
Le dernier texte de François Terrasson 
Paru dans Politis (merci à Politis de nous l'avoir communiqué)
Facteur X
« Vous, vous êtes aussi fou que Terrasson ! » Ce compliment visait, il y a quelques années, Claude Leroy, psychiatre à la Mutuelle générale de l'éducation nationale (MGEN), dans je ne sais quelle commission où nous nous étions fourvoyés. Leroy avait inventé une discipline qu'il appelait « l'anthropologie de l'espace », étude de l'effet sur les êtres humains de l'agencement des lieux.
Et pour ma part, j'étais en train de passer de l'analyse des écosystèmes agricoles à celle, beaucoup plus problématique, des comportements humains vis-à-vis de la nature.
Je voyais évoluer dans les forêts et savanes mes amis naturalistes, semblant baigner dans des paradis. Et aussi la peur de tant de nos contemporains devant les milieux sauvages. Je voulais savoir pourquoi. Pourquoi le positif, pourquoi le négatif, débouchant souvent sur l'agressivité contre le milieu, habilement déguisée en aménagement ou développement économique. La piste était foisonnante de résultats semblant expliquer toutes sortes d'actions incongrues : arrachage de haies, recalibrage de rivières, assèchement de mares, monocultures et liquidation des sociétés paysannes.
Le lien ou l'absence de lien avec la nature, voilà le point crucial ! Ou, comme le diraient les Indiens Cree du Canada, confrontés aux grands barrages de la Baie James : « le rapport spirituel avec le territoire ».
L'homme émotionnel perçoit, rêve, symbolise les aspects sensibles de l'Univers. Il accorde arbitrairement des valeurs (en moins ou en plus) à chacun d'eux : océan, ciel, forêt, broussaille, maison, rivière, autoroute, blaireau, automobile, piscine, kalachnikov.
En fait, le choix des aspects d'amour est très influencé par tous les agents de conditionnement mental qui pullulent dans nos environnements. C'est ainsi que j'en viens à soupçonner que si les ambiances de nature touchent nos comportements, celles d'absence de nature n'auraient pas moins d'influence.
Je me souviens d'un exercice que nous fîmes avec des paysagistes et urbanistes de Montréal sur « comment concevoir une ville anti-agressivité ». La recette était simple : comme nous savions très bien édifier des villes favorables à l'agressivité, il suffisait de faire le contraire.
Encore eut-il fallu connaître les rouages. Et c'est là qu'ayant un peu compris comment, pour les amateurs de nature, des ambiances et des contextes donnaient énergie et tranquillité, on peut tirer des enseignements « extra-naturels » valables pour d'autres problèmes de la société.
Mon ami Jean-Claude Bourgeon, guide saharien, passe au feu du désert touareg nigérien les jeunes délinquants dont il a la charge... Des schizophrènes collés aux parois des grottes se transforment... Plus bizarre encore, on m'a demandé d'exposer mes élucubrations dans la prévention de la toxicomanie...
Il faut bien dire que c'est très compliqué, voire impossible à expliquer rapidement. Sujet à caution, à vérification... Mystérieux ! Mais opérationnel !
Comprendre les gens, être compris d'eux - pas toujours, mais quelle merveille de décrypter des destructions lamentables et d'origine obscure... La pédagogie de la nature, l'art, l'architecture, le design, la musique, la publicité... sont des champs d'investigation sans limites. Et bien sûr, ne nous voilons pas la face si l'on veut agir dans la société. Avec tout ça, on peut construire des techniques d'influence.
Éventuellement pour contrer la grande démolition en cours. En se rappelant encore un peu des exemples récents. Certains espaces donnent le sentiment irrépressible de non-existence, de néant, de vide... Sans complaisance, comment cependant s'étonner que certains qui y sont assujettis aient ressenti la sensation « nous ne sommes rien et nous ne vivons nulle part » ?
François Terrasson, 27 décembre 2005

QUESTIONS À FRANCOIS TERRASSON 
Ces questions ont été posées à François en décembre 05, peu avant sa mort.
Je l'avais alors interviewé pour un portrait destiné au magazine La Salamandre . Les voici toutes, avec l'autorisation du rédacteur en chef, Julien Perrot.
Marc Giraud.
Faut-il détruire les nichoirs ?
Oui ! Ayez l'ambition d'une nature où les oiseaux construisent leur nid. Est-ce bien de les désensauvager ?
Et dans les grandes villes ?
Mettez une bassine avec de la terre, les broussailles pousseront et les oiseaux sauront quoi faire.
Pourquoi aimes-tu les ronces ?
Par goût de la transgression, mais d'abord parce que sont des lieux à haut potentiel de sauvagerie, de spontanéité, de non-humanité : c'est difficile, de contrôler une ronce !
Aimes-tu les chats ?
Oui, beaucoup, mais pas exclusivement. J'aime les chiens parce qu'ils sont naïfs, sympas, qu'ils acceptent de se laisser influencer. Les chats pour les raisons inverses.
Et si tu étais un arbre ?
Quelle question indigne, de la part d'un protecteur de la nature ! Nous n'avons pas à choisir, à faire de discrimination. Se focaliser sur un seul élément nuit à la nature.
Cependant, certains arbres sont devenus technocratiques : je ne choisirai pas les peupliers en rangs d'oignon.
Si tu étais une invention humaine ?
La science.
Un objet ?
C'est très « écolo correct », mais je suis attiré par les jumelles, et les appareils à vision nocturne. Ah, voir les animaux de plus près !
Une musique ?
Le Sacre du Printemps, de Stravinsky. Primitif, primordial, sauvage.
Une odeur ?
Le poisson pourri pour avoir des asticots, quand j'étais gamin et que je pêchais, ne me dérangeait pas. Je n'en rejetterai aucune. J'aime même l'odeur de l'essence...
Une date majeure pour l'humanité ?
Une date future, le jour où l'écologie fera la loi. Avec un contre-pouvoir bien sûr, pas une dictature...
Qu'y a-t-il d'écrit sur ta carte de visite ?
Stratégies d'influence naturalistes.
Deux dates à retenir :
- Mardi 7 février, Mardi de l'environnement Spécial François Terrasson à l'espace Paul Ricard
- Jeudi 6 Avril 2006 : diffusion de l'intégrale de l'enregistrement "Les Berrichons" de Gilbert Loreaux 41'. et de l'enregistrement du Mardi de L'environnement du 6 Décembre 2005 sur "Le sens du beau" co-animé par François Terrasson, 72' . Laurent Farell - sere.

En hommage à François Terrasson, voici trois de ses textes inédits. Il s'agit d'un projet de programmes courts pour la télévision (avec Marc Giraud et Frédéric Febvre, pour les Productions Le Lérot), au cours desquels il devait réagir spontanément à un mot ou une image.
FRANÇOIS TERRASSON PRÉSENTE :
90 SECONDES
POUR AGIR 
AU BUREAU
À l'image
Bureau hyper fonctionnel, qu'on devine au sommet d'une tour.
Commentaire
Aujourd'hui nous surprenons dans son biotope favori un animal bien connu mais généralement peu étudié.
Non protégé bien que très menacé, surtout d'ailleurs par lui-même, il a semble-t-il définitivement quitté les milieux diversifiés qui l'ont vu naître et où se sont développées une grande partie de ses civilisations.
De nos jours, et encore bien plus demain, concentré dans ce qu'il appelle les villes, il s'est dangereusement éloigné de toutes ses sources de nourriture et d'énergie. Celles-ci lui parviennent grâce à une organisation hyper complexe de réseaux et de transports dont la fiabilité n'est pas encore trop aléatoire. Le système d'interactions à l'intérieur duquel s'est installé l'animal n'a plus rien d'un écosystème naturel. Mais qu'est-ce que ça peut bien faire ?
C'est qu'il s'agit d'un animal. Plus encore il s'agit d'un animal qui s'ignore. Qui ignore sa condition d'animal.
Ça fait du bien de répéter plusieurs fois ce terme : « animal », car à cause de son animalité notre Homme pourrait bien avoir des surprises.
Dans un bureau au sommet de la Tour, un loup deviendrait fou. Un chien tournerait neurasthénique. Un chat chercherait désespérément la fuite. Même un hérisson se sentirait bizarre et à l'étroit. Mais tous survivraient plus ou moins. On le voit bien en captivité dans les zoos.
Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'au sommet de la Tour, l'Homme y va volontairement. C'est qu'il doit s'y trouver bien, et la comparaison avec ses frères mammifères pourrait tourner court. Car eux, le zoo, ils ne l'ont pas choisi.
Alors de quoi je me mêle ? De quoi je m'inquiète ? Ces humains enfermés ont l'air chez eux, le derrière sur une chaise métallique au milieu du design sobre et froid symbolique de puissance et de valeur.
Il paraît qu'en cage la détérioration psychique des animaux est proportionnelle au niveau intellectuel. Nos super cadres et même le vulgum pecus ont un appareillage neuronal très performant. Et si on se met à s'imaginer qu'ils sont en cage, alors leur état mental, ça craint...
Mais qui a dit qu'ils étaient en captivité ? Pas eux, surtout, qui se précipitent dans l'ascenseur pour ne pas aborder avec retard le séjour quotidien dans leur cellule.
D'ailleurs ils ne se prennent ni pour des ours ni des hérissons. On le sait bien, quand on les analyse un peu, on voit qu'ils se prennent pour des ordinateurs.
Ce qu'ils ne sont pas.
Une branche de la psychiatrie, l'anthropologie de l'espace, étudie l'effet des lieux sur la couche la plus profonde des esprits. Celle qui, pilotée par les émotions guide les comportements, à l'insu de la pensée consciente qui trouve toujours des arguments pour justifier la présence au bureau.
Des lieux, des configurations, des angles, des références d'espace, des formes, des couleurs, influencent le pauvre être humain.
On peut les répertorier. En particulier tous ceux qui favorisent l'agressivité, la dépression, le désespoir.
Nous n'avons pas ici le temps de les démasquer. Mais sachons que comme par hasard ils sont tous là sous nos yeux dans le bureau de la Tour.
En 90 secondes nous avons découvert l'essentiel : notre principal ennemi, c'est nous.
LES SERPENTS
À l'image
Serpents, broussailles
Commentaire
On peut provoquer une sacrée bagarre en mettant face à face un scientifique ou philosophe qui pense que la peur des serpents est innée, et un autre qui pense qu'elle est acquise. Mais ils resteront d'accord sur un point qu'ils ne prendraient même pas la peine de formuler, dont ils n'auraient même pas conscience : IL FAUT AVOIR PEUR DES SERPENTS, c'est normal, c'est le bon comportement.
Comment ça ?! Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire d'autre que d'avoir peur des serpents ? Et pourtant. Les amateurs, les amoureux de ces bêtes-là, ça existe. Je me souviens même d'un gamin à la librairie du Muséum, genre huit ans, qui tirait sa mère par la main alors qu'elle voulait sortir du magasin, en hurlant : « J'veux un livre de serpents... ! »
Et mon ami Rafi Toumayan, photographe magicien des reptiles les plus venimeux, qu'est-ce qui l'attire ? Et l'artiste Patrick Fishman qui nous avertit dans son théâtre « Ne tuez pas le serpent ».
Rien que des dingues, n'est-ce pas...
Alors, regardez avec d'autres yeux votre médecin qui vient juste devant chez vous de garer sa voiture avec sur le pare-brise le caducée au serpent protecteur anti-contraventions.
Le serpent vit dans la broussaille, les enchevêtrements végétaux, les épines. C'est presque vrai. Et alors ? ? Eh bien tout simplement les fourrés, les ronciers et autres saloperies, sans oublier les enfers verts, tous sont condamnables pour abriter une telle engeance.
Avec ses contractions puissamment organiques, le poison de certains qui font penser à la mort, le serpent nous oblige à une confrontation avec notre propre nature biologique.
C'est alors le moment de faire une grande découverte. Nous avons été élevés dans une culture qui ne tient pas compte de notre nature biologique, qui nous conditionne même à la nier. Ce salopard de reptile nous oblige à cause de son allure et de son éventuelle dangerosité à être confrontés à notre sang, nos humeurs, notre corps destructible.
Ça ne nous plaît guère. Nous ne connaissons aucun comportement de rechange à la peur.
Oui, il y a des accidents terribles avec des serpents venimeux, surtout tropicaux. Non, nous ne sommes pas obligés de les haïr à cause de cela. Seulement de nous en méfier.
Il y a bien un autre comportement que la terreur et la destruction.
Peut-être passe-t-il par le sens de la beauté ?
UN CADENAS SUR LE VOLCAN
À l'image
Cadenas fermant l'entrée du volcan du Piton de la Fournaise à la Réunion.
Commentaire
Nature égale liberté.
Mais Nature égale aussi danger, comme spécifiquement dans ce cas-là.
Pour l'émotion humaine n'est naturel que ce qui est spontané, sans entrave. Personne ne se sent vraiment dans un lieu naturel s'il y a trop de marques de l'homme.
Mais bien sûr, ces marques peuvent rassurer parce que la peur de la vraie nature est extrêmement forte dans notre XXIe siècle urbain. Que faire ? Pour le moment on s'arrange pour que les doses de Natures ne soient jamais fortes : (goudrons, gardiens ?), paillotes, bungalow, kiosques, bancs, pancartes, font tomber l'ambiance sauvage jusqu'au niveau supportable par le citadin touriste.
Qui cependant par ailleurs voudrait bien que... Que quoi ? Eh bien, n'est-ce pas : l'aventure ? Où c'est qu'elle est l'aventure ?
Interdite mes chers amis. Et voilà que certains aménagements nous le révèlent, comme cette magnifique chaîne à cadenas. Mais rassurez-vous, même ailleurs vous aviez une laisse autour du cou.
C'est que la demande qui émane des visiteurs n'est pas très nette.
« Donnez-moi de la Nature, à condition que ça n'en soit pas (la peur) mais que ça en soit quand même (l'aventure).
Ainsi tous nos sites grandioses s'équipent et l'extraordinaire devient banal. Parfois tarifé, souvent guidé, jamais authentique.
Tout ceci dans l'invisibilité d'un conditionnement culturel que soudain le cadenas révèle.
« La perte de la liberté, c'est le prix qu'on paye pour la conservation » m'a-t-on dit aux îles Galápagos.
Rendons-nous compte que c'est beaucoup trop cher.
Et à la place imaginons que nous pouvons, sans cadenas et sans contraintes, devenir responsables.