages sur le Radeau des cimes et me dire que j’avais au moins un point commun avec lui : une passion pour la forêt, tropicale pour lui et tempérée en ce qui me concerne. Et puis fin 2018, Eric Fabre – qui allait devenir le secrétaire général de l’association Francis Hallé pour la forêt primaire (AFHFP) – est venu me voir dans mon bureau au Parc naturel régional des Vosges du Nord pour me parler du projet de laisser se reconstituer une forêt primaire en Europe de l’Ouest, faisant le tour des personnes qui défendent les forêts naturelles. Cette idée de laisser se reconstituer une forêt primaire fut évoquée par Francis Hallé lors d’un débat avec un forestier en 2018, auquel Eric Fabre assistait. Le jour même, ce dernier rencontre notre botaniste lors d’une séance de dédicaces et l’entend dire à la fois son désespoir de la disparition des grandes forêts primaires et son souhait que quelque chose soit fait en Europe, tout cela accompagné d’un : « il faudrait que des citoyens comme vous s’en occupent, monsieur ! ».

Peu de temps après notre entrevue, l’association Francis Hallé pour la forêt primaire voyait le jour en février 2019. Ce scientifique reconnu aurait pu continuer à couler des jours tranquilles parmi les siens, mais il n’a pas hésité à s’engager pour une idée un peu folle par son ampleur mais qui, de fait, est à la vraie hauteur des deux défis du XXIe siècle, à savoir le changement climatique et la sixième extinction des espèces. J’ai adhéré à l’AFHFP et suis entré au conseil scientifique. En automne 2021, j’ai participé au voyage d’étude de l’association dans les Vosges du Nord et le Palatinat, ce qui m’a permis de rencontrer enfin Francis Hallé. Il m’a paru d’un abord facile, humble et à l’écoute de ce que pouvaient dire les divers acteurs rencontrés (ONF, Pro Silva, Parc naturel régional). Puis en mars 2022, j’ai également participé au voyage d’étude dans les Ardennes françaises et belges avec Francis Hallé, dont j’ai pu mesurer l’énergie et le dynamisme alors qu’il enchaînait les déplacements pour des tables rondes, des colloques, des expositions et des interviews depuis le lancement du projet. Un exemple pour les plus jeunes ! Je l’ai enfin écouté lors d’une conférence sur les arbres lors d’un festival nature (Festiwild) dans la Drôme en septembre 2022, où j’ai apprécié son érudition et son aisance pour expliquer la complexité du monde des plantes. En janvier 2024, j’ai accompagné Eric Fabre et Francis Hallé à Paris à l’Assemblée nationale pour y présenter le projet de forêt primaire à un groupe de travail sur la forêt, un bon accueil dû sans doute à sa notoriété, à l’exception d’un député des Ardennes très opposé à ce que cette région soit ciblée par l’association. En novembre 2021, Francis Hallé m’a fait l’honneur de publier un texte illustré de photos et de ses dessins sur une forêt des îles Salomon dans la lettre Naturalité de l’association Forêts Sauvages, dont je suis le rédacteur en chef. Ce texte est un récit de voyage, plaisant, instructif et même poétique (« il nous semble percevoir la paix complète et l’éternelle sagesse de cette forêt insulaire »), loin de l’aridité des comptes rendus scientifiques qui manquent d’émotion. Mais ce n’est pas étonnant de la part de cet ambassadeur du monde végétal qui savait apprécier la beauté des forêts.

* Ecologue

Photo : Francis Hallé à la rencontre d’un très gros tilleul dans les Vosges du Nord © JC Génot

 

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