Agriculture
bio et démocratie durable
Les vaches sont africaines, tout comme les cochons qui errent en plein champ,
les oies et les chèvres qui se gavent d'herbe un peu sèche en cette fin d'hiver
avant de venir manger un complément de foin et de feuilles. Le " patron " de l'Ubuntu
farm, Huibert Frankein, explique: " le développement durable commence sur ce principe:
utiliser les animaux domestiques indigènes adaptés au pays. On respecte les sols
et on prend moins de risques avec des animaux adaptés au climat, à la région ".
Au volant d'un minibus, car il y a 400 hectares d'exploitation à découvrir, Huibert
nous fait parcourir avec un plaisir manifeste le domaine qu'il partage avec une
centaine de salariés : des ouvriers et ouvrières agricoles aux enseignants en
passant par les boulangères et aussi les quelques infirmières qui s'efforcent
de soigner des gens de la région atteint par le sida. Dans une petite clinique
intégrée au domaine.
Chaque matin,
vers 7 heures et demie, ces gens se retrouvent tous devant la cour de la ferme
ou bien, s'il pleut dans un grand hangar, pour former un grand cercle. Ils consacrent
quelques minutes à se raconter leurs éventuels problèmes puis, noirs et blancs
s'étant symboliquement donnés la main pendant quelques secondes, tout le monde
part au travail. Occupations variées bien sur, mais basées pour tout le monde
sur un principe simple : sur le domaine chacun remplit au moins deux tâches, les
plus différentes possibles. Ainsi le responsable du petit restaurant, Ian, est
également prof d'informatique, d'économie et de comptabilité; et la chef de cuisine
Madi, sa femme, s'occupe de l'intendance mais enseigne aussi la cuisine aux étudiants
et aux étudiantes les plus âgés. Dans un an elle espère faire fonctionner une
véritable école de cuisine. Tout en initiant évidemment les élèves aux subtilités
et aux impératifs de la cuisine " bio ".Noami Boisson gère la boutique du domaine
tout en donnant des cours de coupe de vêtements. Elle dit gentiment : " ici nous
avons plus une mode de vie qu'un métier. Avec un fort rapport aux gens et à la
terre ". A quelques mètres, c'est un noir handicapé virtuose du fauteuil roulant
qui organise la préparation des plantations, surveillant d'un œil attentif les
premiers plants de salades et de romarin. Quand il explique les subtilités de
ses cultures sans engrais, on ne peut plus l'arrêter.
(...)
A Ubuntu farm, en langue zoulou " ferme de l'humanité ", on ne jure que par l'agriculture
bio, chacun étant persuadé ici que la véritable agriculture durable ne peut être
qu'une agriculture sans recours aux pesticides et engrais de synthèse. Tous expliquent
ensuite: " le développement durable de ce pays, la démocratie durable, ne peut
passer que par l'entente et l'harmonie entre les Sud-africains noirs et les Sud-africains
d'origine européenne.
Bientôt fonctionnera ici un centre de formation agricole
qui permettra à des jeunes de reproduire nos techniques, d'améliorer nos choix,
d'aider les autres expériences qui se développent dans le pays. Nous sommes l'avenir
". François Dufour, un des responsables de la Confédération paysanne qui se bat
pour faire tourner la ferme bio de 32 hectares dans la Manche, ne cache pas son
admiration devant la foi, l'obstination de cette équipe. Surtout quand il entend
dire que leur agriculture bio n'est pas une " religion " mais un choix raisonné.
L'expérience lancée en catimini et avec mille difficultés sous le régime de l'apartheid
finissant, c'est évidemment épanoui après la libération puis l'arrivée au pouvoir
de Nelson Mandela. Symbole de ces temps nouveaux, symbole encore rare dans cette
Afrique du sud toujours durement marqué par la séparation des races : la chorale
des étudiants mêlant les blancs et les noirs, et les jeunes blancs qui chantent
avec enthousiasme en zoulou. Spectacle inimaginable et surtout inacceptable au
temps de l'apartheid.
Du cours moyen à la terminale, 300 enfants et adolescents
vont ici en classe. Une partie en internat, les autres venant tous les matins
de la région de Pretoria. Des fils de banquier aux enfants de travailleurs dont
les études sont payés par des bourses, tous viennent ici sur une base volontaire,
après un entretien avec les enseignants. Madi insiste sur cette égalité et sur
des études préparant aussi bien aux métiers manuels qu'aux professions intellectuelles.
Dans les cours, dans les expériences pratiques qu'ils ont sur le domaine, les
enfants intègrent la notion de développement rural ". L'idée, complètent d'autres
enseignants, est qu'ils prennent conscience que dans leurs métiers, dans leur
comportement, ils devront économiser les ressources de la planète, que cela doit
devenir comme un réflexe. Et tous les jours ils sont confrontés à l'usage raisonnable
de la nature.
"
Barbara Benz, à la fois chargée des relations publiques et enseignante, ne voudrait
pas que les visiteurs pensent que la ferme d'Ubuntu et ses multiples activités
fonctionnent en circuit fermé: "nous sommes largement ouvert sur le monde. Ici
nous préparons une nouvelle Afrique du sud, un pays où les blancs d'origine européenne
et les noirs vivront en harmonie, dans une démocratie ressemblant à la votre.
Nous y contribuons. Nous ne sommes pas les seuls à travailler en ce sens. Mais
notre idée maîtresse c'est qu'il nous faut former des gens à ces nouveaux rapports
aux ressources, au développement durable.
La
ferme nourrit tous les gens qui y vivent mais elle vend également sa viande, ses
légumes, ses fruits, son pain, son fromage dans des boutiques de la région de
Pretoria. L'idée de base, celle du développement durable, est ici qu'il faut toujours
préférer un traitement sur place à une vente de produits bruts. Le terrain se
révèle-t-il favorable à la croissance du romarin et de quelques autres plantes
aromatiques ? Les gens d'Ubuntu décident que la logique est donc de produire sur
place des essences de plantes plutôt que de livrer la production à un transformateur.
Et avec l'aide de la Communauté européenne, ils installent une distillerie qui
fournit un produit sans reproche car ne contenant aucun résidu de pesticide ni
aucun additif.
Devin, petit blanc blond de sept ans, cesse de courir quelques
minutes avec ses camarades pour dire que " oui, j'aime bien la nature, je suis
bien ici parce que je vois mes copains tout le temps, que la discipline n'est
pas sévère ". Les grands qui viennent de recevoir à la fenêtre de la cuisine de
gros sandwiches qu'ils arrosent largement de ketch-up (bio), ne disent pas autre
chose. Assis à des tables ils refont le monde et leurs vies, en noir et blanc,
mélangés, à l'aise. Ce qui ici est encore une révolution. Sous l'œil attentif
des enseignants prompts à apaiser les conflits d'adolescents. " Ici, dit Ian,
une prof est simplement un ami qui en sait plus qu'aux, qui a plus d'expérience.
J'ai découvert à Ubuntu que j'aimais enseigner. " Dans une autre vie, il a par
exemple travaillé pour la Forpronu à Sarajevo, avec les Français.
Un paradis
Ubuntu ? " Surtout pas dit Madi, ici ne viennent que de fortes personnalités.
Il y a donc des conflits, des problèmes à résoudre en permanence. Mais nous nous
en sortons parce que nous sommes tous fiers de ce que nous faisons ". Ils sont
également heureux de faire école.
Dans les vergers, les pêcheurs commencent
à fleurir en dépit de l'altitude proche de 1400 mètres. Les amandiers aussi. Et
les gousses des fèves, gorgés par deux orages exceptionnels en cette saison sèche,
sont prometteuses. Il est 8 heures et les effluves de la boulangerie se répandent
vers les bâtiments, se mêlant aux odeurs plus fortes du fromage qui cuit alors
que les vaches quittent la salle de traite pour gagner les champs. Tandis que
des hommes et des femmes échangent de belles phrases au Sommet de la Terre à une
centaine de kilomètres, d'autres hommes, d'autres femmes, qui faisaient du développement
durable pratiquement sans le savoir, prouvent dans leur vie quotidienne réussie,
intellectuellement et économiquement, qu'un autre monde est effectivement possible
sans s'imposer une existence ascétique.
Claude-Marie
Vadrot
Envoyé spécial du journal du dimanche
A Johannesbourg
Pour
en savoir plus: bdfarms@iafrica.com
et www.ubuntucentre.co.za