INFLUENCE NEFASTE DES DETERGENTS SUR LA BIOSPHERE MARINE ET L'ECONOMIE DES RESSOURCES Par Henry Augier

Professeur à l'Université de la Méditerranée
Directeur du Laboratoire de Biologie Marine Fondamentale et Appliquée
Directeur du Centre d'Etudes, de Recherches et d'Informations sur la Mer (CERIMER)
Faculté des Sciences de Luminy, 163 avenue de Luminy 13288 Marseille Cedex 9

Avec la masse des données scientifiques dont on dispose, il n'est plus possible de nier l'influence néfaste des constituants des détergents sur l'ensemble de la biosphère marine. Pratiquement, tous les groupes taxonomiques de la flore et de la faune sont affectés aussi bien au niveau biologique et physiologique que biochimique et cytologique.

DEPERISSEMENT DE LA FLORE LITTORALE

Depuis plusieurs années on assiste à un dépérissement de la flore terrestre dans plusieurs secteurs du littoral méditerranéen et même dans certaines zones protégées comme le Parc National de Port-Cros. Les dommages sont importants sur les pins (Pinus halepensis),mais de nombreuses autres espèces sont également touchées comme le chêne vert (Quercus ilex), le laurier (Laurus nobilis), le laurier rose (Nerium oleander), le troène (ligustrum vulgare), etc…
Les investigations effectuées sur les côtes françaises et italiennes ont permis d'attribuer la responsabilité de ce dépérissement aux eaux marines polluées entraînées par les embruns. L'analyse de ces embruns, collectés à l'aide de pièges, a montré qu'ils véhiculent de nombreuses substances et de nombreux éléments toxiques comme le fluor, le cuivre, le cadmium, le chrome, l'arsenic, etc… Mais les principaux facteurs phytotoxiques sont les tensioactifs et les hydrocarbures qui se retrouvent à des concentrations anormalement élevées dans les aérosols marins. Il a été démontré que ces produits, au premier plan desquels les tensioactifs sont responsables de l'inhibition de la croissance des tissus foliaires et de leur nécrose irréversible.

L'EMPOISONNEMENT DU PLANCTON

Rejetés directement à la mer avec les eaux usées ou par l'intermédiaire des réseaux hydrographiques, les détergents vont rapidement rentrer en contact avec les organismes du plancton qui forment d'immenses prairies suspendues sous la surface des océans. A ce niveau, la toxicité des tensioactifs ne se manifeste pas en bloc. Au début, seuls les organismes les plus sensibles sont affectés et à condition que la concentration en tensioactifs dépasse pour eux un seuil critique caractéristique.
Les cellules vivantes sont alors altérées par inhibition progressive de la croissance et des divisions cellulaires, tandis qu'en phase finale, elles se lysent et meurent. Ce processus touche aussi bien les algues (phytoplancton) que les animaux minuscules qui s'en nourrissent (zooplancton) ; s'il prend de l'ampleur, il se soldera par des bilans économiques négatifs, le plancton étant le premier maillon des chaînes alimentaires menant progressivement aux poissons exploités par l'homme…

L'EMPOISONNEMENT DE LA FLORE MARINE

La posidonie qui forme de vastes prairies sous-marines pleines de vie et d'une valeur inestimable pour la Méditerranée, est également très sensible aux détergents. Les tensioactifs, mais aussi les borates inhibent la croissance des feuilles et induisent une dépigmentation et des nécroses tissulaires pouvant conduire progressivement à la mort des feuilles, puis de la plante. En plongée on peut voir des posidonies " brûlées " par les détergents et la prairie verdoyante pleine de vie laisser la place à un désert de mattes mortes.
Il en est de même de nombreuses espèces d'algues. C'est le cas, par exemple, de la grande algue brune appelée Cystoseire stricte (Cystoseira stricta) qui a disparu de la presque totalité du littoral pollué de Marseille.

L'EMPOISONNEMENT DE LA FAUNE MARINE

Presque tous les groupes zoologiques peuvent être affectés par les détergents, avec des sensibilités et des réactions variables avec les espèces.
Les coquillages sont assez résistants aux tensioactifs, à court terme, ce qui semble résulter de leur capacité à s'isoler momentanément du monde extérieur par occlusion des valves. Mais bien vite l'animal est placé devant l'alternative de mourir par asphyxie ou par intoxication. Dans le cas où l'intoxication n'est pas fatale, les tensioactifs peuvent avoir des effets insidieux qui se révèlent par une modification du comportement. Ils réduisent, par exemple, les mouvements d'ouverture et de fermeture des coquilles et altèrent les mouvements d'enfouissement. Ces phénomènes peuvent avoir des conséquences graves pour l'organisme en freinant sa respiration et sa collecte de nourriture et en inhibant son réflexe d'enfouissement à l'approche d'un prédateur.
La presque totalité des chercheurs s'accorde pour reconnaître que les stades jeunes sont plus sensibles aux tensioactifs que les adultes et souvent à des doses très faibles. Tous les stades du développement sont affectés.
La fertilité des spermatozoïdes de la moule et de l'oursin est par exemple inhibée à des concentrations inférieures à 1 µg/g. Les tensioactifs empêchent la ségrégation des micro-mères au clivage 4 du futur embryon chez les oursins. La mortalité par les tensioactifs commence au stade gastrula chez les poissons et se poursuit au stade embryonnaire avant la formation du système vasculaire. Des perturbations de la croissance et du développement ont été aussi observées pour les œufs et les larves des crustacés, des mollusques, des oursins et pour les œufs et les juvéniles des poissons. De nombreux travaux ont mis conjointement en évidence à quel niveau et de quelle façon s'exerçait la toxicité des tensioactifs. Leur influence sur les échanges cellulaires au niveau des membranes, sur les phénomènes d'oxydation et sur les différents stades de l'activité respiratoire a été fréquemment mis en avant et peut conduire à la destruction partielle des branchies et à des désordres respiratoires graves. Il a également été mis en évidence une atteinte de l'épiderme corporel et des intestins. Chez les poissons, on a noté une détérioration de l'épithélium olfactif, une réduction de l'attraction chimique et même du blocage de la conduction nerveuse au niveau des organes chémo-récepteurs. Chez les gorgones ce sont les polypes en entier qui disparaissent brûlés par les détergents laissant des axes progressivement dépourvus de vie.

D'autres recherches ont montré que les tensioactifs peuvent perturber le métabolisme et modifier la composition des lipides, des lipoprotéines, des protéines, des acides nucléiques et du glycogène. On note aussi une modification des propriétés de la composition du sang, notamment chez les poissons, avec perturbation de l'activité enzymatique au niveau des branchies et du foie et en particulier de l'activité oxydasique des cytochromes au niveau des parois des lysosomes.

TENIR COMPTE DES SYNERGIES

Il n'est plus possible à l'heure actuelle d'ignorer les nombreux travaux qui ont montré que les effets toxiques des tensioactifs pouvaient être aggravés par la présence d'autres polluants tels que les métaux, les pesticides et les produits pétroliers. Les tests d'évaluation de la toxicité doivent en tenir compte.

BIODEGRADABILITE ET MILIEU MARIN

La Biodégradabilité des tensioactifs sous-entend souvent destruction complète du produit par les microorganismes. Or, il s'avère que la biodégradation peut être totale et conduire, en phase finale, à des corps très simples tels que CO2 et H2O ; elle peut aussi n'être que partielle et donner naissance à des produits intermédiaires. La législation française ne fait pas de différence dans le degré de biodégradation. Il suffit, d'après la loi, que la transformation du tensioactif soit suffisante pour que le dosage par la méthode officielle au bleu de méthylène donne un résultat négatif.
Des études récentes ont montré que dans de nombreux cas, la biodégradation conduit à des chaînes plus courtes que celles du produit, sans jamais aboutir à sa disparition complète. Des tests de toxicité pratiqués avec ces produits de la biodégradation partielle ont montré que leur virulence vis-à-vis des organismes tests pouvait être aussi importante que celle des tensioactifs de départ.
Rappelons également que l'estimation de la biodégradabilité des tensioactifs repose sur les tests pratiqués en eau douce, avec la participation d'une population bactérienne importante, une faible quantité de tensioactifs (2mg/l) et à la température de 30°. Les conditions en milieu marin, ne sont pas aussi favorables : la salinité diminue l'efficacité des bactéries, le nombre des bactéries est généralement peu élevé, la quantité de tensioactifs importante et la température beaucoup plus faible ( 11 à 13°en hiver). On n'en continue pas moins à autoriser la commercialisation des détergents en basant le contrôle de leur biodégradabilité sur des tests artificiels, peu performants, pratiqués en eau douce et en laboratoire.
On retrouve les mêmes problèmes au niveau des stations d'épuration, aggravés par le fait que les détergents peuvent perturber les performances des procédés mis en œuvre.

L'HEURE EST AUX TENSIOACTIFS TOTALEMENT BIODEGRADABLES

La menace des détergents sur l'environnement est encore aggravée par leur résistance à la biodégradation et par l'inefficacité de la plupart des stations d'épuration actuelles dans ce domaine. L'apport continu de ces produits si difficilement dégradables ne peut qu'induire une augmentation continue du niveau général de pollution des milieux aquatiques. C'est l'un des problèmes écologiques les plus préoccupants de notre époque.

Les détergents biodégradables à 100% existent et le moment est donc venu de les généraliser. Pour les contrôler des tests de biodégradabilité plus performants devront désormais être utilisés.


Le linge ne sera probablement pas plus blanc que blanc, mais il n'en sera pas moins propre.

Tels sont les enjeux dépouillés de toute ambiguïté auxquels sont étroitement liés le devenir de la biosphère marine et l'économie des ressources marines.

CERIMER/DETBIOSMAR/octobre 1999

 

 

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