En 2026, des alternatives sur des territoires pour « inventer une autre vie » ? – par Pierre Grillet

Syndicats du vivant comme celui de la Montagne limousine, chambres d’agriculture alternatives comme au Pays Basque… Une plongée très documentée dans des expériences en dehors des sentiers battus.

par Pierre Grillet  (*)

« Une autre vie s’invente ici » est un slogan phare des parcs naturels régionaux (PNR) implantés dans toutes les régions françaises. Pourtant, si la plupart des équipes techniques de ces PNR et quelques-uns parmi leurs élus sont réellement motivés et impliqués pour essayer d’y parvenir, une telle volonté ne se concrétise que très partiellement sans répondre réellement aux enjeux actuels vis-à-vis de nos relations avec l’ensemble de la communauté biotique. Car ces territoires labellisés restent sous la férule des institutions en place, sans réel pouvoir de bifurcation. Pourrions-nous faire différemment, voire autrement pour enclencher un véritable processus de changement, passage obligé pour inventer cette autre vie ?

S’interroger collectivement sur nos représentations du mot « territoire »

Quelle est notre définition du territoire, de notre rapport à la terre ? Au vivant ? Au non vivant ? Quel niveau d’autonomie voulons-nous mettre en place par rapport aux collectivités territoriales et à l’État ? Existe-t-il des alternatives locales sur lesquelles s’appuyer ? L’anthropologue Charles Stépanoff décrit au sujet de notre société « une perte d’intérêt général pour le monde vivant » (1). Un monde vivant devenu affaire d’experts alors qu’il était auparavant au cœur de multiples civilisations et concernait chaque individu. Ainsi, comme le dit l’ethnologue Martin Schaffner : « nous ne sommes plus en mesure d’habiter correctement nos territoires » (2). Comment pourrions-nous rétablir cet intérêt perdu pour le monde vivant ?

Pour l’anthropologue Philippe Descola, « un territoire n’est pas défini par une portion d’espaces mais par un type de relation à la terre » et notre vision habituelle d’un territoire ne doit pas faire oublier les « très nombreuses conceptions du territoire qui se sont développées au fil des siècles et qui continuent d’avoir cours dans bien des régions du monde… Nous avons assimilé une conception moderne, eurocentrée du territoire qu’il conviendrait peut-être de dépasser en s’inspirant des idées et des pratiques que d’autres civilisations, d’autres cultures, ont mis en œuvre dans leur rapport à la terre », sans pour cela essentialiser les peuples autochtones. Raisonner sans contraintes de limites administratives et institutionnelles en est probablement la première étape.

Avec une entrée par biorégions ?

Le concept de biorégion est apparu aux États Unis dès les années 1970. Une définition parmi d’autres du World Resources Institute est reprise dans le livre dirigé par Agnès Sinaï Ecologie des biorégions (3) : « Une biorégion est un territoire terrestre et aquatique dont les limites ne sont pas définies par des frontières politiques, mais par des limites géographiques des communautés humaines et des systèmes écologiques ». Selon l’essayiste américain Kirkpatrick Sale (4), il s’agit d’« un lieu de vie, une région unique qu’il est possible de définir par des limites naturelles (et non pas politiques), et qui possède un ensemble de caractéristiques géographiques, climatiques, hydrologiques et écologiques capables d’accueillir des communautés vivantes humaines et non humaines… ». Pour Agnès Sinaï, directrice de l’institut Momentum (et membre des JNE) : « Les habitants deviennent coproducteurs de leur territoire, plutôt qu’usagers et consommateurs » (5).

Le biorégionalisme propose de repenser l’espace en fonction des écosystèmes et d’abandonner les découpages administratifs ou territoires qui n’ont aucune signification logique. Une démarche qui nécessiterait une implication citoyenne forte pour définir les limites d’une biorégion et qui doit aussi passer par le refus d’un repli sur soi, d’une soi-disant identité figée qui servirait de prétexte pour refuser l’autre. Les biorégions doivent être ouvertes aux échanges, accessibles pour quiconque voudrait y habiter d’où qu’il vienne. Ce concept a mis un certain temps pour être vulgarisé en Europe et en France. Ces dernières années, il est repris et développé par de nombreux collectifs, auteurs et penseurs.

Créer partout des « syndicats du vivant » ?

Le Syndicat de la Montagne limousine, sur le plateau de Millevaches, est un collectif totalement indépendant du PNR existant, lequel ne répond, pour de nombreux habitants, que très peu aux attentes de la population. Le fonctionnement d’un tel syndicat vise à une autonomie de moyens totalement indépendante des institutions classiques. Le territoire concerné est à cheval sur trois départements et couvre une centaine de communes pour 25 000 habitants. Sur son site, on peut lire : « Initiative d’habitantes et d’habitants, le Syndicat de la Montagne limousine est l’outil dont nous nous sommes dotés pour défendre et mettre en œuvre notre vision du territoire…. Nous ne voulons plus être les éternels spectateurs et spectatrices d’un monde qui n’en finit pas de s’effondrer. Aucun gouvernement n’apportera plus de solution. Il est temps de porter nos espoirs et nos forces ailleurs. La Montagne limousine, où nous vivons, est l’échelle adéquate pour nous saisir d’un certain nombre de problèmes essentiels qui sans cela font naître en nous un grand sentiment d’impuissance ».

Ce syndicat travaille sur l’agriculture, l’alimentation, le logement, l’énergie, la forêt, l’eau, l’accueil des immigrés, l’éducation, la mobilité… Il faut agir pour bousculer l’ordre établi et arrêter de l’accompagner en laissant croire que nous irions vers de véritables changements. Pour Benjamin Rosoux, du Syndicat de la Montagne limousine, « il nous faut impérativement relocaliser l’usage et la transformation des ressources, favoriser l’installation de maraîchers et ré-habiter ces terres qui ont été dévastées par le système qui a organisé l’exode rural et le mépris de celles et ceux qui auraient voulu suivre d’autres voies ». La population, dans sa diversité, doit pouvoir organiser un « vivre ensemble » sur des rapports économiques et écologiques opposés à ceux du capitalisme colonial, lequel spécule sur la misère et des formes d’esclavagismes dont certains se gavent jusqu’à l’extinction de la vie, uniquement pour leurs profits égoïstes. Pour y arriver, il est indispensable de motiver les habitants des espaces concernés. Il faut donc que ceux-ci comprennent que leurs attentes et leurs idées seront pris en compte et débattus collectivement dans le cadre de cette plateforme, véritable outil d’émancipation collective ancré sur le territoire. Ce syndicat, ouvert sur les autres expériences et les échanges, a accueilli en 2024 « l’assemblée nationale pour des forêts vivantes », qui a réuni pas moins de 90 collectifs venus de toute la France et dont l’objectif principal est de « rassembler des groupes locaux et des organisations nationales afin de renforcer le mouvement engagé dans la préservation des forêts »… Il accompagne également les réflexions conduites par le syndicat de la Montagne Noire, un autre collectif dans le sud du Massif central qui réfléchit actuellement sur ses domaines et modalités d’action.

Créer partout des chambres d’agriculture alternatives ?

Ne se sentant pas concernés par les orientations et le fonctionnement des chambres d’agriculture le plus souvent gérées par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), syndicat productiviste, responsable de la disparition d’un grand nombre de paysans ou la Coordination Rurale (CR) dont des dirigeants-es sont proches de l’extrême droite, des paysans du Pays basque décidèrent de prendre eux-mêmes leur destin en main. Ils créèrent alors une chambre d’agriculture alternative pour travailler autour de l’autonomie, la répartition pour avoir la possibilité de vivre sur tout le territoire, la transmissibilité pour assurer la pérennité des fermes, le travail avec la nature pour respecter la terre nourricière, la qualité des produits, le développement local pour participer activement à la vie du Pays. Soutenue par la Confédération paysanne, la chambre alternative du Pays basque est ouverte aux citoyens. « L’agriculture n’est pas le problème des agriculteurs uniquement, mais de la société tout entière », soulignait son coprésident au journal Basta. Un véritable laboratoire de l’agriculture paysanne.

Pour essayer d’y parvenir

S’appuyer sur des représentations territoriales mettant en avant notre manière d’habiter, créer des collectifs en capacité d’agir, donner priorité dans les systèmes de production à la propriété d’usage sur la propriété lucrative devraient nous permettre de développer localement des initiatives dont certaines, dans des contextes contraints, font déjà preuve d’efficacité. Celles-ci pourraient alors se répandre au point d’influencer les politiques nationales. Ainsi, notre vie est étroitement dépendante d’une terre qui devrait être reconnue partout comme un commun où la spéculation et l’accaparement sont interdits. Des exemples d’initiatives locales tendent à se multiplier. Le cas le plus emblématique et résistant dans la durée est probablement celui des paysans du Larzac. Dans les années 1970-80, suite à leur combat puis leur victoire (en 1981) contre le projet d’agrandissement d’un terrain militaire, ils sont parvenus à sortir leurs terres de la propriété privée pour y instaurer une gestion collective permettant aux occupants de profiter de l’usage des lieux sans risque d’en être chassés et sans avoir à s’endetter lourdement (6) : le paysan locataire travaille sur les lieux et y habite jusqu’à sa retraite, puis la ferme est attribuée à de nouveaux occupants. Résultat, le Larzac est sans doute le seul endroit en France où le nombre de paysans ne diminue pas : en 2021, la Société civile des terres du Larzac (SCTL) enregistrait lors de chaque départ en retraite, au moins 10 candidatures nouvelles pour l’installation ! Ce qui fait dire à la STCL : « Les habitants du Larzac ont prouvé que la gestion collective de l’usage de la terre était non seulement souhaitable mais possible à une grande échelle ». Outil collectif en autogestion, le Larzac est un « laboratoire foncier de la France ». De multiples formules existent ailleurs comme les Sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC agricoles) composées d’agriculteurs, d’élus, de citoyens permettant de mettre les terres à l’abri des spéculations pour les confier en location à des paysans. Ces initiatives vont dans le sens d’une transformation des usages de la terre, loin de réformettes qui ne changent rien.

La population, dans sa diversité devra s’engager dans des stratégies de mobilisations, de revendications et parfois d’actions d’affrontements avec des dominants, lesquels ne se laisseront pas faire sans essayer de casser l’émancipation collective. Les collectifs ne pourront voir le jour sans celles et ceux qui en posent déjà les jalons, comme le Syndicat de la Montagne limousine, mais aussi ces paysans qui ont créé au Pays Basque la chambre d’agriculture alternative, les organisations de travailleurs ainsi que celles qui luttent contre l’accaparement des terres ou de l’eau et qui s’opposent aux projets inutiles. Celles et ceux qui pèsent dans l’échiquier politique pour que les stratégies humaines ne détruisent pas le vivant, les cultures, savoirs locaux et tissus sociaux qui fondent la démocratie et les rapports de paix.

Pour qu’« une autre vie » devienne enfin réalité sur l’ensemble du pays.

(*) Avec la collaboration de Laury Gingreau, Mélissa Gingreau, Philippe Véniel, Marie-Do Couturier. Remerciements à Didier Montfort et au Syndicat de la Montagne limousine.
p.grillet@wanadoo.fr

(1) Stépanoff, Ch. 2024. Attachements. Éditions La Découverte.
(2) Marin Schaffner : «… le caractère abimé et exploité de nos territoires pourtant vivants et que nous ne sommes plus en mesure d’habiter correctement ». In Ecologie des biorégions. 2025. Ouvrage collectif dirigé par Agnès Sinaï aux éditions Terre Urbaine.
(3) Sinaï, A. (dir.). 2025. Ecologie des biorégions. Éditions Terre Urbaine.
4 – Kirkpatrick Sale, L’art d’habiter la terre. La vision biorégionale, traduit de l’anglais et introduit par Mathias Rollot, Postface de Sébastien Marot, Coll. Domaine Sauvage, éditions Wildproject, 2020. Dwellers in the Land, 1985.
(5) Sinaï A. 2023. Réhabiter le monde. Éditions Seuil.
(6) L’endettement agricole lors de l’installation reste un frein majeur pour de nouvelles installations. La question de la propriété collective et d’usage des outils de production semble essentielle à intégrer dans toute réflexion liée à l’avenir de territoires et de ce que nous voulons en faire. Nous conseillons d’explorer le site Réseau salariat pour approfondir cette proposition.

A lire
La subsistance : une perspective écoféministe. Veronika Bennholdt-Thomsen et Maria Mies, 2022. Éditions La Lenteur.
« Écrit par deux sociologues, cet ouvrage est un appel à redécouvrir la subsistance. Plutôt que d’être associée à la misère et à l’arriération, elle devient la condition même de notre autonomie, de notre dignité, d’une nouvelle liberté, et sans doute, la seule perspective viable pour sortir du capitalisme ».

Ecologie des biorégions. 2025. Éditions Terre Urbaine. Pour Agnès Sinaï,  « il y a dans la démarche biorégionaliste une manière de décompartimenter les mondes et de les relier jusqu’aux mémoires enfouies invitées à surgir à la surface. Actualiser l’invisible, le marginal, le vital, et en faire un objet de soin, de réparation, c’est une des visées du projet de biorégion. ».

Sentir, penser avec la terre, Arturo Escobar, (2018, Éditions du Seuil. La lecture de ce livre écrit par un anthropologue nous permet de décentrer nos regards et d’élargir nos réflexions en nous incitant à dépasser le cadre dominant qui, le plus souvent, nous restreint dans notre manière de penser.

La croissance verte contre la nature. Critique de l’écologie marchande. Hélène Tordjman, 2021. Éditions La Découverte.
« La transition écologique, du Pacte vert européen ou du Green New Deal, pour répondre tout à la fois à la crise climatique, au déclin de la biodiversité et à la dégradation de la biosphère est-elle vraiment en mesure de pallier les enjeux actuels ? »

 

 

 

 

 

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