Vincent Verzat, journaliste or not !

Vidéaste militant devenu naturaliste, Vincent Verzat brouille les frontières du journalisme. Invité par les JNE le 22 juin 2026 pour un webinaire, il a expliqué comment il vulgarise l’écologie sur les réseaux sociaux. Jusqu’où peut-il aller sans trahir les faits ? La répression qui frappe les militants complique aussi, au passage, le travail des journalistes de terrain.

par Isabelle Vauconsant

Il ne se dit pas journaliste. Pourtant, un tribunal l’a un jour reconnu comme tel. Invité par les Journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie, Vincent Verzat a raconté son parcours. Le webinaire était animé par moi-même et introduit par Marc Giraud. Un chemin qui commence par la vidéo militante et se poursuit par le naturalisme. Entre les deux, une question traverse tout l’échange : qui informe, aujourd’hui, sur l’écologie, et avec quelles règles ?

Ni tout à fait militant, ni tout à fait journaliste

Vincent Verzat filme depuis 2015. D’abord des actions de désobéissance civile, puis des vlogs face caméra, puis des portraits d’animaux sauvages. Sa communauté dépasse aujourd’hui 320 000 abonnés sur YouTube, 420 000 sur Facebook et 120 000 sur Instagram. Un chiffre qui pèse, mais qui ne dit rien du statut qu’il revendique.

Poursuivi en justice après avoir filmé le décrochage de portraits d’Emmanuel Macron, il s’est défendu comme journaliste. Des professionnels du secteur l’ont soutenu, estimant que son travail apportait une information utile au public. Il assume pourtant une différence de méthode. « Je dis aux gens comment et pourquoi ils devraient s’engager, alors que les journalistes s’arrêtent souvent au traitement du sujet et laissent ensuite le public décider », explique-t-il.

Certain-es le lui ont reproché, jugeant ses vidéos insuffisamment sourcées. Il l’assume aussi. Pour lui, l’important reste le passage à l’action, pas la neutralité du récit. Cette position interroge directement la profession : où commence le journalisme, où finit le plaidoyer ? Vincent Verzat ne tranche pas. Il préfère renvoyer chacun à son rôle, en s’appuyant sur les enquêtes des journalistes pour construire ses propres récits.

Vulgariser sans trahir la complexité

La question revient plusieurs fois pendant l’échange : comment raconter la biodiversité ou le climat en quelques lignes, sans mentir sur leur complexité ? Vincent Verzat compare son travail à un entonnoir. Une formulation accessible à l’entrée, des sources et des liens en description pour qui veut approfondir. « Il faut aussi faire confiance à la diversité des personnes qui prennent la parole », ajoute-t-il. Chacune raconte une part du problème, et c’est leur complémentarité qui construit une vision d’ensemble.

L’exercice a ses limites, reconnues par une participante. La communication favorise les messages courts et mémorisables, ce qui sert aussi les discours populistes. La démarche scientifique, elle, réclame l’exhaustivité. Entre les deux, Vincent Verzat revendique une place précise : rendre accessible ce que les spécialistes établissent, sans prétendre les remplacer. « Je n’ai jamais prétendu m’adresser à des spécialistes », précise-t-il, avant d’ajouter que des alliances restent possibles entre rigueur scientifique et vulgarisation engagée.

Le « putaclic » assumé, jusqu’à un certain point

Pendant les législatives anticipées de 2024, Vincent Verzat a produit des vidéos aux titres accrocheurs, ciblant directement l’électorat du Rassemblement national. Un choix qu’il défend, à condition de ne pas tromper sur le contenu. « On peut utiliser des outils de communication qui forcent l’attention, à condition de ne pas mentir sur le contenu », résume-t-il.

Pour les rédactions, l’exercice reste plus encadré. La déontologie journalistique fixe des limites que Vincent Verzat, en tant que créateur indépendant, ne s’impose pas de la même façon. Reste une convergence : toucher un public au-delà des personnes déjà convaincues. Sur ce point, il rejoint une préoccupation ancienne des rédactions spécialisées en écologie, souvent accusées de parler à un lectorat déjà acquis.

Fouillé comme un militant, carte de presse en poche

Un passage particulièrement concret pour les journalistes présents concerne la répression du mouvement écologiste. Vincent Verzat évoque l’affaire Lafarge, les gardes à vue prolongées après des actions locales, la judiciarisation croissante des mobilisations. Il cite l’exemple de militants suspendus à un pont près de chez lui, placés plus de 36 heures en garde à vue pour une action qu’il juge, quelques années plus tôt, relativement classique.

Cette évolution touche directement son travail de tournage. « Même lorsque nous étions accompagnés de journalistes munis d’une carte de presse, nous étions fouillés comme les militants », raconte-t-il. Le matériel de protection, masques à gaz compris, peut être confisqué. Or sans lui, filmer certaines situations devient impossible. La criminalisation du militantisme finit ainsi par restreindre les conditions dans lesquelles l’information est produite, bien au-delà des seuls militants.

Autre conséquence, plus discrète : un mouvement sous pression judiciaire attire moins de nouveaux venus et retient surtout des personnes déjà en rupture avec les institutions. Ces dernières se montrent souvent réticentes à être filmées. Le travail de récit s’en trouve complexifié, alors même que la matière à raconter ne manque pas.

Une minorité qui doit convaincre au-delà d’elle-même

Vincent Verzat avance des chiffres pour situer son public. En France, environ dix millions de personnes se disent sensibles à l’écologie. Un peu plus de deux millions signe des pétitions en ligne. Un million peut manifester sur un enjeu fort. Environ 200 000 seraient prêtes à des actions de désobéissance civile, et 20 000 en constituent le noyau militant.

Cette gradation éclaire un défi partagé avec les rédactions spécialisées : comment faire passer un lecteur ou un spectateur d’un clic occasionnel à un engagement durable ? Vincent Verzat n’a pas de recette. Il constate simplement qu’une deuxième pétition sur un sujet proche produit rarement le même élan que la première. La nouveauté et l’indignation s’épuisent, ce qui oblige à renouveler sans cesse les formats et les angles.

Il insiste aussi sur un équilibre entre deux tâches longtemps opposées. D’un côté, décrypter et vérifier les informations fausses ou trompeuses. De l’autre, construire un récit positif sur ce qui fonctionne. « Il faut donc les répartir entre la réfutation et la construction d’un récit positif », dit-il à propos du temps disponible. Une manière de rappeler que le fact-checking, aussi nécessaire soit-il, ne suffit pas à occuper tout l’espace médiatique face à la désinformation.

Des rôles complémentaires, pas concurrents

À la fin de l’échange, on s’interroge sur la compatibilité entre plusieurs mondes : auteurs, journalistes, scientifiques, militants. Vincent Verzat y voit moins une opposition qu’une répartition des tâches. Certains vérifient les faits avec rigueur, d’autres les inscrivent dans un récit qui pousse à agir. Il invite d’ailleurs les naturalistes, souvent tenus à une réserve professionnelle, à s’appuyer sur des voix comme la sienne pour rendre visibles des conflits qu’ils observent sans toujours pouvoir les nommer.

Cette proposition résume l’enjeu soulevé tout au long du webinaire. Le journalisme spécialisé en environnement et les nouveaux formats militants n’occupent pas le même terrain. Ils partagent pourtant un même problème : rendre compte d’un monde complexe sans perdre le public en chemin, ni le tromper sur ce qui est en jeu.

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