Changement climatique et déchets en Algérie: les surprises de la Méditerranée

Depuis quelques années, les plages d’Alger sont envahies par des algues marines. L’origine de leur prolifération reste en débat.

par M’hamed Rebah

Aller à la plage, dans la banlieue d’Alger, par une belle journée d’été, ensoleillée, trouver la mer calme et ne pas se baigner avait une seule raison : la présence de méduses dans l’eau. Depuis quelques années, sur les mêmes plages algéroises, un autre obstacle s’est interposé entre le baigneur et la mer : la prolifération d’algues marines sur le rivage. Fin juin 2026, pendant plusieurs jours, ni méduses, ni algues, c’est la température excessivement glaciale de la mer, inhabituelle pour la saison, qui a empêché les estivants de se mettre à l’eau. De mémoire de riverains, la plage de La Poudrière, à Bologhine, dans la banlieue ouest d’Alger, n’a jamais connu, en été, une température de l’eau aussi basse, à un moment où, hors de l’eau, le thermomètre dépassait les 35 ° C.

Au nord de la Méditerranée, le même phénomène s’est produit. Les spécialistes l’ont expliqué par la « remontée d’eau » (upwelling), résumée en deux phrases : des vents puissants poussent l’eau chaude de surface vers le large ; celle-ci est remplacée par l’eau froide située en profondeur. A La Poudrière, après une courte période, l’eau a repris sa température « normale », comme si rien ne s’était passé, on ne sait d’ailleurs pas quelles traces la « remontée d’eau » a laissées sur l’écosystème marin en cet endroit. Il s’agissait d’une anomalie passagère, contraire à l’idée que l’on reçoit des sites spécialisés qui parlent plutôt d’une tendance au réchauffement de l’eau en mer Méditerranée, ce que les baigneurs ressentent sur les plages algéroises, sans grande inquiétude pour l’heure.

La source d’inquiétude demeure la prolifération des algues sur le rivage, gênant l’accès à l’eau, et quand elles s’effacent, c’est pour tapisser le fond, dégageant une odeur désagréable. Les hypothèses émises sur leur origine sont diverses et aussi convaincantes les unes que les autres, mais le mystère demeure entier. Le 1er juin, intervenant dans l’émission « L’invité du jour » sur la Chaîne 3 de la Radio algérienne, une experte en la matière, Mme Salem Chérif Yousra, chef de département Environnement et Aménagement à l’École nationale supérieure des sciences de la mer et de l’aménagement du territoire, a établi un lien entre la prolifération d’algues et la pollution marine issue des rejets domestiques. « On construit près de la mer, les rejets sont anarchiques », a-t-elle fait savoir. Au passage, elle relève qu’il n’y a pas de respect de la loi sur le littoral qui définit les limites à l’urbanisation. Elle avertit que les constructions « les pieds dans l’eau » risquent de faire disparaître les plages. Inévitablement, sont évoqués les déchets plastiques en Méditerranée, qui passe pour « la mer la plus polluée au monde », et leur transformation en micro-plastiques et nano-plastiques qui finissent par être ingérés avec le poisson que l’on mange.

Dès le début de l’entretien, Mme Salem Chérif Yousra a donné le ton : « en général, le littoral ne va pas tout le temps bien ». Ce sont ses premiers mots. Elle met cette situation, en grande partie, sur le compte des citoyens et leur comportement incivique durant toute l’année, à travers les rejets domestiques en mer et le non respect des lois qui concernent l’environnement, en particulier la loi sur le littoral. « La loi est claire, elle n’est pas respectée », insiste-t-elle. Elle parle de la loi sur le littoral promulguée en 2002, il y a 24 ans, dont on déplore, à ce jour encore, le non respect. Mme Salem Chérif Yousra confirme que l’écocitoyenneté est inexistante. « Malheureusement, ajoute-t-elle, les gens ne savent que ça se répercute sur eux, sur leur santé et sur leur bien-être».

Dans le domaine de l’environnement, le non respect de la loi est devenu une banalité. Le cas le plus choquant est le mépris affiché pour les dispositions sur la protection contre le bruit, pourtant considéré comme un risque sur la santé publique. Personne ne serait surpris d’apprendre qu’au milieu d’habitations, un concert assourdissant impose aux riverains des nuisances sonores insupportables jusqu’à 23 h 30 et parfois au-delà. Idem pour les activités de « sensibilisation » accompagnées, paradoxalement, d’une pollution sonore tout aussi insupportable prolongée jusqu’à minuit, produite, à titre d’exemple, par la diffusion sur écran d’une vidéo sur le numérique. Il s’agit d’un mépris non seulement pour la loi, mais également pour les citoyens riverains dont on attend en retour qu’ils aient un comportement civique respectueux des dispositions de la loi. Mme Salem Chérif Yousra n’a cessé de répéter que la solution aux problèmes d’environnement est simple : il faut respecter la loi et promouvoir l’éco-citoyenneté. Concernant le bruit, les dispositions juridiques sont claires. Y aura-t-il, un jour, une campagne de sensibilisation contre les nuisances sonores ?

La « marginalisation » de la loi, quand il s’agit de protection de l’environnement, se reflète dans la gestion des déchets ménagers. Dans les cités d’habitations où le ramassage des ordures est irrégulier, et l’incivisme la règle de conduite, les bacs débordent et les ordures finissent parfois éparpillées sur le sol, avec les effets sur l’esthétique des lieux et le cadre de vie dont la qualité se détériore, en plus de l’impact sur la santé et sur le moral des gens. Qui s’en soucie ?

Oued El Harrach, de retour

Dans ce contexte, on se remet à parler, comme avant, de l’Oued El Harrach, qui porte le nom de la commune d’Alger qu’il traverse avant l’embouchure. La cause : les relents qui s’en échappent et qui rappellent l’odeur nauséabonde qui a longtemps fait sa mauvaise réputation. L’architecte Ben Amara Elhabib, dans Le Quotidien d’Oran du 22 janvier 2026, décrit cet oued tel qu’il est : « Sans être un égout au sens technique du terme, il s’apparente, pour de nombreux riverains, à un égout à ciel ouvert, tant la pollution, les odeurs persistantes et l’absence de vie aquatique sont manifestes ». Il confirme que « dans des secteurs comme Gué de Constantine, Oued Smar et plusieurs zones industrielles de l’est de la capitale, le cours d’eau reçoit depuis des décennies des rejets domestiques et industriels insuffisamment traités ».

Même impression chez le journaliste Mohammed Iouanoughene qui a écrit en août 2025 : « l’Oued El Harrach, qui traverse l’est d’Alger avant de se jeter dans la baie, est depuis des décennies le reflet du rapport ambivalent de la capitale à son environnement. Transformé avec le temps en canal à ciel ouvert pour les eaux usées industrielles et domestiques, le fleuve a accumulé une pollution massive : métaux lourds, hydrocarbures, bactéries pathogènes, déchets en tous genres. Malgré de vastes travaux lancés depuis 2012, la réalité reste préoccupante, notamment à El Harrach et à son embouchure, où l’eau demeure noire, nauséabonde et impropre à tout usage récréatif ». Il rappelle que « jusqu’au milieu du XXe siècle, l’Oued El Harrach restait relativement propre : on y pratiquait l’irrigation, la pêche et la baignade, et l’on y trouvait moulins hydrauliques et faune aquatique abondante ». (https://www.algerie-dz.com › forums › algerie › 881659).

Dans son édition du 19 août 2025, El Watan a publié l’avis de Karim Ouamane, expert en environnement et en économie circulaire, ancien directeur général de l’Agence nationale des déchets (AND), sur l’état de Oued El Harrach. Il commence par rappeler que « les pouvoirs publics ont lancé au début des années 2010 un projet d’aménagement colossal. Cependant, cette approche a révélé ses insuffisances. En se concentrant sur l’aménagement physique et le traitement en aval, elle n’a pas été assez radicale sur le problème à la source. Malgré un cadre réglementaire en place, le contrôle des rejets industriels s’est avéré lacunaire, permettant la persistance de déversements illicites ». Le constat de Karim Ouamane est « sans appel : des eaux toujours polluées et un écosystème qui survit plus qu’il ne vit ». Pour y remédier, la même solution qu’il y a des dizaines d’années est avancée : « il est indispensable d’obliger toutes les unités industrielles polluantes à se doter de stations de prétraitement de leurs effluents ».

Le constat de la dégradation de l’état écologique de Oued El Harrah avait été fait dès les premières années après l’indépendance. Le 26 juin 1965, on pouvait lire dans le quotidien El Moudjahid (dont c’était les premiers numéros) : « pour la santé des riverains, les eaux d’Oued El Harrach doivent être rapidement épurées ». Quelques mois après, le 2 décembre 1965, le même journal parle d’une « tentative d’épuration des eaux de Oued El Harrach ». Le 9 novembre 1971, El Moudjahid publie un article sur « l’assainissement de Oued El Harrach ». Dans le livre L’écologie oubliée (Editions Marinoor, Algérie, 1999), qui traite des « problèmes d’environnement en Algérie à la veille de l’an 2000 », on peut noter ce qu’était Oued El Harrach avant la construction, au début des années 1950, de l’usine de papier de Baba Ali, appelée à l’époque Cellunaf. L’oued était propre, les enfants y nageaient et les adultes pêchaient le poisson. C’est après qu’il est devenu un « oued égout » dont la proximité se devinait à son odeur pestilentielle.

Les projets d’aménagement (toujours qualifiés d’« ambitieux ») n’ont pas manqué pour Oued El Harrach. Le plus connu, lancé en 1991, devait sauver l’oued au plan écologique. Une station d’épuration a été installée en 1989 à Baraki pour contribuer à l’assainissement de l’oued. Elle a été mise à l’arrêt en 1995 à la suite d’un acte terroriste de sabotage. Le projet a repris en 1997, puis a été retardé pour des raisons sécuritaires et financières et, en 2004, il a été réactivé. A l’époque, le ministre en charge du dossier croyait pouvoir annoncer triomphalement que « d’ici quelque temps, Alger ne versera plus d’eaux usées à la mer ».

En 2012, Oued El Harrach était présenté par une étude du ministère chargé de l’environnement, comme « une menace avérée pour la population algéroise, constituant un lieu de concentration de microbes et de microorganismes nuisibles, ainsi que de substances dangereuses pour la santé ; représentant ainsi une menace pour la baie d’Alger ». Autant dire, une plaie environnementale pour la capitale, comme l’était la décharge de Oued Smar.

Un an après, en 2013, Oued El Harrach a les honneurs de la presse sur fond de promesses qu’il allait perdre sa mauvaise réputation d’oued égout et redevenir ce qu’il était avant. Selon la version officielle, le nouveau projet d’aménagement devait être achevé en 2016. Il paraît que les carpes et les anguilles n’attendaient que ça pour revenir et on pourrait se baigner dans l’oued. Pour cela, il fallait doubler les capacités de traitement de la station d’épuration de Baraki, et réaliser à Baba Ali et Oued Smar, deux autres stations d’épuration des eaux usées provenant des usines implantées dans les zones industrielles d’Oued Smar, Baba Ali, El Harrach et Eucalyptus.

En 2022, le projet d’assainissement et de réhabilitation de l’oued n’était pas encore terminé. Dans El Moudjahid du 14 juin 2023, on pouvait apprendre que sur 107 entreprises industrielles recensées à proximité de l’oued dans sa partie territoriale appartenant à la wilaya de Blida, seules 11 étaient dotées de systèmes conçus pour l’élimination des déchets liquides polluants. Des campagnes de sensibilisation ont été menées vers des patrons d’entreprises industrielles pour les inciter à procéder à l’élimination des déchets liquides, sous peine de mises en demeure. Une commission nationale était chargée de superviser les mesures destinées à limiter les risques provoqués par les déchets industriels inertes déversés dans Oued el Harrach.

Depuis 2023, la gestion de l’Oued El Harrach a été confiée à l’établissement ECOLOH (établissement public chargé de la gestion de l’oued et de ses zones environnantes). Le but : préserver la propreté et la beauté de l’oued. De son côté, le ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie intensifie les opérations de contrôle sur le terrain au niveau des unités industrielles implantées sur les berges de l’oued. C’est la ministre, Kaouter Krikou, qui l’a fait savoir lors d’une séance plénière du Conseil de la nation, en novembre 2025. Elle a rappelé aux sénateurs que ces unités industrielles sont tenues de se doter de stations de traitement des rejets destinés à être déversés dans le milieu naturel, c’est-à-dire oued El Harrach. Son département, en coordination avec les secteurs de l’hydraulique et des collectivités locales, s’emploie à renforcer les mesures visant à éliminer définitivement les sources de pollution dans le cadre du projet d’aménagement d’Oued El-Harrach, a insisté la ministre. On en est là.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 14 juillet 2026.

Photo : la plage El Kettani, à Bab El Oued, le 14 juillet 2026, où toutes les conditions étaient bonnes pour la baignade © M’hamed Rebah

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