Les journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie

 

 

Edito du 24 janvier 2003

Lula, Chavez, José, Bernard
et les (cent mille) autres
Un autre monde est (peut-être) possible

Porto Alegre, 27 janvier 2003

 

Parfois, tout est déjà dans les chiffres : le Forum Social Mondial accueille cette année un peu plus de 100 000 personnes (1) qui, pour participer, auront déboursé selon leur salaire, entre 20 et 50 euros. Budget de l'opération : 3,5 millions d'euros. Le Forum Economique Mondial de Davos accueille cette année un millier de personnes qui auront, selon leur statut, déboursé entre 20 000 et 35 000 euros. Budget de l'opération : 16, 5 millions d'euros. Et nul ne sera surpris d'apprendre que dans la logique économiste qui le guide, le Forum de Davos fasse chaque année un bénéfice qui tourne autour de 3 millions d'euros. Ce grand écart financier n'empêche pas la réunion de Davos de se ringardiser, d'appartenir déjà à un monde en perte de vitesse. Alors qu'à Porto Alegre, au-delà d'un incontestable effet de mode, un autre monde se cherche et se trouve dans l'enthousiasme.

Qu'il s'agisse de commerce équitable, d'écologie urbaine, de développement différent, de transport alternatif, d'affirmation concrète de la priorité de la demande sociale sur les jeux politiques, de préservation de la biodiversité prise en main par des habitants d'un village ou d'une région, de grèves contre une pollution, de l'organisation de la préservation des espèces pillées, du droit des femmes, de l'accès à une éducation qui n'est pas une marchandise, de la confiscation ou du contrôle des semences, de la naissance d'une nouvelle agriculture, du refus organisé des OGM, d'un tourisme équitable équilibrant la demande des visiteurs et celles de ceux qui les reçoivent, ou de la prise en main de la gestion de l'eau, cette rencontre mondiale réduit ses discours théoriques pour entrer dans le récit des expériences et des réussites. Porto Alegre est passé de l'antimondialisation à la recherche d'une autre mondialisation, l'altermondialisation ; et de la confrontation des savoir-dire à la comparaison des savoir-faire prouvant çà et là, dans les pays du Sud comme dans ceux du Nord, un autre monde est possible. Evolution qui échappe à la plupart des hommes et femmes politiques français, qu'ils soient venus ici librement ou contraints et forcés comme Luc Ferry (2), qui a tranquillement expliqué à la presse que " le monde ne serait pas changé par quelques écologistes et quelques trotskistes ".

Lula, le nouveau président brésilien, un habitué du Forum de Porto Alegre, était évidemment d'autant plus attendu au tournant cette année que, intronisé depuis moins d'un mois, il a décidé de se rendre aussi à Davos. Pour faire ce que les journaux brésiliens ont appelé " le pont entre deux mondes ". Il devait donc à la fois expliquer et rassurer. Ce qu'il a fait devant 150 000 personnes (3) expliquant " un autre Brésil est possible ", ajoutant qu'il ne ferait que porter la voix des participants du Forum pour affirmer qu'un nouvel ordre économique mondial est nécessaire, que le pillage et le gaspillage du monde doivent cesser et qu'il fallait constituer, en Amérique Latine et dans le monde une force de résistance au libéralisme. Ce fut d'autant plus un succès que, d'une certaine façon, le président Lula est un " produit " du Forum Social Mondial. Tout comme plusieurs de ses ministres quels que soient pour les uns ou pour les autres, leurs passés syndicalistes.
Chavez, dans une version plus " brut " et surtout marquée par les grèves (4) qui paralysent son pays depuis deux mois, est également venu entonner le refrain de l'autre monde possible. Lui qui, comme Lula ou comme le nouveau président de l'Equateur, premier Indien à accéder à la tête de son pays, a été démocratiquement et largement élu par la partie la plus défavorisée des habitants de son pays. Trois hommes qui sont en phase avec ce Forum qui cherche à sauver la planète. Trois hommes qui remettent l'Amérique Latine trop longtemps meurtrie et pillée (5) à son vrai niveau dans un monde dont les dirigeants avaient pris l'habitude de venir " s'y servir " ; trois hommes qui cherchent, comme l'expliquait dimanche matin José Génuino, le nouveau président du PT, le Parti des Travailleurs de Lula, " à démocratiser la démocratie, à la libérer des appareils politiques et à faire de la diversité, celle des êtres humains et celle de la nature, un modèle de fonctionnement.
L'autre José, c'est évidemment Bové, toujours considéré comme une vedette dans les allées du Forum. Avec François Dufour, il continue à se battre contre les OGM, la confiscation des semences et les subventions agricoles de l'Europe et des Etats-Unis qui contribuent à appauvrir les pays du sud. Les " Sans Terre " lui ont remis samedi un grand panier de pétitions adressées à Jacques Chirac pour demander sa grâce. Un cadeau que Bernard Cassen, le délégué international d'Attac s'est empressé d'aller remettre officiellement au ministre Luc Ferry qui faisait la gueule. Le même Bernard Cassen a lancé le 27 janvier un Observatoire mondial de la presse, qui aura pour rôle de veiller au pluralisme de l'information, aux pressions politiques et économiques sur les journaux. Notre association, pour ce qui concerne les difficultés à informer dans le domaine de la protection de la nature et de l'environnement, sera partie prenante de ce projet qui verra officiellement le jour au mois de février à Paris. Car les initiatives, les dénonciations des populations ou des régions victimes, les réussites ne seront rien si une partie de l'information est systématiquement " oubliée ". Deux exemples.
Depuis deux heures, en préparant mes articles, je regarde CNN (en espagnol) qui traite de l'actualité en une demi-heure revenant en boucle. Rien sur Porto Alegre et tout sur Davos, mais avec seule mention de l'intervention du Secrétaire d'Etat Colin Powell ; le discours de Lula à Davos étant passé à la trappe. Un autre sous forme de questions : combien de fois les journaux régionaux paraissant dans la zone de l'usine Metaleurop ont -ils évoqué la terrible pollution au plomb diffusée depuis des années par les installations ?

Dernière image de Porto Alegre et du monde qui tente de changer : la longue rencontre de travail, c'est-à-dire loin de la presse, entre Hugo Chavez, Bernard Cassen et José Bové. Vue d'ici, vue d'Amérique latine, la vieille Europe paraît bien frileuse.

Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE


(1) contre 60 000 en 2002. 125 pays sont représentés et le village de toile de Porto Alegre accueille cette année un peu plus de 30 000 personnes, essentiellement des jeunes.

(2) Voir les brèves sur les circonstances de la venue du ministre de l'Education nationale (actus internationales).

(3) Pour plus de détails voir le papier du Journal du Dimanche joint (rubrique actus internationales).

(4) Cette longue grève de l'industrie du pétrole est sans équivalent dans le monde : tous les grévistes sont payés grâce au trésor de guerre accumulé par une partie du monde économique pour déstabiliser le président actuel.

(5) La semaine prochaine je serais en Argentine, au coeur du désastre du néolibéralisme et de la politique du FMI.

 


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