
Jeudi soir.
Devant l'hôtel où Lula, nul n'appelle autrement le nouveau président brésilien,
vient de pénétrer après avoir serré quelques mains dans la rue de Porto Alegre
malgré les protestations de son service de protection, un enfant de huit ans pleure.
Ce gosse des rues qui a dû traverser toute la ville, pleure à chaudes larmes et
renifle, un papier à la main : il rêvait de recueillir un autographe de son nouveau
héros et celui-ci, pressé par la foule et les policiers stressés, ne l'a pas vu.
Il
pleure et c'est un adjoint au maire de Saint-Denis qui tentera sans succès de
le consoler devant les portes closes de l'hôtel Sheraton. Ainsi s'est déroulée
la visite du président brésilien au Forum Social Mondial: coincée entre la ferveur
et l'espoir populaires et les angoisses visibles d'un service d'ordre qui avoue
" craindre à chaque instant le pire. Entre un fou et un crime organisé comme nous
en avons trop connu ici, tout est possible ". Les habitants de Porto sont frustrés
et râlent. Une visite également prise en étau entre l'enthousiasme des participants
militants du Forum dont le nombre a explosé cette année jusqu'à 100 000 et ce
voyage-séjour à Davos, " au sommet des riches " protestent tracts et pancartes
brandies, qui commence aujourd'hui et a provoqué des remous. Ainsi, Bernard Cassen,
l'ex-président d'Attac et un des organisateurs du Forum expliquait hier : " J'étais
réticent face à ce voyage de Lula. Je le reste un peu même s'il a été clair dans
ses explications et sur ce qu'il dira. Mais il ne faudra pas qu'il y aille deux
fois. Car, vraiment, les organisateurs du Forum économique de Davos sont aux anges
avec cette publicité : Lula sauve leur réunion qui n'intéresse plus personne,
qui appartient au passé ". Un commentaire qui rejoint celui du sénateur-maire
UMP de Bourges, vieil habitué du Forum social qui admet que " Davos a pris un
sacré coup de vieux, même si, philosophiquement, je ne peux pas être d'accord
avec tout ce qui se dit ici" et qui ne cache pas son admiration pour le Président
brésilien.
L'affrontement,
mano a mano, entre l'homme-président et la foule des participants s'est finalement
déroulé tard vendredi soir dans un immense espace vert qui borde la lagune de
Porto et un vaste terrain de camping où sont installés plus de 20 000 jeunes latino-américains
et européens. Il était prévu que le Président aille à pied de ce camp, entouré
par les jeunes, jusqu'à la tribune. Les responsables de la sécurité ont fait tout
annuler, tout comme ils ont empêché Lula de se rendre dans la moindre rue, la
moindre réunion. Pas de bain de foule. Prés du Podium, les responsables des services
secrets regrettaient à voix-haute de ne pas avoir obtenu de vérifier minutieusement
chaque appareil photo et chaque caméra disposés ou utilisés prés de la tribune.
Entre parano pour les uns et " syndrome Allende " pour les autres, effrayés par
la tournée " dans la foule " de Lula dans le Nord-Este il y a quelques jours,
une partie de l'entourage militaire et politique de l'ancien syndicaliste, a entrepris,
pour des raisons différentes, de bâtir une véritable muraille entre Lula et la
population.
Alors c'est par le fond de la scène occupée par ses ministres,
ses amis et les organisateurs du Forum que le président a fait son entrée, surplombant
une grande proclamation : " Non au libéralisme, contre la guerre et l'impérialisme,
un autre monde est possible ". Restait à dompter cette foule ensoleillée de 200
000 personnes à la fois hésitante, " amoureuse " et frondeuse. Lula a lentement
détaché le micro de son support, regardé les premiers rangs, salué puis en plus
d'une demie-heure de discours prononcé sans la moindre note il a pris ses interlocuteurs
à bras le corps, comme au temps où il était encore syndicaliste. En une phrase
de début, la messe était quasiment dite : " Toutes les banderoles, toutes les
pancartes qui sont ici sont les bienvenues ". Hurlements de satisfaction garantis
: il venait de légitimer aussi bien les attaques contre Georges W Bush que les
expressions diverses et imagées de l'opposition au néolibéralisme.
Restait
à expliquer le Brésil de demain et son voyage à Davos. En rappelant qu'il était
un habitué du Forum mondial et qu'il y revenait simplement comme " le plus haut
fonctionnaire de ce pays pour saluer les pauvres du monde entier qui, ici peuvent
s'exprimer et espérer ". Parodiant Martin Luther King il a expliqué son rêve d'un
pays où la réforme agraire sera menée à bien, où l'éducation ne sera plus un privilège,
où l'économisme ne sera plus dominant et où personne n'attendra plus à la porte
d'un hôpital. Par le biais de réformes sereines et tranquilles ". Lula ne conduit
pas une révolution mais une évolution.
L'enthousiasme a monté d'un cran quand
il a proclamé : " je n'ai pas été élu par une chaîne de télé, par un système financier,
par des intérêts économiques ni même pour mon intelligence mais par la prise de
conscience politique d'un pays ". Puis, dans une phase de discours qui a été remarquée
par tous les diplomates et observateurs étrangers, il s'est clairement posé en
leader de la gauche mondiale et en homme d'Etat avec lequel il faudra compter
sur la scène internationale ". Au point de faire l'admiration sans partage de
l'ambassadeur de France et de bien d'autres.
Restait évidemment le plus difficile,
ce qui a fait longuement et âprement débat au sein de son équipe. Justifier son
départ pour Davos quelques heures plus tard. Le ton s'est fait plus grave et plus
emphatique : " Je serai votre porte-parole, je leur dirai que ni ici ni ailleurs,
le monde ne peut continuer sur la voie actuelle, je leur dirai qu'il faut un nouvel
ordre économique mondial, que les gens d'Amérique Latine et d'Afrique ont autant
le droit de manger à leur faim que les autres, qu'un monde juste n'a pas besoin
de guerre et que c'en est assez des soldats qui partent tuer d'autres soldats
et des soldats qui tuent des innocents. Je leur dirai que nous allons établir
ici, en Amérique Latine, un nouveau rapport de force pour négocier. Je leur dirai
que vous avez construit en trois ans la plus extraordinaire des rencontres et
que eux, à Davos, ils n'ont jamais parlé sérieusement des problèmes sociaux ".
La partie était gagnée et la foule unanime l'a acclamé pendant de longues minutes.
Au point que, ne parvenant plus à parler, il s'est éclipsé avant de revenir se
mêler aux danseurs surgis sur la scène.
Dans
l'entourage du président, les adversaires et partisans de ce voyage à Davos se
congratulaient en oubliant leurs engueulades : " le sorcier brésilien a encore
frappé ", expliqua un ministre les larmes aux yeux, " il est capable de réussir,
il vient de nous galvaniser nous aussi alors que nous découvrons chaque minute
les difficultés à gouverner". Rouge de sa colère et de ses emportements, prenant
la main de sa femme Marisa, les larmes aux yeux, Lula est parti pour Davos. Gonflé
à bloc expliqua son attaché de presse. Commentaire d'un colonel du service d'ordre:
" au moins, à Davos, comme à Paris et à Berlin, on n'aura pas trop de difficulté
pour le protéger ".
La foule a mis des heures à s'écouler, prête à retrouver
jusqu'à mardi les centaines de forums et de tables rondes où l'on ne parle plus
d'antimondialisation mais d'une " autre mondialisation " et surtout de ce qui
a été réussi depuis trois ans. Les représentants et militants des 135 pays représentés
ici cette année reprenant à leur compte la proclamation de leur président-idole
: " un autre Brésil est possible ".
Par
Claude Marie Vadrot