Edito du 28 avril 2003

Une nouvelle arme de destruction massive…

 

Evidemment, je pourrais vous parler de l'Irak où les dégâts collatéraux de la pollution se précisent de jour en jour, dans l'eau comme dans l'air ; ou encore de la charte de l'environnement qui sera présentée le 4 juin prochain au conseil des ministres et introduite dans la constitution (en novembre, peut-être par référendum) après avoir été rognée par les parlementaires de la majorité qui, sous l'influence du lobby scientifique et du lobby industriel, n'ont pas renoncé à s'attaquer au " principe de précaution " ou à l'équation " pollueur-payeur "; je pourrais aussi évoquer la réunion du G8 de l'environnement qui s'est tenue à huis-clos les 25 et 26 avril à Paris pour que la " société civile " si souvent invoquée en ce pays ne s'aperçoive pas que les ministres des pays les plus riches ne sont d'accord sur rien. Et surtout pas sur la lutte contre le réchauffement du climat, les modes de consommation et de production ou la " gouvernance " mondiale en matière d'environnement. Mais, bon, exit le G8 où la ministre de l'Ecologie voulait proposer un " conseil de sécurité de l'environnement ". Exit, donc le G8 qui n'aura servi à rien, six ministres sur 8 n'ayant même pas daigné venir dialoguer avec les associations le vendredi 25 avril.

Soyons résolument plus exotique. Au moment où la Croix Rouge internationale explique qu'au moins un million de Vietnamiens souffrent encore des conséquences de l'épandage, par les Américains il y a une trentaine d'années, de défoliants contenant des tonnes de dioxine, on découvre que les mêmes (Américains) arrosent régulièrement la Colombie de défoliants et de désherbants. Certes, théoriquement au moins, comme ailleurs, en Irak par exemple, la cause est réputée bonne : il s'agit de lutter contre les plantations de coca, la plante qui sert à préparer de la drogue.
Faute de réussir à empêcher la drogue de pénétrer dans leur pays, faute d'avoir permis d'organiser le recours à des cultures de substitution, faute d'avoir laissé les progressistes colombiens participer au pouvoir pour lutter contre les mafias, le gouvernement américain finance depuis des mois à 70 % un programme qui consiste à asperger de nombreuses provinces productrices de coca avec du désherbant. Par avion. C'est sans risque pour les citoyens américains. Sans risque, sauf évidemment pour les populations qui respirent les produits et les boivent mêlés à leurs eaux de puits et de rivières. Sans risque, sauf pour les cultures vivrières qui, évidemment, ne résistent pas non plus aux désherbants à haute dose.
Depuis plus d'un an, il pleut régulièrement du glifosate et d'autres herbicides sur la campagne colombienne, notamment dans le sud du pays, dans la région de Putumayo, par exemple. Par centaines de milliers de litres descendant en brouillard sur toute la végétation et sur la forêt. Tant pis pour les bananiers, les champs de riz, les légumes, les fruits et les champs de maïs. Tant pis aussi pour les paysans et les habitants des régions visées. Des milliers de paysans perdent leurs cultures en quelques jours. Avant de découvrir un peu plus tard qu'ils souffrent de troubles respiratoires et/ou de maladies de peau. Auxquels s'ajoutent les troubles intestinaux et les premières naissances d'enfants avec de graves malformations. Le nombre des avortements " spontanés " a d'ailleurs doublé depuis le début des arrosages herbicides.
Comme les avions anti-coca ne font pas dans le détail et la précision, de nombreuses communes qui ne cultivaient pas de coca, s'étant pliées à des programmes de substitution, ont eu droit aux averses destructrices de leurs cultures.
Dans les régions touchées, les ruraux n'ont plus rien : ni feuilles de coca à négocier avec les trafiquants, ni fruits et légumes à vendre au marché ou à consommer. Alors, ils quittent leurs villages pour aller grossir les villes où ils sont encore plus pauvres. Et dans une dizaine d'années, des spécialistes de la Croix-Rouge pourront parcourir ces régions pour faire le compte des dégâts sur la santé. Comme au Vietnam.
Les services spéciaux américains ne cachent pas qu'ils expérimentent en Colombie une nouvelle forme de " guerre ". Une guerre discrète qui pourrait être facilement menée dans certains pays pour désorganiser leurs agricultures et leurs économies. Comme en Afghanistan, par exemple. Une guerre qui ne fait pas de bruit, une guerre qui ne peut pas être spectaculaire à la télévision : la guerre chimique qui ne dit pas son nom. " Une guerre, expliquait récemment l'un des ces nouveaux combattants à un confrère colombien, qui permet de limiter le nombre des victimes car nous nous efforçons d'utiliser les produits les moins nocifs possibles ". Des désherbants " intelligents ", comme les bombes, sans doute. Des désherbants qu'il ne faudrait surtout pas confondre avec des " armes de destruction massive ".

Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE

PS : S'il vous reste un peu d'optimisme en réserve, précipitez-vous sur le dernier livre d'Hubert Reeves qui publie au Seuil " Mal de Terre " dans lequel il annonce que nous venons d'entrer dans la sixième phase d'extinction massive des espèces.

 



Retrouver dans cette rubrique
tous les éditos de l'année 2001/2002
des JNE, classé par ordre chronologique.

 

Les journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie - Cliquez ici !