Edito du 19 mai 2003

Paris le 17 mai 2003
Les députés crient au loup

 

L'introduction du résumé du rapport de la Commission d'enquête sur le loup publié le 15 mai (1) commence sur une de ces contre-vérités dont la représentation parlementaire a parfois le secret quand il s'agit de la célébration d'une soi-disant ruralité, d'environnement, de chasse et de protection de la nature: " En décidant le 5 novembre 2002, de créer une commission d'enquête sur les conditions de la présence du loup en France et l'exercice du pastoralisme dans les zones de montagne, l'Assemblée nationale a montré qu'elle était consciente de la gravité d'un problème qui perturbe le monde rural depuis dix ans. Au-delà des sourires et des critiques qui ont pu accompagner cette initiative alors que d'autres questions pouvaient apparaître plus cruciales, la décision unanime de l'Assemblée… ".
Unanime ? Oui, décision prise à l'unanimité des 33 parlementaires présents dans l'hémicycle ce matin-là comme le précise le compte rendu de séance dont le verbatim officiel (2) fait d'ailleurs apparaître que dès ce jour-là, la cause du loup " ré-introduit " était déjà largement entendue.

Le problème, pour les journalistes que nous sommes, n'est pas de trancher contre ou pour le loup. D'autant plus que le loup se moque autant de nos jugements que de ceux des parlementaires. Ce que nous mettons en cause, c'est la façon dont des représentants de la Nation jouent artistement à la vérité pour des fins purement électorales. A cet égard, le rapport publié est fascinant. Ainsi, les parlementaires écrivent : " on rappellera que le 20 juillet 2002, 404 moutons ont péri à la suite d'un décrochement provoqué par un loup ". Ce qui est faux, tout simplement. Le loup ne porte aucune responsabilité dans cet accident. Cela, rapports et témoignages à l'appui, nous aurions pu au moins l'expliquer, si la Commission d'enquête avait accepté de nous entendre comme nous l'avions demandé par courrier dès le 15 novembre. Nous avions écrit pour cela au Président de la Commission, à son rapporteur et à tout le bureau. Nous n'avons même pas été honorés d'une réponse, positive ou négative, malgré deux lettres de relance en janvier et février. Alors que, nous le précisions bien dans notre courrier, nous souhaitions simplement aider la Commission à faire le tri dans les informations que les partisans et adversaires du loup font circuler dans les Alpes et dans les cercles agricoles. Nous aurions pu faire remarquer qu'il n'existe pas de " bureau de la nature " au ministère de l'écologie comme il est écrit dans le rapport mais une " Direction de la nature et des paysages ". Erreur vénielle sans doute mais qui en dit long sur le sérieux des informations collectées par les parlementaires.
En parcourant la longue liste des 285 personnes entendues, nous constatons qu'aucun journaliste ni aucun média n'ont été consultés. Comme si l'information dégagée des préoccupations politiques était redoutée. Dans cette liste ne figure d'ailleurs aucun garde-moniteur du Parc du Mercantour ou d'un autre parc national. Leurs témoignages sur les multiples pressions et menaces qu'ils subissent auraient sans doute été trop gênants.
Nous avons remarqué aussi, que par crainte de ces discussions qui font jaillir les bonnes informations, les parlementaires ont entendu les protecteurs sans les confronter aux représentants des éleveurs ; et vice-versa ; et ainsi de suite : les fonctionnaires avec les fonctionnaires, les élus avec les élus, les scientifiques avec les scientifiques. Chacun dans sa niche, les informations n'en étaient que mieux gardées.
Le rapport consacre évidemment un passage important " à l'hypothèse de lâchers des loups " face à " l'autre thèse, celui du retour naturel ". Malgré les déclarations formelles (sous serment, il faut le rappeler) des scientifiques relatées dans les annexes du rapport, la commission écrit : " Petit à petit, la réflexion des commissaires a évolué vers l'idée qu'il n'y avait peut-être pas de contradiction absolue entre les deux thèses ". Pour ceux qui seraient surpris par cette contorsion dialectique destinée aux électeurs, rappelons que la ré-introduction était l'hypothèse de départ des parlementaires réunis le 5 novembre 2002.
Curieusement, le rapport n'évoque jamais quatre aspects pourtant connus et relatés par la presse :

- Que les éleveurs des Alpes-Maritimes, pour la plupart, refusent les chiens et les aides parce que le loup cesserait alors d'être un problème politique.

- Que les chiens errants font des dégâts considérables dans les troupeaux.

- Que de nombreux éleveurs des Alpes-Maritimes passent souvent une semaine sans monter voir leurs troupeaux et qu'ils sont les plus gros consommateurs d'aide-bergers payés par la collectivité mais que l'on voit rarement sur les alpages.

- Que si, surtout dans les Alpes-Maritimes, les éleveurs ne tiennent pas à ce que l'on s'intéresse de trop à leurs activités, c'est parce les troupeaux sont souvent " sous-déclarés " en nombre, ce qui permet un fructueux marché noir de la viande ovine ; viande évidemment " ignorée " à la fois par les services fiscaux et les services sanitaires. Parmi les 25 mesures proposées, l'une d'elles - au moins - ne peut que conforter nos inquiétudes sur les effets de la décentralisation en marche. Elle vise à " donner aux maires le pouvoir de faire exécuter une décision de leur conseil municipal visant à l'élimination, par tir sélectif, d'un loup ou d'un lynx dangereux ".
Il en est donc du loup comme de la journée sans chasse légale supprimée, les parlementaires auront pris leurs décisions en refusant d'examiner toutes les informations disponibles et sous la pression d'un lobby ruraliste largement minoritaire dans le pays mais détenteur d'un potentiel de voix qui, bien que réduit, permet de faire et défaire les majorités locale, départementale, régionale et nationale.
Les loups français ne sont pas prés d'atteindre l'âge de la retraite. Il est vrai qu'ils ne sont plus guère que 26. Contre 500 en Italie et 1500 en Espagne.(3)

Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE



(1) Disponible à l'assemblée nationale et à la Documentation française

(2) Voir le détail de notre dossier loup établi à cette époque et qui figure encore dans les archives accessibles de notre site www.jne-asso.org/dossiers_loups.html

(3) Voir le dossier de France-Nature-Environnnement également publié le 15 mai. Mission loup FNE, 8 Rue Adèle Riton, 67000 Strasbourg, 03 88 32 91 14 ; télécopie 03 88 22 31 74, : nature@fne.asso.fr

 

 



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