Edito du 05 avril 2006
TCHERNOBYL : VINGT ANS APRES…
Le 29 mars, devant la porte qui donne sur le célèbre sarcophage de Tchernobyl, j'ai mesuré la radioactivité instantanée : 0, 800 millirems. Il y a dix ans, au même endroit, à quelques centimètres près, exactement avec le même compteur, la radioactivité était de 0,450 millirems. Quelques minutes plus tard, le directeur adjoint de la centrale m'a expliqué, successivement, que je me trompais, puis que j'avais été victime d'un coup de vent malencontreux, puis qu'il y avait peut-être des travaux en cours. Sur le sarcophage, il n'y avait personne et il ne pleuvait pas, tout comme en 1996. Pourtant le chiffre est quasiment le double, le directeur adjoint peut bien dire ce qu'il veut, la mesure est incontestable. Alors ?
Alors deux choses : d'abord le sarcophage fuit plus qu'avant et, ensuite, le directeur adjoint explique tranquillement que fermer les autres réacteurs a été une grave erreur. A Kiev, le vice-ministre des Situations d'Urgence, qui fut administrateur de la zone évacuée, dit également qu'il n'aurait pas fallu fermer les autres réacteurs parce qu'ils n'avaient pas encore atteint leur rentabilité économique.
Pour un peu, le camarade Vladimir Kholosha, regretterait que l'accident de 1986 se soit produit avant que le réacteur ne « rembourse » son investissement.
A une soixantaine de kilomètres de là, Vladimir Udovychenko, le maire, désormais élu mais autrefois nommé, de la ville de Slavutish créée pour tous les réfugiés de l'accident et pour les travailleurs de l'entretien de Tchernobyl, se plaint qu'aucune promesse envers les malades de l'atome ne soit tenue. Il se plaint de l'insuffisance des soins, des contrôles et des médicaments. Puis il regrette également que tout soit arrêté à Tchernobyl parce que cela fait disparaître des milliers d'emplois pour sa cité de 25 000 habitants dont beaucoup, femmes et hommes, partent tous les jours par le train vers la centrale pour y travailler.
A Tchernobyl, autrefois 15 000 habitants, il n'y a plus que des adultes, militaires ou civils. Tchernobyl est une ville sans enfants où l'on vient travailler « pour un certain temps ». A Tchernobyl, on contrôle plus les photographes, les allées et venues et les identités que la radioactivité emmagasinée par les femmes et les hommes.
A Pripiat, autrefois 50 000 habitants, il n'y a plus personne. Parfois, dans les rues où les arbres commencent à pousser, des élans se promènent. En haut des plus hauts immeubles, se perchent notamment des aigles royaux. Je visitais cette « Pompéi » des temps modernes pour la troisième fois et comme en 1987 j'ai éprouvé une angoisse indicible : rien n'a changé, ou presque, mais impossible de s'habituer à cette image du désastre qui renaît chaque année après avoir été enfouie sous la neige de l'hiver.
A Kiev, les médecins, les spécialistes, les administratifs discutent toujours sans fin non pas sur la gravité des maladies mais sur le nombre des morts, des cancers, des leucémies ou des affections cardiaques. Comme à l'Agence internationale de l'énergie atomique de Vienne, on ergote sur le nombre des liquidateurs décédés. Ces hommes et ces femmes soviétiques à la fois fous, courageux et patriotes qui se sont battus des mois contre le monstre en feu, ramassant parfois les débris radioactifs à la main. On saurait à peu près combien ils auraient été en Ukraine (un peu plus de 300 000 dont 60 000 officiellement invalides), mais pour les autres mystère : entre 600 000 et 1 000 000 fournis par l'armée et par les Républiques de toute l'URSS. Contrairement à ce qui se dit et s'écrit souvent, il s'en faut de beaucoup qu'ils aient été tous contraints de participer à cette gigantesque lutte contre les conséquences à court terme et à moyen terme de l'accident. Beaucoup furent volontaires : au nom de leur foi soviétique, de leur détermination de servir pour un régime auquel ils croyaient. Parmi les liquidateurs, j'avais quatre amis, tous ingénieurs, tous volontaires. Ils sont morts tous les quatre…
Dans ce voyage, au moins pendant deux jours, puisque, ensuite j'y suis retourné seul, j'étais accompagné des spécialistes de l'IRSN ( Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire). L'organisme qui a succédé à l'IPSN où Philippe Vesseron, ancien du ministère de l'Environnement et maintenant à la tête du BRGM, avait inventé la transparence. Il en reste apparemment quelque chose. Mais de quel poids pèse cette volonté de transparence face à l'AIEA et face au lobby nucléaire européen et mondial ?
Je voudrais être certain que cette transparence ne soit pas biaisée. Je voudrais être certain que tous les nucléocrates du monde qui jouent aux Maîtres du monde sont aussi impressionnés que moi par les conséquences encore visibles de la catastrophe et qu'ils ne soient pas persuadés, comme les patrons de Tchernobyl, que l'on a eu tort de céder à la pression de l'opinion publique en fermant les réacteurs.
Et surtout, il ne faudrait pas que s'incruste cette certitude soigneusement distillée et savamment étayée que l'accident de Tchernobyl est simplement dû à une « incurie » des spécialistes soviétiques. Ils n'étaient pas plus idiots que d'autres. Mais comme les autres, comme tous les autres ils croyaient pouvoir maîtriser l'atome.
Le 26 avril 1986 la réalité leur a donné tort comme elle aurait pu, ou comme elle pourrait un jour, donner tort à d'autres énergumènes scientistes dans le monde.
PS : Au cours de cette semaine, nous mettrons sur le site tous les éléments, tous les chiffres, toutes les observations recueillies pendant ce reportage.
Voir notre dossier sur le nucléaire, sur la répercussion de la radioactivité sur la santé des enfants, des adultes, des liquidateurs, le nombre de décès, sur l'écologie, sur la ville de Pripiat, et sur le sarcophage qui recouvre le bâtiment du réacteur 

L'institut de Radioprotection et de Sureté nucléaire (autrefois l'IPSN animé par Philippe Vesseron) travaille avec les Ukrainies et les allemands à l'évaluation des conséquences (et de moyens de lutter contre...) de la catastrophe de Tchernobyl. Parmi les expériences: la mise en place depuis trois ans d'un potager dans une zone contaminée à un kilomètre de la centrale. Avec des salades, des petits pois, des haricots verts, des pommes de terre, des radis, des carottes et du blé. C'est la salade, suivie par les radis, qui concentre le plus de radionucléïdes.
Photo prise devant le sarcophage, à l'endroit où j'ai mesuré la radioactivité il y a dix ans et le 29 mars. (Copyright Valéry Larramée)
Par Claude-Marie Vadrot
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