
LA
POSTE française a édité un nouveau timbre en 2001 célébrant l'invention de la
machine à laver. Il y a donc un demi-siècle que les premières lessives industrielles
apparaissaient avec leur flot de mousse. Un romancier avait même imaginé la planète
envahie par la mousse… Sans doute avait-il vu la photo de cette fontaine romaine
qui crachait tant de mousse qu'on ne pouvait plus s'en approcher. Lorsque, au
début des années soixante nous avions pu obtenir des détergents aux mousses moins
généreuses, certains avaient cru que tous les problèmes engendrés par nos produits
de nettoyage et nos lessives étaient résolus. Les décideurs n'avaient pas imaginé
que nos gestes individuels, ajoutés les uns aux autres allaient nous faire approcher
d'un seuil de toxicité insupportable pour la Nature et notre Santé au point de
menacer les ressources en eau potable.
LES
TENSIOACTIFS
Au
début des années soixante-dix, des scientifiques italiens et français alertaient
leur entourage en constatant que ces produits de lessive et leurs ingrédients,
moussant dans le lavabo, au pouvoir dégraissant, appelés tensioactifs,
nous revenaient sous formes d'embruns marins sur tout le littoral méditerranéen.
En dissolvant la cuticule de cire protectrice des aiguilles des pins, ils
permettent à l'air marin chargé de sel de brûler les arbres. Leur action étant
amplifiée par la présence de fuel. Le constat sous-marin n'est guère plus gai.
Nécroses, brûlures des organismes marins et atteinte à la faune.
Mais
le ciel est bleu et son miroir, la mer, toujours "LA GRANDE BLEUE".
En
1988, j'avais réalisé un film " Alerte en Méditerranée ", qui bien que diffusé
sur FRANCE 3 à Marseille , n'avait pas provoqué la moindre réaction sociale ou
politique.
Aujourd'hui
la première phase destructrice est accomplie : bien des belles frondaisons de
pins plongeant vers la mer, particulièrement à Port-Cros et Porquerolles, ont
disparu. En Italie, le delta de l'Arno après Florence, n'est plus qu'un champ
de bataille où se dressent les manches à balais des restes des pins parasols.
Dans les fonds marins, il n'y a plus grand-chose à voir et des étendues de mattes
mortes ont remplacé les prairies sous-marines verdoyantes.
Cette
situation est d'autant plus inacceptable lorsque l'on sait qu'aujourd'hui les
chimistes possèdent des acides gras d'origine végétale se dégradant durant le
temps de passage dans une station d'épuration. Ils les produisent d'ailleurs déjà,
par exemple pour ECOVER en Belgique, ou Maison Verte en France.
Au troisième
millénaire, allons-nous encore accepter de blanchir notre linge avec des produits
qui ne se dégradent pas complètement, pour la plupart d'origine du pétrole ?
Car
demain le grand danger qui nous guette concerne l'eau douce, le risque étant de
dépasser un seuil de toxicité qui entraînera de graves problèmes d'eau potable.
"
la Vache Folle " de l'Eau Potable ?
Ce constat alarmant mériterait que la Commission Entreprise à Bruxelles,
en voulant renouveler la Directive sur les Détergents, propose une amélioration
de la situation existante. Vous verrez que c'est au contraire une glissade en
arrière et non pas une avancée positive.
Le
4 sept 2002 la Commission a édité une proposition de REGLEMENT DU PARLEMENT EUROPEEN
ET DU CONSEIL relatif aux détergents.
Voir le site web : http://europa.eu.int
Lisez
la réponse du Doct. Jean-Pierre CHENEVAL, ci-jointe, l'auteur d'un article dans
"
LA RECHERCHE No 250 en janvier 1993 où il faisait déjà le tour de la question.
Depuis cette publication, rien n'a changé. La situation a même empiré. Car la
production des tensioactifs a décuplé, leur utilisation s'étendant aux produits
de nettoyage des sols, des façades, des moteurs, de la mécanique de précision,
à la médecine etc.
L'objectif des industriels actuellement est d'essayer de
légaliser une situation existante qu'ils ont de la peine à maîtriser. " Il serait
souhaitable que la réglementation soit modifiée pour que les tests de toxicité
prennent en compte le produit complet et pas seulement certains de ses composants.
"
Actuellement si l'on analyse le taux de dégradation des lessives que nous
utilisons, on arrive entre 25 et 64% de taux de dégradation à cause des divers
composant agissant entre eux.
Comment en est-on arrivé là ?
Nous
avons appris que si l'on en était arrivé à de telles propositions pour le nouveau
REGLEMENT, c'est que tout d'abord à la DG ENVIRONNEMENT, contre-pouvoir de la
DG ENTREPRISE, un seul employé était chargé des détergents et ne pouvait y consacrer
que 10% de son temps. Que la rédaction de la nouvelle proposition était l'œuvre
de la seule DG ENTREPRISE qui s'était réunie en petit comité de travail composé
des principaux savonniers à l'exclusion de tout représentant extérieur à leur
groupe qui aurait pu poser des questions et apporter la contradiction.
Globalement,
nous devons exiger :
| a) | Que
le taux de dégradation soit amélioré en privilégiant des produits qui soient totalement
biodégradables, en favorisant la création de détergents sans effets sur l'Environnement. |
b) | Que
soient interdits certains produits particulièrement nocifs pour l'Environnement,
pour la plupart issus de la chimie organique de synthèse. |
| c) | Que
des études complémentaires soient faites pour étudier le devenir des détergents
dans les sédiments, et que de nouveaux tests d'écotoxicité soient mis en œuvre
pour mesurer leur impact négatif sur la végétation littorale Méditerranéenne,
la faune et la flore marine. |
| d) | Que
des études fines soient entreprises dans les zones sensibles concernant l'eau
potable afin d'évaluer l'impact toxicologique des tensioactifs, dont le règlement
actuel ne parle pas. |
| e) | Quant
aux phosphates, un autre composant à problèmes des lessives, bien qu'un consensus
scientifique mondial les considère comme écotoxiques, ils n'ont pas fini de dégrader
nos eaux, car il ne fait pas partie du prochain règlement. |
Lorsqu'on est riverain de la côte française du lac Léman, on s'est souvent
penché sur les problèmes liés à la plus grande réserve d'eau potable d'Europe
occidentale. C'est ainsi que nous avons assisté dès 1986 à l'interdiction des
phosphates dans les lessives de nos voisins suisses, décision entraînant du jour
au lendemain plus de deux fois moins de quantité de phosphore à l'entrée des stations
d'épurations.
En France toujours pas d'interdiction des phosphates car
nous avons décidé de laisser s'exprimer les ménagères !
Pauvres consommateurs
à qui il faudrait une loupe et un dictionnaire pour comprendre les indications
figurant sur les paquets de lessive. Le phosphore dans les eaux, c'est hélas l'asphyxie,
des dangers pour la baignade et les poissons, mais aussi pour l'eau potable que
nous puisons de plus en plus dans les lacs.
A quoi sert le Ministère de
l'Environnement ?
Il nous avait gratifié d'une convention négociée avec
les industriels qui semblait prometteuse : dès juillet 1991 pas plus de 20% de
phosphore dans les lessives. (Nous en avons eu jusqu'à 50%) Et dès 91 chaque grand
producteur de lessive nous fournissait au moins une lessive sans phosphate. Mais
déjà ce n'était pas la rigueur, car nous trouvons des lessives dites SANS PHOSPHATES
qui contiennent jusqu'à 5% de phosphonates. Ces phosphonates finissent
par enrichir nos eaux en phosphates alors que le but de l'opération était de les
éliminer.
Mais
il y a deux ans, nous pouvions lire sur certains échantillons publicitaires d'une
grande marque de lessive la mention de " plus de 30 % de phosphates ! ".
A
Bruxelles l'on tempère notre inquiétude en nous disant que le dossier est bien
avancé et que l'on est en bonne voie pour interdire les phosphates dans toute
l'Europe. Il faut rappeler que c'est l'Italie qui avait pris les premières mesures
contre les phosphates en les ramenant à 5% en 1981 et à 1% en janvier 1988.L'Autriche
aurait introduit, comme la France, une réduction par une convention en accord
avec les industriels limitant leur utilisation à 20% au maximum et l'Allemagne
aurait diminué de 50% leur présence. Quant aux suisses ils ont ralenti leurs ardeurs
législatives en renonçant à les interdire dans les produits pour les lave-vaisselle
prétextant bien dominer la déphosphatation dans les stations d'épuration. Le problème
c'est que les boues de déphosphatation ne sont pas utilisables en agriculture
puisque par essence, elles bloquent les phosphates et empêchent leur assimilation.
On ressent une grande lassitude chez les scientifiques concernant tous ces
problèmes, car ils pensent avoir fait depuis plus de 30 ans le tour des choses
après des dizaines de rapports. Pour les tensioactifs le Professeur SIGOILLOT
à Marseille, se dirige maintenant vers les enzymes dégradant les liqueurs noires
des papeteries. A l'INRA de Thonon le chercheur Guy BARROIN rappelle que nos petits
enfants verront la pénurie du Phosphore, élément indispensable à la vie car faisant
partie du transfert de l'énergie au niveau cellulaire, que nous avons gaspillé
tout en distillant ses petits copains qui sont le cadmium pour les mines du Maroc,
l'arsenic en Californie et l'uranium au Kamtchatka (Russie). Après tant d'efforts
pour convaincre, et apprenant que la Commission s'est lancée dans de nouvelles
études sur les phosphates,
il n'a qu'un mot lapidaire : " il y en a marre
".
Par Bernard MERMOD
CALENDRIER POUR LE NOUVEAU REGLEMENT
Le
24 janvier 2003 Monsieur NOBILIA (Italien),
Rapporteur auprès du Parlement
présentera son rapport
E-mail : mnobilia@europarl.eu.int
Tél. 00 32 2 284 51 81
Fax 00 32 2 284 91 81
Fin
février Date de présentation à la Commission Environnement,
Santé Publique
et Tutelle des Consommateurs.
7 et 10 avril environ Présentation dans l'Hémicycle,
séance plénière du Parlement.
Contact :
ABC Environnement
Hameau de Chevilly
F 74140 EXCENEVEX
Tél. (33) 04 50 72
80 70
Fax (33) 04 50 72 92 91
REPONSE
à la proposition de REGLEMENT DU PARLEMENT EUROPEN ET DU CONSEIL
relatif aux détergents du 4 sept 02 parue sur le site web : http://europa.eu.int/comm/enterprise/chemicals
Le
règlement
Le
texte même du règlement qui prévoit une meilleure mesure de la biodégradabilité
des tensio-actifs (surfactants), dite biodégradabilité finale, est tout à fait
acceptable. Les définitions et l'obligation de procéder à des tests de biodégradabilité
finale représentent même un progrès par rapport aux anciens textes. Malheureusement
ces avancées sont totalement remises en cause par les annexes qui définissent
les modalités de mesure de cette biodégradabilité finale. Nous avons l'impression,
sinon la certitude, que les personnes qui ont rédigé ce texte ont cherché à fourvoyer
les parlementaires en leur donnant l'illusion d'une amélioration notable de la
réglementation, alors qu'en pratique ce texte ne servira à rien, vidé de sa substance
par des annexes qui remettent tout en question.
Les
annexes
Si
les annexes I et II ne demandent aucun commentaire particulier, l'annexe III appelle
en revanche plusieurs remarques :
Tout
d'abord le niveau de biodégradabilité finale de 60% en 28 jours n'est pas acceptable.
Même si les 60% du produit dégradé le sont en gaz carbonique, en eau et en biomasse,
sous quelle forme se trouvent les 40% qui restent ? Peut-on parler d'avancée technologique
par rapport au niveau de 80% de biodégradabilité primaire en 21 jours qui était
la règle auparavant ?
Il apparaît clairement que les fabricants de détergents
veulent se laisser toutes les chances de maintenir sur le marché des substances
peu dégradables. Que veut le législateur ? Une mesure de biodégradabilité ou une
réelle biodégradabilité ? Ce nouveau règlement se doit d'apporter un progrès quant
à la protection de l'environnement et non un toilettage de façade. Tous les fabricants
de détergents savent que la plupart de leurs produits, même testés seuls, ne passeront
pas les tests de biodégradabilité finale en moins de 28 jours, s'ils doivent atteindre
un seuil de 80% de biodégradabilité.
Ce règlement ne doit donc pas être un
alibi.
A
posteriori l'annexe III démontre que les tests de biodégradabilité primaire tels
que définis dans l'annexe II ne permettent pas de mesurer réellement la biodégradabilité,
alors que ceux définis dans l'annexe III l'autorisent. Il suffirait de modifier
le niveau de biodégradabilité finale, par exemple le maintenir à 80% en 21 jours
pour obtenir déjà un progrès réel. Est-ce suffisant ?
Comme dans toute situation à risque, le principe de précaution doit prévaloir.
Les cours d'eaux, le littoral marin, les terres agricoles et les espaces encore
naturels sont soumis à des tonnes de produits organiques, plus ou moins toxiques.
Parmi ces produits, les détergents occupent par leur tonnage une place prépondérante.
Peut-on accepter que leur dégradation finale ne soit que de 60% en un mois ? Même
en fixant le biodégradabilité à 80% en 3 semaines, que deviendront les 20 % restants
? Aujourd'hui déjà les boues d'épuration ne peuvent plus être utilisées comme
engrais sur les terres agricoles, car elles contiennent trop de détergents non
dégradés. Il faut penser à l'avenir de notre agriculture, à la qualité de l'eau
que nous buvons et à notre qualité de vie tout simplement.
Il semble évident,
compte tenu de l'importance du nettoyage dans notre comportement, qu'une catastrophe
bien plus grande que toutes les marées noires réunies nous attend. A ce moment
là les fabricants de détergents se retrouveront dans une position délicate et
ils devront faire face à des demandes de dédommagement qui se chiffreront en milliards
d'euros. Ils ne pourront pas invoquer l'ignorance, ni la bonne foi. Peut-être
se retourneront-ils contre les politiciens qui les auront laissés agir à leur
guise. Ce règlement permet déjà de limiter leurs prétentions et de leur faire
comprendre qu'ils ont une responsabilité importante dans la dégradation du milieu
naturel. Ils ont donc tout intérêt à accepter des contraintes, somme toute normales.
Les produits de nettoyage, quels qu'ils soient, devraient être biodégradable à
100%, ou à tout le moins à 90%, en moins d'une semaine. Ces produits existent,
même si du point de vue économique pour l'industrie savonnière ils coûtent chers.
Les dégâts causés par les produits non dégradés coûtent déjà trop chers aux collectivités.
Dernier
point important, la biodégradabilité doit être mesurée sur le produit complet
et non sur les seuls composants isolés (voir à ce sujet la remarque de l'annexe
VIII). Cet objectif prioritaire ne sera peut-être pas atteint avec ce règlement,
mais il faut déjà l'indiquer dans ce texte.
L'annexe
IV est intéressante puisqu'elle introduit la notion d'évaluation des risques présentés
par les agents de surface dans les détergents, en particulier pour la composante
aquatique de l'environnement. Toutefois elle ne montre pas comment cette évaluation
deviendra contraignante. Pourquoi faut-il attendre qu'un produit soit recalé au
test de biodégradabilité finale pour lui faire passer ces tests ? Un test d'écotoxicité
devrait être obligatoire pour tout détergent mis sur le marché. Il ne suffit pas
de dire "pour le cas ou il est probable que des métabolites récalcitrants soient
produits".
Par quelle technique ces métabolites récalcitrants seront-ils mis
au jour ?
Certainement pas par les techniques des annexes II et III !
L'annexe
VIII fixe les règles d'étiquetage du contenu. Pourquoi a-t-on fixé une limite
de 0,2% du poids pour les produits cités au-dessous de laquelle aucun étiquetage
n'est nécessaire ? Pour mille tonnes de produit, 2 tonnes ne semblent pas très
importantes, mais pour l'environnement c'est autre chose.
Autre
problème de taille, l'utilisation de désinfectants n'est soumise qu'à une déclaration
sur l'étiquette, quelle que soit la concentration utilisée. Il faut savoir que
les désinfectants sont de plus en plus utilisés et pas seulement dans le domaine
sanitaire. Les désinfectants, par définition destructeurs de bactéries, empêchent
le bon fonctionnement des stations d'épuration et donc diminuent le rendement
de la biodégradation. Il s'agit d'une raison essentielle pour l'existence d'une
mesure de la biodégradabilité du produit de lessive tel qu'il est vendu et non
du seul agent ou des seuls agents de surface qu'il contient.
Enfin pour une
question de santé publique il faut aussi exiger la déclaration de tous les composés
présents dans le produit de nettoyage, surtout pour éviter des problèmes d'allergie
de contact qui deviennent de plus en plus fréquents.
24
octobre 2002 Dr Jean-Pierre CHENEVAL
