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Texte du : 31/08/02

Agriculture bio et démocratie durable

Les vaches sont africaines, tout comme les cochons qui errent en plein champ, les oies et les chèvres qui se gavent d'herbe un peu sèche en cette fin d'hiver avant de venir manger un complément de foin et de feuilles. Le " patron " de l'Ubuntu farm, Huibert Frankein, explique: " le développement durable commence sur ce principe: utiliser les animaux domestiques indigènes adaptés au pays. On respecte les sols et on prend moins de risques avec des animaux adaptés au climat, à la région ". Au volant d'un minibus, car il y a 400 hectares d'exploitation à découvrir, Huibert nous fait parcourir avec un plaisir manifeste le domaine qu'il partage avec une centaine de salariés : des ouvriers et ouvrières agricoles aux enseignants en passant par les boulangères et aussi les quelques infirmières qui s'efforcent de soigner des gens de la région atteint par le sida. Dans une petite clinique intégrée au domaine.

Chaque matin, vers 7 heures et demie, ces gens se retrouvent tous devant la cour de la ferme ou bien, s'il pleut dans un grand hangar, pour former un grand cercle. Ils consacrent quelques minutes à se raconter leurs éventuels problèmes puis, noirs et blancs s'étant symboliquement donnés la main pendant quelques secondes, tout le monde part au travail. Occupations variées bien sur, mais basées pour tout le monde sur un principe simple : sur le domaine chacun remplit au moins deux tâches, les plus différentes possibles. Ainsi le responsable du petit restaurant, Ian, est également prof d'informatique, d'économie et de comptabilité; et la chef de cuisine Madi, sa femme, s'occupe de l'intendance mais enseigne aussi la cuisine aux étudiants et aux étudiantes les plus âgés. Dans un an elle espère faire fonctionner une véritable école de cuisine. Tout en initiant évidemment les élèves aux subtilités et aux impératifs de la cuisine " bio ".Noami Boisson gère la boutique du domaine tout en donnant des cours de coupe de vêtements. Elle dit gentiment : " ici nous avons plus une mode de vie qu'un métier. Avec un fort rapport aux gens et à la terre ". A quelques mètres, c'est un noir handicapé virtuose du fauteuil roulant qui organise la préparation des plantations, surveillant d'un œil attentif les premiers plants de salades et de romarin. Quand il explique les subtilités de ses cultures sans engrais, on ne peut plus l'arrêter.

 

(...)

A Ubuntu farm, en langue zoulou " ferme de l'humanité ", on ne jure que par l'agriculture bio, chacun étant persuadé ici que la véritable agriculture durable ne peut être qu'une agriculture sans recours aux pesticides et engrais de synthèse. Tous expliquent ensuite: " le développement durable de ce pays, la démocratie durable, ne peut passer que par l'entente et l'harmonie entre les Sud-africains noirs et les Sud-africains d'origine européenne.
Bientôt fonctionnera ici un centre de formation agricole qui permettra à des jeunes de reproduire nos techniques, d'améliorer nos choix, d'aider les autres expériences qui se développent dans le pays. Nous sommes l'avenir ". François Dufour, un des responsables de la Confédération paysanne qui se bat pour faire tourner la ferme bio de 32 hectares dans la Manche, ne cache pas son admiration devant la foi, l'obstination de cette équipe. Surtout quand il entend dire que leur agriculture bio n'est pas une " religion " mais un choix raisonné.

L'expérience lancée en catimini et avec mille difficultés sous le régime de l'apartheid finissant, c'est évidemment épanoui après la libération puis l'arrivée au pouvoir de Nelson Mandela. Symbole de ces temps nouveaux, symbole encore rare dans cette Afrique du sud toujours durement marqué par la séparation des races : la chorale des étudiants mêlant les blancs et les noirs, et les jeunes blancs qui chantent avec enthousiasme en zoulou. Spectacle inimaginable et surtout inacceptable au temps de l'apartheid.
Du cours moyen à la terminale, 300 enfants et adolescents vont ici en classe. Une partie en internat, les autres venant tous les matins de la région de Pretoria. Des fils de banquier aux enfants de travailleurs dont les études sont payés par des bourses, tous viennent ici sur une base volontaire, après un entretien avec les enseignants. Madi insiste sur cette égalité et sur des études préparant aussi bien aux métiers manuels qu'aux professions intellectuelles. Dans les cours, dans les expériences pratiques qu'ils ont sur le domaine, les enfants intègrent la notion de développement rural ". L'idée, complètent d'autres enseignants, est qu'ils prennent conscience que dans leurs métiers, dans leur comportement, ils devront économiser les ressources de la planète, que cela doit devenir comme un réflexe. Et tous les jours ils sont confrontés à l'usage raisonnable de la nature.

" Barbara Benz, à la fois chargée des relations publiques et enseignante, ne voudrait pas que les visiteurs pensent que la ferme d'Ubuntu et ses multiples activités fonctionnent en circuit fermé: "nous sommes largement ouvert sur le monde. Ici nous préparons une nouvelle Afrique du sud, un pays où les blancs d'origine européenne et les noirs vivront en harmonie, dans une démocratie ressemblant à la votre. Nous y contribuons. Nous ne sommes pas les seuls à travailler en ce sens. Mais notre idée maîtresse c'est qu'il nous faut former des gens à ces nouveaux rapports aux ressources, au développement durable.

La ferme nourrit tous les gens qui y vivent mais elle vend également sa viande, ses légumes, ses fruits, son pain, son fromage dans des boutiques de la région de Pretoria. L'idée de base, celle du développement durable, est ici qu'il faut toujours préférer un traitement sur place à une vente de produits bruts. Le terrain se révèle-t-il favorable à la croissance du romarin et de quelques autres plantes aromatiques ? Les gens d'Ubuntu décident que la logique est donc de produire sur place des essences de plantes plutôt que de livrer la production à un transformateur. Et avec l'aide de la Communauté européenne, ils installent une distillerie qui fournit un produit sans reproche car ne contenant aucun résidu de pesticide ni aucun additif.
Devin, petit blanc blond de sept ans, cesse de courir quelques minutes avec ses camarades pour dire que " oui, j'aime bien la nature, je suis bien ici parce que je vois mes copains tout le temps, que la discipline n'est pas sévère ". Les grands qui viennent de recevoir à la fenêtre de la cuisine de gros sandwiches qu'ils arrosent largement de ketch-up (bio), ne disent pas autre chose. Assis à des tables ils refont le monde et leurs vies, en noir et blanc, mélangés, à l'aise. Ce qui ici est encore une révolution. Sous l'œil attentif des enseignants prompts à apaiser les conflits d'adolescents. " Ici, dit Ian, une prof est simplement un ami qui en sait plus qu'aux, qui a plus d'expérience. J'ai découvert à Ubuntu que j'aimais enseigner. " Dans une autre vie, il a par exemple travaillé pour la Forpronu à Sarajevo, avec les Français.
Un paradis Ubuntu ? " Surtout pas dit Madi, ici ne viennent que de fortes personnalités. Il y a donc des conflits, des problèmes à résoudre en permanence. Mais nous nous en sortons parce que nous sommes tous fiers de ce que nous faisons ". Ils sont également heureux de faire école.
Dans les vergers, les pêcheurs commencent à fleurir en dépit de l'altitude proche de 1400 mètres. Les amandiers aussi. Et les gousses des fèves, gorgés par deux orages exceptionnels en cette saison sèche, sont prometteuses. Il est 8 heures et les effluves de la boulangerie se répandent vers les bâtiments, se mêlant aux odeurs plus fortes du fromage qui cuit alors que les vaches quittent la salle de traite pour gagner les champs. Tandis que des hommes et des femmes échangent de belles phrases au Sommet de la Terre à une centaine de kilomètres, d'autres hommes, d'autres femmes, qui faisaient du développement durable pratiquement sans le savoir, prouvent dans leur vie quotidienne réussie, intellectuellement et économiquement, qu'un autre monde est effectivement possible sans s'imposer une existence ascétique.

Claude-Marie Vadrot
Envoyé spécial du journal du dimanche
A Johannesbourg

Pour en savoir plus: bdfarms@iafrica.com et www.ubuntucentre.co.za