Le 22/03/07
A propos de Notre pain quotidien , un film documentaire de Nikolaus Geyrhalter
Quand le vivant n'est plus que de la matière première
Par Françoise NOWAK
Notre pain quotidien : un documentaire sur le monde agro-alimentaire qui révèle un mode de production et d'élevage où la vie n'est plus que de la matière première… De quoi prendre conscience que se nourrir est aussi un acte politique.
Notre pain quotidien , sorti en France le 14 mars dernier, nous livre une pitance que la plupart d'entre nous ignorent, et qui confine à l'horreur. Ce documentaire de 92 minutes nous projette dans les coulisses de ce qui fume dans nos assiettes : serres industrielles régulièrement désinfectées par des hommes affublés de masques à gaz dernier cri, totalement anonymes derrière leur combinaison étanches style « lieux d'expérimentation à haut risque », laboratoires-à-exciter les taureaux et à capter leur semence, usines-à-contrôler-la croissance-des-poussins, qui les crachent et les mettent en tas, comme de vulgaires déchets, industries-de-charcutage-du-cochon-à-la-chaîne, moissons guerrières et implacables des grandes surfaces agricoles par des monstres tout puissants, « bulldozers » à faire tomber les olives…Ce film zoome sur les plus beaux fleurons technologiques et industriels européens du secteur agroalimentaire. Ce faisant, il nous renvoie en miroir l'image d'une société productiviste où ce qui est vivant, de quelle que nature que ce soit - humains compris - n'a strictement aucune autre valeur que celle d'un produit marchand dont on veut retirer un rendement maximum, dans les meilleurs délais.
Le choc est rude. Même si l'on mange volontiers de la viande, et que l'on n'a rien d'un défenseur militant des animaux, comment comprendre que les fabricants des machines, pourtant très sophistiquées, qui projettent de la paille ou de la nourriture dans des boxes de bovins alignés à perte de vue, n'aient pas prévu d'éviter de le faire « en pleine gueule » de ces ruminants? A l'évidence, pourtant, ces bêtes se démènent dans tous les sens pour éviter cette agression inutile et choquante.
Découpeur de pattes avant
Comment expliquer encore que ces mêmes machines soient promues sur le stand de l'entreprise Kuhn, dans le cadre de salons consacrés au machinisme agricole (comme à Villepinte, début mars), à l'appui de ces mêmes images d'agression, diffusées en continu par des vidéos de démonstration ?
Comment imaginer que des bureaux d'études aient pu accepter de réaliser des automates si perfectionnés qu'ils ont donné lieu à la création d'un métier à part entière : celui de « découpeur de pattes avant de porc à la chaîne » ? Pour les amateurs éventuels, en voici la « fiche technique » : A longueur de journée, vous sectionnez ces pattes à l'aide de grandes cisailles, au rythme du passage automatique et lancinant - juste à votre hauteur, le temps strictement nécessaire - des dépouilles de ces porcs, bien à propos suspendus par leurs pieds arrière à des crochets… Le travail à la chaîne, on le sait, est, déjà en soi une aliénation, mais avoir imaginé de le mettre en œuvre sur des cadavres, fussent-ils d'animaux, exprime un mépris pour ce qui est vivant, qui confine au vertige.
Comment, encore, des ingénieurs ont-ils pu inventer la notion d'espaliers de légumes sans terre qu'il suffit de tirer, en fin de saison, comme de vulgaires rideaux, sur des tringles aménagées à cet effet ? Certes, le gain de temps et donc le bénéfice financier qui en résultent, doivent être de taille : ces plans s'éliminent en « un tour de main », et préparer une nouvelle saison de culture sur ciment est aussi rapide que facile.
Raffles à poulets
Mais le désir d'inversion du rapport qui relie normalement l'homme à la terre, sous-tendu par cette démarche, est le témoin d'une volonté de toute-puissance des plus inquiétantes.
Comment d'autres professionnels, enfin, ont t-il pu passer commande de vastes systèmes automatiques de raffles-à-poulets-prêts-à passer-à-la-casserole, dans de vastes hangars…
Toutes ces pratiques font immanquablement penser à la doctrine qui présidait aux camps de la mort : ceux que l'on tue et ceux que l'on emploie ne sont rien d'autre que de la matière première. On en récupère tout ce qui peut être « utile », de la façon la plus hygiénique, systématique et technologique possible. Charlie Chaplin, auteur des films Le dictateur et Les temps modernes reconnaîtrait certainement là, la conjonction des folies qu'il dénonçait à travers ces deux oeuvres prophétiques.
Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que le réalisateur ait choisi de renoncer, en cours de route, à organiser des entretiens avec les ouvriers qu'il a filmés, pour cause de perturbation du tournage. Seul l'oubli de la mort qu'on se donne à soi-même en se faisant à la fois l'outil et la victime d'un tel système, pour survivre, peut permettre de continuer d'y participer. Pour ces personnes, pouvoir tenir au quotidien, malgré les tâches qui leur sont imposées, n'est certainement pas compatible avec en parler.
A chacun de nous, après avoir vu ce film, de ne pas oublier, en revanche, ce que nous faisons lorsque nous allons faire nos courses…
Françoise NOWAK
Nikolaus Geyrhalter : une démarche singulière, de la réalisation à la distribution
En cinq documentaires, Nikolaus Geyrhalter s'est crée une signature. Analyse des caractéristiques de cette production atypique, qui a séduit un distributeur atypique (chapeau).
Qu'il s'agisse de sa façon de travailler, ou de la distribution de son dernier film, on peut dire que Nikolaus Geyrhalter est un réalisateur atypique. Il imprime en quelque sorte à ses oeuvres - 5 documentaires à ce jour - une véritable marque de fabrique : des points communs remarquables, à tous les sens du terme.
Tout d'abord, N. Geyrhalter choisit de montrer des lieux que nous ne sommes normalement pas amenés à voir : lieux dangereux, lieux d'activités closes sur elles-mêmes, lieux aux climats extrêmes.... Il se dit fasciné par ce type d'espaces, et nul doute qu'il en choisit certains notamment pour la forme de beauté liée à leur démesure. Nul doute également que si l'on trouve le courage de continuer à regarder les scènes souvent terribles qui défilent sous nos yeux, dans Notre pain Quotidien par exemple - sa dernière oeuvre, datée de 2005 -, c'est notamment grâce à cette beauté. Une beauté que le réalisateur révèle par ses choix d'angles et d'heures de tournage. Au-delà d'un documentaire, les films de N. Geyrhalter sont aussi des productions artistiques.
Ensuite, les films de N. Geyrhalter ne comportent ni commentaire, ni voix off. Pour Notre pain quotidien , « il s'agit de montrer des situations de travail en laissant, à travers de longues séquences, suffisamment d'espace à la pensée, aux associations. Les spectateurs peuvent aussi plonger dans cet univers et se faire leur propre opinion », précise le cinéaste.
Tout est lié
Autre caractéristique encore : N. Geyrhalter s'installe longuement dans ses sujets, il prend le temps de s'imprégner des atmosphères, de rencontrer les gens, de sentir les situations . Notre pain quotidien lui a ainsi demandé deux ans de recherche et de reportage.
Enfin, à réalisateur atypique, partenaires financiers atypiques. Pour la société KMBO, qui a choisi de distribuer Notre pain quotidien en France, ce film est le premier de sa propre « carrière ». KMBO a en effet été créé au début de cette année 2007 par Vladimir Kokh, suite au coup de cœur qu'il a eu en visionnant ce film à Cannes, en mai dernier. Un acte qui scelle la rencontre des exigences citoyennes et artistiques du réalisateur et du distributeur ! Preuve en est qu'au lieu de se limiter aux circuits classiques de promotion, cette entreprise a décidé de faire un travail de communication très ciblé en direction de structures directement concernées par les films qui vont figurer dans son catalogue. Dans cette logique, à l'occasion de la programmation de Notre Pain quotidien en salle, elle organise des rencontres et débats en coopération avec l'association France Nature Environnement (voir encadré « pour en savoir plus »). Enfin, elle s'est engagée à verser 5% des bénéfices qu'elle réalisera, sur cette programmation, à la Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique (FNAB), structure très impliquée dans la mise en place et la promotion de l'agriculture biologique. Tout est lié, d'ailleurs, car c'est par la FNAB que KMBO et France Nature Environnement se sont « rencontrées ».
Vous avez dit atypique ?
Calendrier des projections de Notre pain quotidien avec débats
- LYON, mercredi 21 mars à 20h00 au Comedia Cinéma , 13 avenue Berthelot, 69000 Lyon, avec Frédéric Augey.
Frédéric Augey est Médecin Hospitalier et spécialiste des conséquences sur la santé de l'utilisation des pesticides en Agriculture. Il est membre de la Fédération Rhône Alpes de protection de la nature (FRAPNA) et de France nature environnement (FNE).
- MONTPELLIER, jeudi 22 mars à 20h00 au Cinéma Diagonal Capitole , 5 rue de Verdun, 34000 Montpellier ; avec Raoul Jacquin, paysan pratiquant l'agro-écologie, représentant de l'association Kokopelli ( www.kokopelli.asso.fr ) et Nolwenn Thivault, programmatrice du film, KMBO.
- PARIS, mardi 27 mars à 20h00 au Cinéma Le Saint-André des Arts , 30 rue Saint-André des Arts 75006 Paris, avec Vladimir Kokh, directeur de KMBO, Myriam Gast Loup, responsable de la programmation du Festival du Film d'Environnement (FIFE), et chargée de communication pour KMBO, ainsi que Nolwenn Thivault, programmatrice du film, chez KMBO.
- MASSY ; vendredi 30 mars en soirée au CinéMassy , Place de France, 91300 Massy, avec Christine Gilloire, trésorière de la FNE, et pilote du pôle « Industries Produits Services » (IPS) de cette structure.
- SAINT-JEAN D'ANGELY, mercredi 4 avril à 20h30 au Cinéma Eden, 6 avenue Pasteur 17400 Saint-Jean d'Angely, avec Patrick Dauron du Groupement des agriculteurs biologiques (GAB 17). Soirée en collaboration avec Croqu'etyc - association de consom'acteurs - et le Collectif Agerien.
- SAINT-OUEN L'AUMÔNE, jeudi 5 avril en soirée -horaire non encore fixé- au Cinéma L'Utopia , 1 place Mendès France 95310 St-Ouen L'Aumône, avec Annie Le Fur, coordinatrice de la Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique (FNAB).
- VERSAILLES, 30 avril en soirée -horaire non encore fixé- au Cinéma Le Roxanne , 6 rue Saint-Simon, 78000 Versailles, avec Damien et Marie-Hélène Bignon, cultivateur bio-formateur et éleveuse de "poules pondeuses" en mode biologique.
- CLAMART, 3 mai au Cinéma Jeanne Moreau , 22 rue Paul Vaillant Couturier, 92140 Clamart, avec Christine Gilloire, trésorière de la FNE, et pilote du pôle IPS de cette structure.
Pour en savoir plus
- Sur les lieux de programmation du film :
http://www.kmbofilms.com/notrepainquotidien/?cat=11
et http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=112234.html
- Sur France Nature Environnement : http://www.fne.asso.fr
- Sur La FNAB : http://www.fnab.org
Contact presse : Jean-Bernard Emery, "Notre pain quotidien"
+33 (0)1 55 79 03 43 et +33 (0)6 03 45 41 84 - jb.emery@cinepresscontact.com
36, rue Véron 75018 Paris - www.cinepresscontact.com
