Au Festival de la décroissance à Saint-Maixent-l’Ecole, l’alimentation toujours en débat

Du 25 au 27 juillet 2025, la troisième édition du Festival de la décroissance s’est tenue à Saint-Maixent- l’Ecole, dans les Deux-Sèvres. La décroissance, un thème cher à notre députée Delphine Batho (l’une des partenaires de cette manifestation avec Génération Ecologie) (1) entre autres, pour qui « la gauche et la droite, c’est terminé » (2). Un festival conçu, selon les mots de son président, « comme une respiration dans un monde qui étouffe ». À l’instar des précédentes éditions, la foule était au rendez-vous et les multiples causeries proposées ont quasiment toutes fait le plein. Ce fut notamment le cas lors du débat organisé sur le thème de l’alimentation intitulé : « Ravages de notre système alimentaire : quelles solutions ? »

par Pierre Grillet

Une conférence pour dénoncer une nouvelle fois notre ultra-dépendance vis-à-vis d’une poignée de multinationales de l’agroalimentaire qui contrôlent la quasi-totalité du système aussi bien au niveau du type d’alimentation disponible pour l’ensemble des consommateurs que vis-à-vis des agriculteurs sur lesquels elles exercent un pouvoir nocif (1 agriculteur sur 6 vit en dessous du seuil de pauvreté selon l’INSEE). Un système quasiment « verrouillé ».

L’occasion pour Karine Jacquemart, autrice du livre Les dangers de notre alimentation (éditions Payot) et présidente de l’organisation Foodwatch, une ONG qui se bat pour une alimentation sans risques, saine et abordable pour tous et toutes, de rappeler qu’en aucun cas l’individu consommateur qui va faire ses courses au supermarché du coin n’est responsable de cet état de fait.

La possibilité de choisir une nourriture plus saine, durable, abordable et digne, choisir les lieux de distribution, préférer le bio aux produits industriels conventionnels est, certes, un choix que chaque consommateur devrait avoir la possibilité de faire. Pourtant, on en est loin, non seulement en France mais dans le monde. Choisir lorsqu’on est appauvri sans cesse par le système, que le temps nécessaire pour faire de tels choix et accéder aux circuits vertueux est occupé par le travail, les conditions de vie difficiles et la crainte de ne pas boucler la fin du mois, devient un luxe qu’un nombre de plus en plus grand de consommateurs ne peuvent s’offrir.

« Les cinq plus grandes enseignes de la distribution contrôlent plus de 80 % du marché et 70 % des achats alimentaires sont faits dans les supermarchés aujourd’hui en France », nous rappelle Karine Jacquemart. Ainsi, ce sont les personnes au pouvoir d’achat limité qui vont subir les conséquences d’une alimentation déséquilibrée et dangereuse pour la santé car plus accessible avec des prix plus bas.

Mélissa Mialon, chercheuse à l’Inserm, ingénieure en agroalimentaire et autrice de Big Food & Cie, comment la recherche du profit à tout prix nuit à notre santé (éditions Thierry Souccar), le dit sans détour : « Les industriels de l’alimentation savent que leurs produits sont nocifs ». Cette scientifique nous explique également la difficulté pour les chercheurs à travailler de manière autonome, sans contraintes sur le sujet de l’agro-alimentaire. Elle évoque notamment des menaces reçues régulièrement. Pour plus de tranquillité, il est plus facile pour un chercheur en agro-alimentaire de se faire financer ses travaux par les multinationales concernées avec tous les conflits d’intérêt qu’une telle situation entraîne.

Le troisième intervenant, Gabriel Malek, diplômé de l’Ecole Normale Supérieure et de Sciences Po, est président de Alter Kapitae. Son ONG Alter Kapitae « défend un nouveau modèle de société fondé sur l’idée de décroissance prospère ». Il dénonce le capitalisme comme étant la source des problèmes évoqués autour de l’alimentation et introduit dans le débat le projet de sécurité sociale de l’alimentation (SSA) qui permettrait à chaque citoyen de choisir librement sa nourriture. Un projet énoncé rapidement, qui a suscité des intérêts et questionnements de la part du public et qui offre des perspectives de solution parmi d’autres.

Lors du débat sur l’alimentation au Festival de la décroissance de Saint-Maixent (Deux-Sèvres), de gauche à droite : Karine Jacquemart, présidente de l’organisation Foodwatch, Mélissa Mialon, chercheuse à l’Inserm, ingénieure en agroalimentaire & Gabriel Malek, président de Alter Kapitae © Pierre Grillet

Oui, des alternatives locales explosent un peu partout en France et c’est une excellente chose. Les échanges avec le public ont démontré leur existence et les intervenants ont insisté sur l’importance de ces initiatives. Mais comment parvenir à une généralisation qui toucherait l’ensemble du territoire et la totalité de la population sans que ces démarches locales soient, à l’instar de ces multiples tiers lieux, voire même éco-lieux, créés ces dernières années, à leur tour, au moins pour certains, vite récupérés par le système en place ? La question reste ouverte.

Où sont les travailleurs·euses de l’agro-alimentaire ?

Un regret que l’on pourrait renouveler pour presque tous les débats autour de ce thème, c’est l’absence de représentants de travailleurs·euses de l’agro-alimentaire (du travail agricole à la transformation et la distribution des produits), une filière qui concernait environ 1,3 million de personnes en 2022. Des travailleurs·euses qui exercent leur activité très souvent dans des conditions particulièrement difficiles, proches dans certains cas de l’esclavage – souvent dans de grosses exploitations agricoles – (3) avec des accidents du travail (4) dont le nombre est de 50 % supérieur à la moyenne des activités professionnelles (5) et qui passent totalement sous silence médiatique. Ils constituent une force incontournable pour changer le système. Quelles sont leurs préoccupations ? Comment voient-ils/elles l’avenir ? Comment se positionnent-ils/elles ? Comment voient-ils/elles l’application d’une SSA généralisée qui devrait passer par une toute autre organisation du travail, la remise en cause de la propriété des moyens de production, quoi qu’en dise Delphine Batho (6), entraînant ainsi un changement complet dans ce secteur ? Comment se positionnent-ils/elles sur un thème comme celui de la décroissance ? Une telle démarche dépendra beaucoup des souhaits et attentes ainsi que de l’implication des salariés de cette industrie. Cet aspect a été ignoré par les intervenants. Ces travailleurs-euses et leurs difficultés sont déjà quasi-invisibilisés dans notre société, un festival comme celui-ci devrait au contraire leur donner la place qui leur revient et permettre ainsi, pour une fois, au public dit écolo de les rencontrer et réciproquement.

Quel avenir pour le Festival de la décroissance ?

Force est de reconnaître que la quasi-totalité du public présent lors de ce débat semblait déjà convaincu, à l’image de l’ensemble des participants de ce Festival de la décroissance. Lorsque l’une des intervenantes lors du débat sur l’alimentation a demandé qui avait signé la pétition contre la loi Duplomb, plus des 2/3 de l’assemblée ont levé la main. Comme souvent dans ce genre de rencontre, on vient probablement déjà acquis à la cause pour mieux s’informer, se former, discuter, découvrir des livres, des personnes que l’on ne connaissait pas, ce qui est déjà très positif.

Village de l’eau à Melle en 2024 et Festival de la décroissance à Saint-Maixent : deux traitements très différents de la part des autorités

Le Village de l’eau à Melle en juillet 2024 était totalement bouclé par des gendarmes suréquipés, mitraillette au poing, ses participants contrôlés, photographiés, fichés, fouillés, survolés presque constamment par des drones et hélicoptères. Les autorités confisquaient même des piquets de tente et des gourdes… Le récent rapport des observatoires des libertés publiques et des pratiques sur ces événements est très clair : « les personnes présentes étaient traitées comme des délinquants ; les objets du quotidien comme des armes » (7). Ici, rien de tout cela dans ce cadre très tranquille, presque bucolique du centre bourg de Saint-Maixent. L’impression de se retrouver immergé pour quelque temps au sein d’un petit îlot bien calme, bien protégé, arboré à souhait pour plus de confort thermique, en partie déconnecté du reste de la ville. Un îlot peuplé de personnes plus ou moins contestataires mais très gentilles, dépourvues de tout slogan qui risquerait de « choquer ». Une plongée dans une ambiance qui favorise largement le ressenti d’un entre soi douillet, très consensuel, alternatif certes mais comme il convient, sans faire de vagues, sans dérangements. Idéal pour faire la sieste.

Fêter la décroissance dans un univers capitaliste, pour combien de temps encore ?

On peut se demander combien d’années vivra un tel festival. Quarante années ou plus comme d’autres ? Deviendra-t-il une institution, passage obligé d’une jeunesse en révolte (avec beaucoup de vieux nostalgiques) avant que celle-ci ne s’installe, très apaisée et complice dans la société destructrice, un peu à l’image de la génération révoltée des années 70 ? Un marche-pied confortable pour la carrière de certains-es élus-es et futurs notables ?

Probablement, le meilleur qui puisse arriver à ce Festival, c’est qu’il soit éphémère, qu’il n’ait plus lieu d’être à brève échéance, car les changements, les ruptures auront enfin été réalisés. En attendant, si une nouvelle édition prend forme pour 2026, pourquoi ne pas envisager de changer de lieu ? Dans un quartier populaire de Niort, Poitiers ou Saint-Maixent ?
À l’entrée de Saint-Maixent-l’Ecole, des panneaux annonçant deux événements étaient posés l’un à côté de l’autre : le Festival de la décroissance et une compétition de moto-cross. Autrement dit, amusez-vous comme il convient, il en faut pour tous les goûts… Choisir ? Hors de question. La société capitaliste sait parfaitement intégrer les préoccupations les plus contradictoires, un moyen pour s’assurer que le peuple se tienne bien sage. Pour combien de temps encore ?

Pourtant, c’est là un thème central pour notre avenir et qui devrait l’être lors d’un festival de la décroissance : il faudra bien choisir sur ce que l’on veut garder, si nécessaire développer, créer et ce que l’on veut, et ce que l’on doit abandonner. Qui pour décider ? Un pouvoir fort et autoritaire que nous ne voulons pas ou une décision collective des citoyens ? Mais pour obtenir une décision collective argumentée, comment y parvenir tant qu’on se satisfait de l’entre soi ? Pour faire appliquer les décisions, il faudra bien remettre en cause la propriété des biens de production. Tout en acceptant l’idée que certaines décisions prises par la totalité des citoyens peuvent aussi se révéler contraires aux attentes écologistes. Voilà des thèmes de réflexion urgents, indispensables à conduire si on veut véritablement changer. Mais le désire-t-on réellement ?

Relecture : Marie-Do Couturier

(1) Le Festival de la décroissance a comme partenaires programmatiques : Génération Ecologie, Adrastia, La Maison Commune de la Décroissance, Adaptation Radicale.
(2) Citation extraite du livre de Delphine Batho : Ecologie intégrale (éditions du Rocher). 2019. p. 29.
(3) Jeudi 22 mai 2025, au tribunal de Nîmes, pour l’audience en appel, plusieurs dizaines de militants du Codetras (Collectif de défense des travailleurs et travailleuses étrangers de l’agriculture dans les Bouches-du-Rhône) se sont réunis pour apporter leur soutien à la lanceuse d’alerte marocaine Yasmina Tellal, victime, de 2012 à 2017, d’exploitation et de harcèlement sexuel au sein de l’entreprise d’intérim espagnole Laboral Terra.
https://www.lagazettedenimes.fr/societe/2025-05-22-exploitation-des-travailleuses-etrangeres-et-agricoles-du-monde-au-tribunal-de-nimes-pour-soutenir-yasmina/
Lien vers le CODETRAS : http://www.codetras.org/
(4) « Le monde agricole est particulièrement concerné par les accidents du travail. En effet, avec 110 décès par an, presque un tous les trois jours, il se montre très exposé. Les chiffres le prouvent : en 2021, on totalisait 47 000 accidents, dont 42,3 % dans le secteur culture-élevage et 25,7 % pour les travaux agricoles. Parmi les victimes, 91 % sont des hommes, âgés de 50 à 59 ans pour 39 % d’entre eux ». Source : ministère de l’Agriculture.
(5) chiffres extraits du site :
https://www.bing.com/search?q=www.acces-industrie.com%2Fblog%2Fchiffres-cles-des-accidents-du-travail-lies-a-la-m%E2%80%A6&form=IPRV10
(6) « Propriété individuelle ou collective des moyens de production… ne change pas la destruction des ressources et la pollution ». Delphine Batho in Ecologie intégrale, p. 71.
(7) 2025 (24 juin). « Pratiques policières pendant la mobilisation contre les mégabassines », 16 au 21 juillet 2024. https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2025/06/RAPPORT_MEGABASSINES2024-1.pdf

Cliquez ici pour lire le témoignage d’un bénévole à ce Festival et ses réactions à cet article.

Photo du haut : en 2025, la plupart des rassemblements autour de l’écologie, comme ici le Festival de la décroissance à Saint-Maixent (Deux-Sèvres), abordent le thème crucial de l’alimentation. Est-il possible de manger sans s’empoisonner ? Comment faire pour chaque humain ait la possibilité de choisir sa nourriture ? Le tout accompagné de pratiques agricoles moins destructrices et polluantes. L’affluence du public lors de ce débat, en pleine tourmente estivale causée, entre autres, par la loi Duplomb et ses conséquences désastreuses, démontre l’urgence d’une telle réflexion et surtout l’urgence d’y apporter de vraies réponses concrètes © Pierre Grillet

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