Edito du 14 janvier 2009


Par Cécile Arbona

Et si on parlait chiffon, monsieur le futur Président ?

 

Le jour où j'ai appris que M. Barack Obama allait devenir le prochain président des Etats-Unis,je faisais du shopping. Une occupation parfaitement futile mais totalement nécessaire puisque, sous nos latitudes, nous sommes dans l'obligation de nous vêtir. Tout en achetant une minijupe (pour ma fille) en coton bio made in India, je réfléchissais à la « Question N°7 » posée aux deux candidats, lors du « Débat Science 2008 » 1 . On leur demandait, en substance, de se prononcer sur les bienfaits des avancées en génétique par rapport à leurs risques potentiels. Voici un extrait de la réponse fournie par Barack Obama :

«  Je crois que nous pouvons continuer sans risque à modifier les plantes avec de nouvelles techniques génétiques, motivées par des essais rigoureux concernant les effets sur la santé et sur l'environnement, et par une législation plus forte, encadrée par le meilleur avis scientifique disponible.  »

C'est ce petit bout de phrase, «  encadrée par le meilleur avis scientifique disponible   », qui me chiffonne le plus…

Parce que depuis le 5 novembre 2008, j'ai appris qu'au moins deux des conseillers scientifiques 2 du futur président, Gilbert Ommen 3 et Sharon Long 3 sont liés à la firme Monsanto, bien connue pour son œuvre en faveur de la commercialisation et du développement des OGM dans le monde 4 .

Alors depuis je m'inquiète, sûrement à tort, mais tout de même… j'ai peur que le futur président du pays le plus puissant du monde file un mauvais coton…

Au départ, il faut dire qu'il y a un très gros problème avec le coton.

Cette plante, la plus cultivée à la surface du globe (après le soja), est produite en majorité dans les pays émergents ou les plus pauvres, et c'est aussi la plus polluante ! Très sensible aux attaques de ravageurs, la culture du coton entraîne une consommation massive de pesticides (25 % de la totalité annuelle des insecticides utilisés dans le monde). Les pesticides 5 sont eux aussi bien connus pour leurs impacts désastreux sur l'ensemble des écosystèmes et sur la santé humaine.

Devant ce constat, l'alternative proposée aujourd'hui aux paysans est la suivante : cultiver du coton Bt (génétiquement modifié pour lutter contre les ravageurs) ou cultiver du coton bio.

Et c'est là que j'agite mon chiffon à dépoussiérer les idées fausses, en prenant l'Inde comme exemple. Parce que ce pays est un cas de figure type. Il a comme particularité d'être, depuis 2008, le premier producteur mondial de coton bio… tout en faisant partie des quatre premiers pays en développement où les PGM (plantes génétiquement modifiées) sont majoritairement cultivées depuis leur autorisation sans réserve par le gouvernement, en 2002.

Depuis, l'Inde est divisée entre les pro et les anti-OGM qui mettent en avant, le nouveau très gros problème qui a surgi concernant le coton. Les insectes-ravageurs résistent de mieux en mieux au coton Bt. Ce qui oblige les paysans à acheter, en plus des semences transgéniques, les pesticides qu'ils auraient dû normalement économiser. Acculés à la faillite, certains choisissent le suicide ; d'autres se convertissent à l'agriculture biologique, pour leur plus grand profit 6 … D'autant que les bons résultats de la filière bio dans tous les pays producteurs ont été publiés lors de la dernière « Conférence internationale sur le commerce du coton biologique » (octobre 2008) et qu'ils sont en hausse 7 , d'autant que les professionnels du textile des pays riches ont besoin de tonnages de plus en plus importants tout simplement parce que le marché du coton bio et ses prévisions ne cessent de grimper (3,5 milliards de dollars en 2008, 5 milliards en 2009, 6,8 milliards en 2010).

Pour Eric Ducoin, responsable de la filière Inde de Biocoton (filiale du groupe français Euro-Nat) le moment est venu de fixer « La neige sur le haut des montagnes », traduction de « Himshikha » 8 , nom donné à un projet situé dans le Madhya Pradesh (MP) où après un vaste travail de reconversion des agriculteurs indiens à la production de coton bio, la ténacité finit aujourd'hui par porter ses graines. 250 fermes ont produit 250 tonnes de coton bio en 2008 achetés par Reebok, Club Med, Botanic, Bouygues Telecom.

J'en vois déjà qui font la fine bouche en disant que ces gens-là ne pensent qu'à se donner une bonne image de marque, que c'est tendance de faire confectionner des tee-shirts ou des casquettes en coton bio équitable, et que tout ça ne durera pas ! Je dis : c'est faux !

Tant qu'il y aura des scientifiques qui doutent de l'efficacité des PGM (Plantes génétiquement modifiées), tant qu'il y aura des consommateurs pour acheter, même ponctuellement, des vêtements faits dans un coton qui n'a pas empoisonné la terre ou celui qui la retourne, je suis certaine que pour les industriels du textile, les dirigeants politiques, les semenciers… la « Question N°7 » restera posée…

Je ne suis pas un conseiller scientifique, certes non ! mais en tant que simple citoyenne de cette planète, je me permets de vous adresser une requête, monsieur le Président. S'il vous plaît, laissez le choix aux paysans pauvres d'Inde et des autres pays producteurs de coton de cultiver des semences qui ne les endettent pas, laissez leur une chance de construire un avenir durable pour eux et leurs enfants. «  Il y a 668 enfants dans nos fermes en culture bio, et certains ne vont pas à l'école…  », note Eric Ducoin, « En 2008, nous avons donc lancé un programme d'éducation avec un objectif prioritaire: scolariser tous les enfants et leur ouvrir un jour les portes d'une université. Pour leur laisser le choix de leur avenir  ».

C'est ce petit bout de phrase, «  leur laisser le choix de leur avenir »   , qui me plaît le plus…

Parce que vos conseillers scientifiques le savent probablement : si un champ de cotonniers Bt est voisin de cotonniers non OGM, la fécondation entre variétés d'une même espèce est un risque potentiel… Par conséquent, l'intégrité d'une filière non OGM ne pourra plus être garantie. Et dans ce cas, plus personne n'aura plus le choix !

C'est pour cela que parler chiffon n'est pas si futile qu'on pourrait le croire.

Parce que les chiffons sont en coton, et que le coton est un enjeu environnemental, économique, politique et social qui a maille à partir avec les OGM.

Je crois en vous et je compte sur vous, monsieur le futur président des Etats-Unis, pour ne pas écouter ceux de vos conseillers qui pourraient se tromper de réponse à la « Question N°7 », et filer ainsi un très mauvais coton… génétiquement modifié.

 

1 Débat Science 2008. Question N°7. Genetics research.
http://www.sciencedebate2008.com/www/index.php?id=40

2 Liste des conseillers scientifiques de Barack Obama
http://blog.wired.com/wiredscience/2008/09/obama-campaign.html

3 - Gilbert S. Ommen, ex-président de l'AAAS (American Association for the Advancement of Science). Rappelons quele principal sponsor du Congrès 2006 de l'AAAS fut Monsanto.

- Sharon Long, ex-membre dirigeant du Conseil d'administration de Monsanto.
http://monsanto.mediaroom.com/index.php?s=43&item=367
http://monsanto.mediaroom.com/index.php?s=43&item=533

4 Evolution des surfaces de cultures OGM dans le monde entre 1996 et 2007
http://www.ogm.org/pages/showchiffre.php?chiid=2

5 Des informations sur le site du Mouvement pour le Droit et le Respect des Générations Futures.
http://www.mdrgf.org/

6 Article paru dans « The Times of India », un des principaux quotidiens indiens
http://timesofindia.indiatimes_big_bucks_for_cotton_farms/2111859.cms

7 Le volume du coton bio dans les 22 pays producteurs en 2007/2008 a
augmenté de 152% par rapport à la période précédente. Pour d'autres
informations (chiffres, pays, noms des marques et entreprises impliquées
dans la filière…)
http://www.organicexchange.org/index.htm

8 Pour en savoir plus sur le « Himshikha Development Project » (HDP)
http://www.himshikha.org/

Par Cécile Arbona

 


Cet édito, comme tous ceux de ce site, n'engage que son auteur et non pas l'association dans son ensemble.


Forum pour réagir à cet édito

 


!