Compte-rendu de la rencontre organisée par les JNE avec Serge Latouche, auteur du Pari de la décroissance (Fayard) et de Petit traité de la décroissance sereine (Mille et une nuits) le 25/09/08, avec le soutien de la mairie du 2 e arrondissement de Paris.
Le projet de la décroissance n'est pas nouveau. « Il était déjà présent dans les livres d'André Gorz (in Capitalisme, socialisme, écologie . Désorientations, orientations ) et de Bernard Charbonneau (i n Une seconde nature ) » affirme Serge Latouche, même si le terme de « décroissance » n'est apparu qu'en 2002, en réaction au concept de «développement durable ». Cet économiste voit dans l'émergence de ce projet une double filiation. L'une est la critique écologiste de la société industrielle exprimée dans le rapport du Club de Rome en 1970 (paru en France sous le titre "Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance "). Un exercice de prospective sérieux qui prédisait l'effondrement du système mondial sous l'effet de la croissance économique, démographique et de l'épuisement des ressources de la planète. L'autre filiation, à laquelle lui-même est rattaché (à partir de ses sources marxistes), c'est la critique de l'économie politique et du développement telle qu'elle a pu être énoncée par Ivan Illich ou Vandana Shiva. Et telle qu'elle s'est exprimée en point d'orgue lors du colloque au siège de l'Unesco, à Paris, en 2002, qui avait pour thème générique : "Défaire le développement". (les actes ont été publiés sous ce même titre aux éditions Parangon).
Le développement est vu comme un moyen de poursuivre la colonisation (l'occidentalisation) du monde, dont le stade le plus avancé n'est autre que la colonisation de l'imaginaire. Dès lors, le fameux rêve du produire plus pour consommer plus s'étend à toute la planète, avec les conséquences désastreuses que l'on sait. Ce "rêve" à long terme insoutenable est favorisé par le développement des énergies fossiles. En germe dès l'émergence de la société industrielle, au XVIII ° siècle, il a essentiellement pris forme dans la deuxième moitié du XX° siècle avec l'avènement de la société de consommation. Laquelle a pris son essor sous l'action de trois « pousse au crime » : la publicité, l'obsolescence programmée des objets (dont la durée de vie est de plus en plus courte, qu'on songe aux appareils électro-ménagers) et le crédit.
L'une des principales conséquences de ce développement débridé, c'est que nous dépassons aujourd'hui de 40% les possibilités de régénération de la biosphère et la seule façon de revenir à l'équilibre, c'est que les pays du nord réduisent de 75% à 85% leur consommation. Une dérive qui avait déjà été pointée lors de la conférence de Stockholm (le premier Sommet de la Terre) en 1972. « On savait déjà tout à Stockholm, et qu'a t-on fait ? ». Et de citer notre confrère Fabrice Nicolino ( http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=296 ), qui dans un texte paru sur son blog «40 ans mais plus toutes ses dents » a dénoncé la faillite du mouvement écologiste et de protection de la nature. La décroissance serait-elle une autre forme de réponse à la dégradation de la planète ?
A bas le développement durable, vive la décroissance conviviale !
Pour Serge Latouche, le développement durable n'est « qu'un bricolage conceptuel visant à changer les mots à défaut de changer les choses » (cf Survivre au développement, éd. Mille et une nuits). Dans un monde où la communication est reine, le terme de décroissance s'est imposé comme un slogan volontairement provocateur (un mot obus) face à l'inertie générale pour marquer la nécessité de sortir de notre modèle de société et changer véritablement de paradigme. Mais son emploi nécessite quelques mises au point.
Les partisans de la décroissance sont contre la croissance pour la croissance , car celle-ci n'est pas soutenable. Il convient de toujours rappeler, inlassablement, à temps et à contre temps, que pour que tous les pays puissent adopter le mode de vie occidental, il faudrait plusieurs planètes Terre. Pour autant, les décroissants ne sont pas contre la "croissance" qui permet de nourrir ceux qui ont faim.
La décroissance n'est pas une croissance négative. Le terme le plus juste pour décrire ce mouvement de pensée serait celui de a-croissance (avec un « a » privatif comme dans athée). « Il faut sortir de la religion de la croissance et devenir sinon athée au moins agnostique » professe Serge Latouche.
Non à la décroissance subie. Oui à la décroissance choisie. Dans un cas, on la récession et son long cortège de malheurs. Dans l'autre, la sortie heureuse - si elle est pensée, anticipée et assumée collectivement - de ce modèle "complètement con" qui nous conduit dans l'impasse mais que l'on continue d'exporter. Et de marteler : «Il n'y a rien de pire qu'une société de croissance sans croissance ».
La décroissance serait-elle anti-moderne ? « Nous ne sommes pas contre la science, mais nous préférons la médecine environnementale plutôt que le tout génétique, l'agrobiologie plutôt que l'agro-industrie, le développement de la chimie verte… ». Notre conférencier rappelle que les objecteurs de croissance sont favorables à un moratoire sur l'innovation scientifique. Ou que notre empreinte écologique a explosé depuis 30 ans, et que ceci n'est pas tant du fait des individus que du système économique et de la mondialisation qui font par exemple, que les composants d'un yaourt ont parcouru 9000 km avant d'arriver dans notre assiette : "C'est le système qui surconsomme plutôt que les individus", nuance-t-il. Ce, qui, du coup, relativise la portée globale de mouvements comme celui de la simplicité volontaire. Au total, les militants de la décroissance ne sont non pas des anti-modernes ou des irresponsables comme on les caricature souvent, mais des post-modernes. « Il faut redonner un sens au projet de modernité et créer une société autonome, libérée de ses chaînes, qui se réapproprie son futur ». Lourde tâche, qui suppose de décoloniser nos propres imaginaires, de les libérer de l'idéologie développementiste, dont l'action toute-puissante s'exerce même sur les esprits les mieux intentionnés, à commencer par les militants tiers-mondistes.
La décroissance, une utopie ?
Pour Serge Latouche, l'utopie la plus utopique est une utopie « à la Claude Allègre », qui croit qu'une science qu'on ne connaît pas va tout sauver, ou encore, celle qui professe la généralisation mondiale de l'économie de marché sans tenir compte de ses conséquences à long terme. Certes, le projet de la décroissance propose un monde meilleur, et est à ranger pour cette raison, du côté des utopies. Mais celles-ci sont nécessaires pour avancer.
Comment faire ?
Faute de temps, et sans doute aussi parce c'est une affaire compliquée, Serge Latouche ne s'est pas autant expliqué qu'on l'aurait aimé sur les modalités de sortie de notre société croissanciste. Il n'a pas pu développer les pistes qu'il met en avant dans son livre Le pari de la décroissance (Fayard), dans un chapitre intitulé : "Organiser une société de décroissance sereine et conviviale au Nord et au Sud" . Ou dans son dernier opus : Petit traité de la décroissance sereine (Mille et un une nuits) dans lequel il aborde la décroissance comme programme politique. Il y met en avant huit changement interdépendants qui se renforcent le uns les autres. Huit "R" qui forment un cercle vertueux. Réévaluer les valeurs fondatrices devenues obsolètes comme la valeur du tout-travail. Reconceptualiser, par exemple les critères de richesse ou même de réussite. Restructurer l'appareil de production et les rapports sociaux. Redistribuer les richesses et l'accès au patrimoine naturel, entre le Nord et le Sud, et à l'intérieur de chaque société. Relocaliser la vie économique, politique et culturelle. Réduire, en premier lieu l'impact de nos activités sur la biosphère. Enfin, réutiliser/recycler. Latouche se dit également chaud partisan du protectionnisme économique, et, on s'en doute, d'un partage du travail vraiment audacieux.
A défaut de reprendre un tant soit peu systématiquement ces concepts, il a pu , néanmoins, apporter des éléments de réflexion en réponse aux nombreuses questions de la salle (nous étions une bonne centaine). Redisant sa conviction que la vraie "révolution" est culturelle, préalable indispensable à la sortie du consumérisme à tout va, il n'a pas nié la vertu pédagogique des catastrophes, telles l'ouragan Katrina ou la crise économique actuelle. « Les coups de pied au cul font changer les mentalités » affirme-t-il. Dans nos sociétés fondées sur le droit, ne faut-il pas agir prioritairement sur le système juridique afin de créer de puissants leviers de transformation ? Cela ne suppose-t-il pas la pression d'un mouvement social de grande ampleur ? Serge Latouche n'en disconvient pas mais avoue que tous ses dialogues avec les leaders syndicaux sont restés dans l'impasse car ceux-ci ne jurent que par la croissance. Sans compter qu'ils ne sont pas, généralement, très au fait de l'ampleur de la crise écologique ni de ses conséquences économiques et sociales. Autre piste : la mise en place de nouvelles monnaies ou de nouveaux systèmes de crédit. Non pas le micro-crédit ("une imposture récupérée par la Banque Mondiale"), mais, par exemple, des crédits rotatifs s'inspirant de la fameuse "tontine". Celle-ci fonctionne fort bien Afrique. Quand bien même elle permet d'abord aux Africains de faire la fête, notamment pour donner aux rites sociaux dits "de passage" (naissance, circoncision, mariage, etc.) tout leur poids. Et pourquoi pas ? C'est ici que le slogan "Moins de biens, plus de liens" retrouve toute sa vigueur.
Compte-rendu réalisé par Carine Mayo et Jean-Claude Noyé
"La crise économique, formidable occasion ou menace pour l'environnement ?"
Compte-rendu de la rencontre entre Sylvie Faucheux, économiste et les JNE
Tel était le thème de la conférence-débat organisée débat le 14 octobre par les JNE à la mairie du IIe arrondissement de Paris. A cette grande question, notre invitée, l'économiste Sylvie Faucheux *, répond qu'à court terme, on risque de moins investir dans la recherche et le développement des technologies de l'environnement, et, notamment en Chine, de consommer davantage de charbon. Mais la crise devrait par la suite avoir des effets positifs, en stimulant les brevets et l'innovation dans des domaines tels que les énergies renouvelables.
Pour le reste, le débat, très riche, a abordé de multiples questions telles que l'évaluation financière des dommages causés par les atteintes à l'environnement, les indicateurs économiques de la qualité de la vie, la nécessité ou non de revoir le calcul du PNB, la réforme du système financier international ou la décroissance - qui n'est pas la « tasse de thé » de Sylvie Faucheux (ni de l'auteur de ce compte-rendu!).
La discussion m'a semblé marquée, chez nombre de participants, par l'idée (ou le fantasme ?) qu'une crise vraiment profonde (en tout cas, plus que celle que nous vivons) serait seule de nature à permettre de reconstruire l'économie sur de nouvelles bases. Une idée qui relève à première vue du bon sens tant l'échec du système actuel est patent, mais finit par devenir une forme d'incantation. Et un bon (ou, plutôt, mauvais ?) prétexte pour critiquer toute initiative positive au motif qu'elle ne s'attaque pas aux racines du problème. Un vaste sujet que cette conférence ne visait pas à trancher...
Le débat a été animé avec patience et humour par Frédéric Denhez (JNE), auteur de La nature combien ça coûte et Plus de poisson à la criée (éd. Delachaux & Niestlé).
Vous trouverez ci-dessous son « introduction au débat ».
L'économie financière retrouve le réel en entraînant l'économie réelle dans la récession. Or, c'est bien connu des ministres de l'environnement, une crise n'est jamais bonne pour l'objet de leur
attention. Tout de même, il y a le Giec, il y a eu Bali et le Grenelle. Des avancées difficilement niables, d'autant moins qu'elles sont le fait, aussi, de ceux et celles qui jusqu'alors restaient dans l'immobilité : pays du sud, agriculteurs, industriels. D'autant aussi que le monde économique s'est emparé de la question environnementale qu'il feignait de ne point connaître. Il y a peut-être de l'argent à se faire. Aujourd'hui, on propose des quotas de pêche monnayables, des unités de biodiversité quotables, on évalue les coûts évités du maintien des espaces naturels, on rémunère les services écologiques rendus, on crée des marchés de compensation, on gère les forêts tropicales en jouant sur l'équilibre entre rente agricole et rente forestière. Tout cela se fait à partir d'évaluations monétaires de la nature au doigt mouillé. Aucun système de calcul n'est rigoureux. Et l'on se bat sur les taux d'actualisation de ces évaluations.Tout cela est-ce bien moral ? Mais ne vouloir de nature que protégée des hommes, est-ce bien respecter les états et leurs peuples ?
La crise fera-t-elle donc flancher ou flamber l'écologie ?
La prochaine bulle financière sera-t-elle verte ?
Les permis carbone protégeront-elles nos forêts ou les transformeront-elles en pompes à carbone ?
Ce qui est sûr est qu'une révolution philosophique est en marche. La nature bien commun devient tout doucement un bien public.
Sylvie Faucheux est présidente de l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Prof. d'économie, éditrice scientifique de l"International Journal of Sustainable Developpement" et co-éditrice de la collection "Current Series of Ecological Economics", elle est l'une des économistes européennes les plus citées dans le domaine de l'environnement. Elle est coauteur de Le changement climatique : aubaine ou désastre? (éd. Le Cerf) et auteur de Économie et politique des changements climatiques (éd. La Découverte).
Compte-rendu réalisé par Laurent Samuel
Nous remercions la mairie du 2 e arrondissement pour son accueil.
Le 25/09 à 19h à la mairie du 2 e arrdt de Paris
Texte complet :
Jeudi 25 septembre, à 19 H, dans la salle des expositions de la mairie du II° arrdt de Paris, (métro Bourse), les JNE organisent une conférence suivie d'un débat sur le thème : "La décroissance : utopie ou solution à la crise écologique ?". Notre invité sera Serge Latouche, auteur du "Pari de la décroissance" (Fayard) et de "Petit traité de la décroissance sereine" (Mille et Une nuits).
Un débat ouvert à tous et animé par le journaliste Jean-Claude Noyé.
Professeur émérite à la faculté de droit et d'économie de l'université Paris-XI, Serge Latouche est influencé par les travaux de François Partant. Ce qui l'a conduit à être membre fondateur et ancien président de l'association La Ligne d'Horizon. Il a développé une théorie critique envers tant l'orthodoxie économique que l'économisme et l'utilitarisme dans les sciences sociales. Il va plus loin encore en remettant en cause la notion même de développement, dont le dernier avatar, le développement durable, n'est à ses yeux qu'une ineptie et une imposture.
Considéré comme l'un des penseurs et partisans majeurs de la décroissance, il tente, à contre-courant, de conceptualiser l'après-développement dans « un combat généralisé et organisé contre le mode de vie occidental, devenu insoutenable, à l'échelle mondiale ».
Auteur de nombreux livres, notre invité a également écrit "L'Occidentalisation du monde : Essai sur la signification, la portée et les limites de l'uniformisation planétaire", (La Découverte) ; "Survivre au développement : de la décolonisation de l'imaginaire économique à la construction d'une société alternative" (Mille et Une Nuits), "La Mégamachine : Raison technoscientifique, raison économique et mythe du progrès" (La Découverte).
Lieu : Mairie du 2 e : 8, rue de la Banque 75002 Paris
Contact : asso.jne@free.fr
La décroissance, utopie ou solution à la crise écologique ?
Compte-rendu de la rencontre organisée par les JNE avec Serge Latouche, auteur du Pari de la décroissance (Fayard) et de Petit traité de la décroissance sereine (Mille et une nuits) le 25/09/08, avec le soutien de la mairie du 2 e arrondissement de Paris.
Le projet de la décroissance n'est pas nouveau. « Il était déjà présent dans les livres d'André Gorz (in Capitalisme, socialisme, écologie . Désorientations, orientations ) et de Bernard Charbonneau (i n Une seconde nature ) » affirme Serge Latouche, même si le terme de « décroissance » n'est apparu qu'en 2002, en réaction au concept de «développement durable ». Cet économiste voit dans l'émergence de ce projet une double filiation. L'une est la critique écologiste de la société industrielle exprimée dans le rapport du Club de Rome en 1970 (paru en France sous le titre "Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance "). Un exercice de prospective sérieux qui prédisait l'effondrement du système mondial sous l'effet de la croissance économique, démographique et de l'épuisement des ressources de la planète. L'autre filiation, à laquelle lui-même est rattaché (à partir de ses sources marxistes), c'est la critique de l'économie politique et du développement telle qu'elle a pu être énoncée par Ivan Illich ou Vandana Shiva. Et telle qu'elle s'est exprimée en point d'orgue lors du colloque au siège de l'Unesco, à Paris, en 2002, qui avait pour thème générique : "Défaire le développement". (les actes ont été publiés sous ce même titre aux éditions Parangon).
Le développement est vu comme un moyen de poursuivre la colonisation (l'occidentalisation) du monde, dont le stade le plus avancé n'est autre que la colonisation de l'imaginaire. Dès lors, le fameux rêve du produire plus pour consommer plus s'étend à toute la planète, avec les conséquences désastreuses que l'on sait. Ce "rêve" à long terme insoutenable est favorisé par le développement des énergies fossiles. En germe dès l'émergence de la société industrielle, au XVIII ° siècle, il a essentiellement pris forme dans la deuxième moitié du XX° siècle avec l'avènement de la société de consommation. Laquelle a pris son essor sous l'action de trois « pousse au crime » : la publicité, l'obsolescence programmée des objets (dont la durée de vie est de plus en plus courte, qu'on songe aux appareils électro-ménagers) et le crédit.
L'une des principales conséquences de ce développement débridé, c'est que nous dépassons aujourd'hui de 40% les possibilités de régénération de la biosphère et la seule façon de revenir à l'équilibre, c'est que les pays du nord réduisent de 75% à 85% leur consommation. Une dérive qui avait déjà été pointée lors de la conférence de Stockholm (le premier Sommet de la Terre) en 1972. « On savait déjà tout à Stockholm, et qu'a t-on fait ? ». Et de citer notre confrère Fabrice Nicolino ( http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=296 ), qui dans un texte paru sur son blog «40 ans mais plus toutes ses dents » a dénoncé la faillite du mouvement écologiste et de protection de la nature. La décroissance serait-elle une autre forme de réponse à la dégradation de la planète ?
A bas le développement durable, vive la décroissance conviviale !
Pour Serge Latouche, le développement durable n'est « qu'un bricolage conceptuel visant à changer les mots à défaut de changer les choses » (cf Survivre au développement, éd. Mille et une nuits). Dans un monde où la communication est reine, le terme de décroissance s'est imposé comme un slogan volontairement provocateur (un mot obus) face à l'inertie générale pour marquer la nécessité de sortir de notre modèle de société et changer véritablement de paradigme. Mais son emploi nécessite quelques mises au point.
Les partisans de la décroissance sont contre la croissance pour la croissance , car celle-ci n'est pas soutenable. Il convient de toujours rappeler, inlassablement, à temps et à contre temps, que pour que tous les pays puissent adopter le mode de vie occidental, il faudrait plusieurs planètes Terre. Pour autant, les décroissants ne sont pas contre la "croissance" qui permet de nourrir ceux qui ont faim.
La décroissance n'est pas une croissance négative. Le terme le plus juste pour décrire ce mouvement de pensée serait celui de a-croissance (avec un « a » privatif comme dans athée). « Il faut sortir de la religion de la croissance et devenir sinon athée au moins agnostique » professe Serge Latouche.
Non à la décroissance subie. Oui à la décroissance choisie. Dans un cas, on la récession et son long cortège de malheurs. Dans l'autre, la sortie heureuse - si elle est pensée, anticipée et assumée collectivement - de ce modèle "complètement con" qui nous conduit dans l'impasse mais que l'on continue d'exporter. Et de marteler : «Il n'y a rien de pire qu'une société de croissance sans croissance ».
La décroissance serait-elle anti-moderne ? « Nous ne sommes pas contre la science, mais nous préférons la médecine environnementale plutôt que le tout génétique, l'agrobiologie plutôt que l'agro-industrie, le développement de la chimie verte… ». Notre conférencier rappelle que les objecteurs de croissance sont favorables à un moratoire sur l'innovation scientifique. Ou que notre empreinte écologique a explosé depuis 30 ans, et que ceci n'est pas tant du fait des individus que du système économique et de la mondialisation qui font par exemple, que les composants d'un yaourt ont parcouru 9000 km avant d'arriver dans notre assiette : "C'est le système qui surconsomme plutôt que les individus", nuance-t-il. Ce, qui, du coup, relativise la portée globale de mouvements comme celui de la simplicité volontaire. Au total, les militants de la décroissance ne sont non pas des anti-modernes ou des irresponsables comme on les caricature souvent, mais des post-modernes. « Il faut redonner un sens au projet de modernité et créer une société autonome, libérée de ses chaînes, qui se réapproprie son futur ». Lourde tâche, qui suppose de décoloniser nos propres imaginaires, de les libérer de l'idéologie développementiste, dont l'action toute-puissante s'exerce même sur les esprits les mieux intentionnés, à commencer par les militants tiers-mondistes.
La décroissance, une utopie ?
Pour Serge Latouche, l'utopie la plus utopique est une utopie « à la Claude Allègre », qui croit qu'une science qu'on ne connaît pas va tout sauver, ou encore, celle qui professe la généralisation mondiale de l'économie de marché sans tenir compte de ses conséquences à long terme. Certes, le projet de la décroissance propose un monde meilleur, et est à ranger pour cette raison, du côté des utopies. Mais celles-ci sont nécessaires pour avancer.
Comment faire ?
Faute de temps, et sans doute aussi parce c'est une affaire compliquée, Serge Latouche ne s'est pas autant expliqué qu'on l'aurait aimé sur les modalités de sortie de notre société croissanciste. Il n'a pas pu développer les pistes qu'il met en avant dans son livre Le pari de la décroissance (Fayard), dans un chapitre intitulé : "Organiser une société de décroissance sereine et conviviale au Nord et au Sud" . Ou dans son dernier opus : Petit traité de la décroissance sereine (Mille et un une nuits) dans lequel il aborde la décroissance comme programme politique. Il y met en avant huit changement interdépendants qui se renforcent le uns les autres. Huit "R" qui forment un cercle vertueux. Réévaluer les valeurs fondatrices devenues obsolètes comme la valeur du tout-travail. Reconceptualiser, par exemple les critères de richesse ou même de réussite. Restructurer l'appareil de production et les rapports sociaux. Redistribuer les richesses et l'accès au patrimoine naturel, entre le Nord et le Sud, et à l'intérieur de chaque société. Relocaliser la vie économique, politique et culturelle. Réduire, en premier lieu l'impact de nos activités sur la biosphère. Enfin, réutiliser/recycler. Latouche se dit également chaud partisan du protectionnisme économique, et, on s'en doute, d'un partage du travail vraiment audacieux.
A défaut de reprendre un tant soit peu systématiquement ces concepts, il a pu , néanmoins, apporter des éléments de réflexion en réponse aux nombreuses questions de la salle (nous étions une bonne centaine). Redisant sa conviction que la vraie "révolution" est culturelle, préalable indispensable à la sortie du consumérisme à tout va, il n'a pas nié la vertu pédagogique des catastrophes, telles l'ouragan Katrina ou la crise économique actuelle. « Les coups de pied au cul font changer les mentalités » affirme-t-il. Dans nos sociétés fondées sur le droit, ne faut-il pas agir prioritairement sur le système juridique afin de créer de puissants leviers de transformation ? Cela ne suppose-t-il pas la pression d'un mouvement social de grande ampleur ? Serge Latouche n'en disconvient pas mais avoue que tous ses dialogues avec les leaders syndicaux sont restés dans l'impasse car ceux-ci ne jurent que par la croissance. Sans compter qu'ils ne sont pas, généralement, très au fait de l'ampleur de la crise écologique ni de ses conséquences économiques et sociales. Autre piste : la mise en place de nouvelles monnaies ou de nouveaux systèmes de crédit. Non pas le micro-crédit ("une imposture récupérée par la Banque Mondiale"), mais, par exemple, des crédits rotatifs s'inspirant de la fameuse "tontine". Celle-ci fonctionne fort bien Afrique. Quand bien même elle permet d'abord aux Africains de faire la fête, notamment pour donner aux rites sociaux dits "de passage" (naissance, circoncision, mariage, etc.) tout leur poids. Et pourquoi pas ? C'est ici que le slogan "Moins de biens, plus de liens" retrouve toute sa vigueur.
Compte-rendu réalisé par Carine Mayo et Jean-Claude Noyé
