Les journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie

 

 

Edito du 31 janvier 2003

De Puerto Alegre à Buenos Aires en passant
Par Pinamar et le FMI

Buenos Aires le 2 février

 

Les chiffres sont officiels depuis le premier février : 21 des 37,5 millions d'Argentins ont basculé dans la pauvreté. Sur ce total une dizaine de millions ne peuvent même plus se procurer les produits de base nécessaires, survivant de soupes et de patates. Depuis samedi aussi, les tarifs publics, gaz et électricité(1) par exemple, ont augmenté et le moratoire sur le remboursement des prêts décidé il y an, a pris fin. Les banques vont pouvoir saisir des dizaines de milliers d'appartements, de voitures, de meubles ou de télévisions. En jetant de nouveaux habitants dans les rues. Dans Buenos Aires accablée par une chaleur qui oscille actuellement entre 36 et 41 °, des milliers de familles vivent dans les encoignures des commerces qui ont fait faillite, protégées par des bouts de plastique quand les orages éclatent ou que la grêle tombe dru. Le soir, surgissant de trains démantibulés comme des fantômes, les plus pauvres envahissent la ville pour la " nettoyer ", pour ramasser la moindre des miettes laissées par la société de consommation dont profitent encore les plus riches. Pas de problèmes de tri à Buenos Aires : les cartons, les boîtes de bière ou de soda, le plastique et la moindre trace de nourriture sont récupérés par ceux que l'on nomme ici les cartoneros.

Pour manger ou récupérer quelques pesos donnés par les récupérateurs. Médecins du monde, en suractivité ici depuis un an, ne parvient plus à faire face aux besoins et les mères ont du mal à nourrir les gosses qui, déjà, naissent avec un déficit de poids important.
Après le forum de Porto Alegre, une heure et demie de vol, dénonçant les corruptions et aussi gestions imposées par le FMI, la Banque mondiale et les Etats-Unis, l'Argentine démontre en grandeur nature tous les méfaits d'une économie qui néglige les hommes et la nature. Au-delà de tout ce qu'il est possible d'imaginer. Largement au-delà. Le gros milliard de dollars débloqué il y a quelques jours par la Banque Mondiale et le FMI servira essentiellement à rembourser les dettes (2) les plus urgentes et à financer discrètement la campagne électorale, les présidentielles étant annoncées pour le 25 avril.
Ce qui explique sans doute le coup de téléphone de félicitations, samedi, de Georges Bush au président argentin Duhalde pour cet " accord financier historique ". Un président " nommé " il y a un an et candidat à sa succession comme d'ailleurs trois autres membres de son parti " péroniste " qui se présenteront les uns contre les autres. Tous promettent : la paix , l'ordre et du travail. Autrement dit, les pauvres doivent se tenir tranquilles et les chômeurs cesser de défiler dans les rues ou de camper devant le ministère du Travail.

A 500 kilomètres de là, Pinamar, station balnéaire huppée de la Côte atlantique. Il n'y a jamais eu autant de monde et tandis que les queues aux soupes populaires de Buenos Aires s'allongent, il faut parfois attendre une heure pour pénétrer dans les restaurants les plus cotés ou une demi-heure pour mettre de l'essence dans son 4 x 4. Et il est nécessaire de réserver deux ou trois jours à l'avance pour occuper l'une des cent tables du célèbre salon de thé Innsbruck. Tous ceux qui avaient des comptes en dollars et à l'étranger, tous les grands propriétaires terriens, ceux de la vigne, de la viande ou du maïs, font la fête autour des plages, dans des hôtels de luxe et des villas somptueuses, en expliquant que " cette année nous avons préféré, par solidarité avec le pays, ne pas aller longtemps à l'étranger ". J'ai parlé avec ces gens : ce qui se passe dans les villes ne les intéresse pas, sauf que " ça donne une mauvaise image du pays ". Les pauvres sont plus pauvres qu'avant, la classe moyenne s'est effondrée mais les plus riches Argentins dépensent sans compter au cours de ce bel été austral. D'autant plus que tout ce qui touche l'agroalimentaire, entre les mains de quelques dizaines de milliers d'estancieros, a bénéficié d'un boom extraordinaire. Avec des OGM en prime dans la plupart des cultures (le soja qui inonde l'Europe) et des élevages, une surface d'un millier d'hectares étant considérée ici comme une petite exploitation...Et des terres usées, polluées par la surexploitation et les pesticides. Il y a beaucoup à dire sur " la bonne viande d'Argentine " et sur les multinationales de l'agroalimentaire qui " tiennent " l'Argentine où elles mènent des expériences inquiétantes. Dans l'indifférence générale, parce que le pays s'étend sur 2,7 millions de kilomètres carrés et qu'avec une population concentrée dans quelques villes (plus de 3 millions à Buenos Aires) certaines provinces sont quasiment désertes.

La concentration urbaine ancienne et la confiscation des terres par les grands propriétaires il y a des décennies, ont pour conséquence que dans les zones péri-urbaines, les chômeurs, même lorsqu'ils disposent d'un bout de terrain, ont perdu tout contact avec la terre, toute notion de culture et de jardinage. Ils ne pratiquent donc aucune agriculture de subsistance alors que la terre est bonne dans ces espaces péri-urbains et le climat favorable. Dans ce que l' on appelle la Pampa, les habitants qui n'ont pas été " envoyés " vers la ville pour cause de suppression d'emplois et de mécanisation, pratiquent encore une petite agriculture de subsistance. Mais, depuis quelques mois, ils se consacrent aussi à la chasse des espèces protégées (puma, couguar, oiseaux, phoques) dont la vente rapporte beaucoup plus. Comme dans les grandes haciendas parcourues par des bandes de chômeurs armées volant des troupeaux et des récoltes comme au temps du Far West américain face à des grands propriétaires sur-armés des pillards s'en prennent aux richesses des parcs nationaux. La réserve naturelle de Buenos Aires, au-delà du port, n'échappe pas à ce pillage qui est celui de la survie et de la faim. Dans un pays où tous les programmes de protection de la nature et de l'environnement ont sombré il y a un peu plus d'un an.
La police, face aux pauvres, face aux pillages, est évidemment la seule réponse du pouvoir en place, un pouvoir sommé par les plus riches de leur apporter une protection. Samedi dernier, le conseil provincial de la région de Miramar, autre station balnéaire atlantique, a promulgué une loi chassant des rues les petits vendeurs et les laveurs de voitures.
Probablement ce qu'un certain Sarkozy appellerait des " mendiants agressifs ". Aussi agressifs que Juan-Emmanuel, 2 ans et Antonella, 1 mois, qui vivent avec leurs parents, 21 et 23 ans sous une bâche de plastique dans l'Avenue de Mayo, dans le centre de Buenos Aires (3).
Ce soir, je n'ai pas le moral.

Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE


(1) Gérée par une société filiale d'EDF.Tout comme l'eau, le téléphone (pour lesquels les filiales françaises réclament des augmentations de tarif), l'assurance, le secteur bancaire, le secteur automobile (Renault et Peugeot ont 40 % du marché) et la grande distribution (Carrefour, 50% ) sont très largement aux mains des entreprises françaises. Les unes et les autres n'ont perdu que des clients et ont licencié mais pas d'argent puisque les bénéfices repartaient immédiatement en Europe.

(2) Comme me le déclarait Hugo Chavez il y a une semaine " un pays du Sud, un pays pauvre, c'est un pays que les pays riches aident de façon à ce qu'il rembourse 5 dollars après en avoir emprunté 1, ce qui a permis aux pays du Nord d'inventer la " dette éternelle ". "

(3) Limites du journalisme : j'ai donné à manger à cette famille, je les ai soignés avec ce que j'ai pu (la mère surtout), je parlerai d'eux.
Et demain ? Après-demain ?


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