Edito du 23 septembre 2003


" Ces jours-là, prendre sa voiture
nuit gravement à la santé "

 

Les déclarations de Jean-Félix Bernard (1) et ce qu'il dira mercredi 24 lors de la réunion du Conseil National de l'air qu'il préside, les chiffres qui commencent à être connus, les analyses d'Aiparif et même les textes disponibles sur le site du ministère de l'Ecologie ne laissent plus de place au doute journalistique qui a jusqu'à présent retenu ou modéré nos écrits : cet été la pollution à l'ozone et au dioxyde d'azote a tué des milliers de personnes. Jusqu'au 15 août, le chiffre le plus plausible est d'au moins 7000 morts. Les calculs sont simples à faire : tout à fait officiellement, et alors que les responsables des SAMU et des pompiers n'ont pas eu le temps, débordés qu'ils étaient, de vérifier la température de chacune des personnes décédées le nombre des morts par hyperthermie n'est que de 56 %. Sur 15 000. Des morts de tous ages auxquels il faut ajouter ceux qui continuent de mourir. D'abord à cause de l'effet retard des conséquences pulmonaires et cardiaques de cette pollution et ensuite parce que le début du mois de septembre, jusqu'au dimanche 21 au moins a entraîné une autre séquence de pollution.

Les études précises sur plusieurs mois de 2003 et 2004, montreront si la catastrophe n'est pas d'une plus grande ampleur : il suffira de mesurer combien de temps la mortalité habituelle mettra à revenir à la norme pour prendre conscience de l'ampleur des dégâts. Avec les éléments déjà disponibles, à la fin de cette année, si l'on considère que les journées de haute toxicité de l'air sont déjà supérieures à soixante dans plusieurs régions, notamment l'Est, la Région Provence Côte d'Azur et l'Ile de France, le nombre des victimes de la pollution atmosphérique sera largement supérieur au nombre de gens tués par les accidents de la route.
On ne peut pas reprocher à la presse de ne pas avoir signalé ces épisodes de pollution dont la gravité apparaissait jour après jour. Ainsi, par exemple, depuis le mois de juillet, l'Agence-France-Presse a diffusé prés d'une centaine de dépêches décrivant précisément cette pollution. Mais, alors que pour d'autres affaires, l'affaire Baudis par exemple, nos journaux ne prennent pas beaucoup de précautions pour écrire avant même d'avoir recueilli toutes les preuves, dans cette affaire de pollution, la gravité de " l'épidémie " n'a guère été soulignée. Il était plus simple de s'en prendre à la chaleur, aux médecins ou aux familles laissant leurs anciens sans surveillance. La culpabilité collective, c'est plus pratique que la culpabilité des politiques et du gouvernement en place. Etant clairement rappelé qu'il n'est pas certain qu'un gouvernement de gauche aurait lancé une grande campagne mettant en cause notre vache sacrée, la sacro-sainte bagnole. Il aurait fallu rappeler dans une campagne de communication officielle, comme vient de l'expliquer Jean-Félix Bernard que " ces jours là, prendre sa voiture nuit gravement à la santé ". Et que la pollution par l'ozone ne se sent pas, ne se voit pas…
Tout a été fait, je le sais mais, dans ce pays, on ne peut pas mettre en cause ni citer les hauts fonctionnaires sans provoquer leurs congédiements, que les services du Premier ministre, le Premier ministre lui-même et notre ministre de l'écologie contrainte de se plier à cette règle, ont insisté auprès de tout l'appareil d'Etat pour le mot " CRISE " ne soit pas utilisé. Il fallait parler de " difficultés ". Je sais aussi que des communiqués ont été remaniés plusieurs jours après leurs publications pour que leur caractère alarmant soit renforcé une fois que la catastrophe ne pouvait plus être dissimulée. Je sais aussi que toutes les demandes faites aux responsables de l'Etat pour que les conséquences de la pollution soient " dramatisées " à la télévision ont été refusées. Il n'était pas question d'affoler les populations en vacances en leur expliquant que la pollution à l'ozone et autres dérivés ne concernait pas seulement les villes mais aussi les campagnes et les plages. Je sais aussi que des fonctionnaires qui voulaient passer outre la prudence officielle ont été menacés de voir mettre fin immédiatement à leurs fonctions. Je sais aussi que les services du Ministre de la santé ont balayé dès le départ les conséquences - morbidité et mortalité - de la pollution. Je sais enfin que toutes les demandes d'une immédiate coordination européenne pour faire face à la pollution qui ne touchait pas toute la France ont été ignorées. Je sais enfin que la Région Ile de France, c'est-à-dire le syndicat des transports publics, a refusé de procéder comme à Mulhouse et à Strasbourg en décrétant la gratuité des transports publics. Une façon comme une autre de dramatiser la situation. Motif du refus : cela aurait coûté trop cher. Les familles de ceux qui sont morts apprécieront. Tout comme les familles de ceux qui continuent de mourir puisque actuellement la surmortalité en Ile de France est encore supérieure à 10 %.
Les journalistes que nous sommes ne peuvent pas rester sans réagir aux tentatives d'escamotage de la responsabilité de la pollution dans la catastrophe survenue.

Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE

(1) Qui sera l'invité de l'association pour un petit-déjeuner d'explication le même jour.

A NOTER
Nous n'avons toujours pas entendu la moindre réponse aux questions posées par ce texte écrit la semaine dernière. Un peu comme si la pollution n'existait pas.


 


 

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