A quelques mois du possible abandon par l'Europe de son fragile moratoire sur
les cultures génétiquement modifiées, et tandis que des scientifiques dont les
laboratoires fonctionnent souvent avec l'argent des grandes firmes agroalimentaires
accentuent leurs pressions intéressées, Hervé Kempf (1)
publie le roman noir des OGM. Son bouquin part d'une constatation que l'on peut
considérer comme encourageante : " pour la première fois depuis les débuts de
la Révolution industrielle, la société humaine a refusé une mutation technologique
". Et notre confrère nous raconte cette histoire qui commence, il y a trente ans,
quand de grands trusts multinationaux étaient persuadés qu'ils imposeraient cette
" révolution " comme ils en avaient imposées d'autres auparavant.
Ce qui donne
sa valeur au livre, c'est la qualité de l'enquête menée par Hervé Kempf qui a
remonté l'histoire, d'abord l'histoire américaine, pour nous raconter comment
des hommes ont voulu jouer à ce qu'il faut bien appeler " les apprentis sorciers
". Mais il montre aussi pourquoi et dans quelles conditions d'autres scientifiques,
dès la fin des années 60 ont expliqué que les expériences menées posaient de nombreux
problèmes de sécurité pour la planète, argumentation immédiatement balayées au
nom de la " liberté de la recherche scientifique ". Vieil argument encore récemment
utilisé par d'autres scientifiques pour tenter de s'opposer à l'inscription du
" principe de précaution " dans la future Charte de l'Environnement que le Président
de la République veut faire inscrire dans la constitution.
Dans son livre qui ressemble parfois à un roman policier, l'auteur montre comment
les doutes se sont installés en Europe, comment ce doute a aussi saisi certains
milieux américains. Roman policier car ne manquent ni les coups tordus, ni les
pressions ni les intérêts financiers énormes. Kempf rappelle aussi combien le
débat a été féroce au sein des ministres et de la gauche française et comment
Bernard Kouchner, que l'on a connu plus inspiré dans d'autres domaines, a dit
n'importe quoi sur ce sujet. Appuyé, par exemple, par le scientifique Axel Khan
: au moment - c'est une belle illustration des méthodes des grandes multinationales
- où il vient d'accepter le poste de " Directeur scientifique " de Rhône-Poulenc,
doublant, nous explique l'auteur, son salaire de chercheur payé par l' Etat.
Cette outrecuidance, restons polis, explique l'entrée dans la résistance de José
Bové et de la Confédération paysanne. Et explique que face aux mensonges des industriels
et à la lâcheté des hommes politiques dont bien peu ont essayé de comprendre les
enjeux, ces paysans-là ont choisi des méthodes considérées comme illégales.
Mobilisation citoyenne contre mobilisation industrielle et politique au nom d'une
mensongère affirmation que les OGM vont permettre de régler le problème de la
faim dans les pays du sud, cette suite publique de la bataille est aussi passionnante
que celle de la préparation ratée d'une nouvelle " révolution verte ". Et l'on
ne peut qu'être d'accord avec la conclusion de l'auteur qui cite une quantité
impressionnante de sources et de documents : " La bataille des OGM dessine ainsi
le nouveau visage de la mondialisation : uni et solidaire, mais selon des voies
qui respectent la variété des cultures et la richesse de chacune ".
A lire absolument. D'autant plus que, peut-être, dans cette affaire, il n'est
pas impossible que plusieurs multinationales réussissent à se ruiner…

(1)
Journaliste au Monde, chargé des questions d'écologie internationale
Le
Seuil (Histoire immédiate), 300 pages, 19 EUR.
(Claude-Marie Vadrot).