Edito
du 17 janvier 2003
De Yamoussoukro à Porto Alegre
En passant par Duékoué (suite).
Que
les rebelles qui occupent une bonne moitié de la Cote d'Ivoire aient tort ou raison,
que le gouvernement en place soit aussi démocratique qu'il le dit ou bien qu'il
s'effondrerait en trois jours sans les troupes françaises, que le racisme basé
sur " l'ivoirité " soit ou non une calamité et la cause de la rébellion, qu'une
partie des mutins viennent ou non de pays voisins, que les forces rebelles sachent
ou non vraiment ce qu'ils veulent, que la réunion de Paris soit une comédie française
ou une véritable négociation. les 50 000 habitants de Duékoué (Nord-ouest) restent
depuis des semaines sans école, sans eau, sans téléphone et sans électricité ;
et sans soins. Et les prix ont doublé depuis quatre mois, pas les salaires. Comme
la plupart des villes et villages situés au nord de la " ligne de non-franchissement
" fixée par de vagues accords avec l'armée française. A Man, plus au Nord, la
situation est pire, si c'est possible.
Ainsi,
exemple entre cent, il n'y a plus que quelques volontaires des ONG comme Médecins
sans frontière pour faire, tant bien que mal et plutôt mal, fonctionner le grand
hôpital de Bouaké. Sans médicaments, évidemment.
Partout dans la partie Nord,
dans ce pays où des Ivoiriens se battent sans pudeur et avec une passionnante
efficacité contre la propagation du sida, tous les suivis et tous les traitements
de la maladie sont interrompus.
Une centaine de kilomètres plus au sud de
Bouaké, s'étale la " capitale " inventée par le défunt Houphouët-Boigny : Yamoussoukro.
Une basilique plus grande que celle de Rome où l'on célèbre la messe deux fois
pas an, un palais présidentiel sans président, de longues avenues désertes d'un
total de 30 kilomètres mais qui ne mènent nulle part et restent éclairées toute
la nuit alors que des taudis n'ont pas d'éclairage. Sans oublier quelques autres
bâtiments aussi énormes qu'inutiles ou abandonnés et le célèbre hôtel Président.
Le symbole de gaspillage ivoirien : samedi dernier, l'immense hall, les restaurants,
les boutiques désertes, les deux bars et les quatorze étages de chambres bénéficiaient
d'une climatisation poussée à fond. Pour cinq clients.
La
Cote d'Ivoire, comme d'autres pays où se constatent ces gaspillages effectués
aux dépens de la population, était à Johannesburg pour parler de développement
durable. Sans honte, sans gêne, comme tant d'autres, son président " franchement
" m'a-t-il dit, ne voit pas la contradiction. Les dirigeants français (actuels)
étaient aussi à Jobourg, eux qui, autrefois, ont participé, avec un certain Jean-Paul
II à l'inauguration en fanfare de la fameuse basilique et des babioles pharaoniques
et ruineuses qui l'entourent. Dans ces conditions, qui sont aussi celles de nombreux
pays voisins (pas tous et la basilique en moins), il n'est pas surprenant que
la Malienne Aminata Traoré, co-présidente du Forum Social Africain, se soit mise
en colère ces derniers jours face au nouveau plan " néo-libéral " de développement,
le NEPAD, proposé par les pays riches aux nations africaines. Car il s'agit en
fait d'un plan préparé par quelques chefs d'Etat africains pour poursuivre un
développement qui n'a rien de durable. Il s'agit " de mieux insérer le marché
africain dans le commerce mondial et d'organiser une meilleure ouverture aux investissements
étrangers. Sans la moindre considération pour des populations qui sont en train
de mourir, sans prendre l'avis d'une société civile (non représentée à Paris)
qui tente de s'organiser contre les démocraties " fortes " et les dictatures qui
préfèrent régner sur des ruines.
De
cette poursuite programmée de la mise en coupe réglée d'un continent sinistré
(1) et dont la nature et la biodiversité (2)
reculent plus vite qu'ailleurs, Aminata Traoré, avec sa fougue habituelle, reparlera
au Forum Social Mondial de Porto-Alegre qui commence le 23 janvier. (3)
Car plus que jamais on n'y traitera pas " d'antimondialisation " comme les dévots
de Davos le répètent dans les gazettes et les rubriques économiques, mais d'une
autre mondialisation. Celle qui préserverait l'avenir face au " tout économique.
La bonne nouvelle, outre la présence de Lula le 25 janvier c'est la venue d'une
énorme délégation américaine qui, notamment, parlera d'environnement.
Si
le nouveau plan pour l'Afrique est mis en oeuvre, si les pèlerins de Porto-Alegre
ne proposent pas (et n'imposent pas par le biais de l'opinion publique) une autre
voie, ce que l'on peut constater en Cote d'Ivoire, le pillage non contrôlé des
bois précieux, les incendies pour installer de nouvelles exploitations de café
et surtout de cacao, les pressions sur les paysans pour qu'ils renoncent à leurs
cultures vivrières, la destruction rapide du patrimoine naturel, va se poursuivre
et même s'intensifier. Ici et ailleurs.
Beaucoup
de rumeurs ici sur les financements de certaines unités de rebellion qui seraient
destinés à contrôler le cacao dont ce pays est le plus grand producteur mondial.
Comme si, avec les grandes sociétés qui se sont emparées de la préparation et
à l'exportation, à San Pedro, ne contrôlaient pas déjà cette matière première.
Autre forme de " contrôle " : Il y a trente ans, ce cacao se vendait 2,4 euros
le kilo. Aujourd'hui il se vend à 1 euro. Pour le café ivoirien, le prix a été
divisé par six ou huit selon les qualités. Sur la même période, le prix du pétrole
et de nombreux biens de consommations a été multiplié par six. Remède ? La Cote
d'Ivoire a augmenté sa production pour maintenir ses revenus et a donc fait défricher
des dizaines de milliers d'hectares de forêt. Au cours d'une longue conversation
dans laquelle il a critiqué le manque de transparence de l'Organisation Mondiale
du Commerce, le Président ivoirien Gbagbo m'a notamment expliqué qu'il avait obtenu
une grande victoire en rapatriant récemment dans son pays la Bourse et l'Institut
du Cacao. Comme si ces gens qui, dans quelques jours vont commencer à vendre leurs
stocks au prix fort en profitant de la guerre, n'avaient tout simplement fait
le pari de faire semblant et de faire fonctionner leur organisme avec des salaires
bien plus modestes qu'à Londres. Une dernière pour la route : qui, ici, contrôle
l'eau, les constructions, les routes, le téléphone, les ports, l'électricité ?
Bouygues, France Télecom et quelques grandes sociétés françaises. Toutes actions
et perspectives bénies, ici, par une radio et une télévision renversantes d'unanimité
dans la louange envers les dirigeants. Ceux qui sont en place et, probablement
aussi, ceux qui les remplaceront peut-être bientôt. L'Observatoire international
des médias (4) qui sera lancé officiellement le 27 janvier au
Forum social mondial de Porto Alegre par Le Monde Diplomatique aura du pain sur
la planche. Il s'agit dans tous les pays du monde, de mettre sur pied un système
de contrôle et de dénonciations face à la désinformation et face à toutes les
tentatives de museler les journaux et les journalistes.
Comme
dans le domaine de la protection de la nature et de la préservation de l'environnement,
la situation de l'information prise en tenailles entre les impératifs politiques
et les pressions économiques ne s'améliore pas, y compris en France et dans d'autres
pays européens, notre association sera de cette surveillance, de ce combat. Surtout
si tous nos membres et tous nos lecteurs nous signalent les manquements à la liberté
d'informer. Si minuscules soient-ils. Car les mauvaises habitudes deviennent toujours
une seconde puis une première nature.
Par Claude-Marie Vadrot
Président
des JNE
(1)
Une pollution infernale au diesel pèse sur la santé des citadins de la plupart
des villes et notamment d'Abidjan.
(2)
Il suffit de voir le triste état du Parc national de la Marahoue qui a en plus
la malchance de se trouver dans une zone d'affrontements.
(3)
Les JNE y seront représentés et notre site vous tiendra au courant de ce qui s'y
dira, notamment dans le domaine de la protection de la nature et de l'environnement
qui nous semble parfois sous-estimé dans ces réunions.
(4)
Pour en savoir plus : www.monde-diplomatique.fr/mediawatchglobal/
PS
Private joke : il y a (déjà) une avenue Terrasson à Abidjan.
Voir
l'édito de la semaine dernière sur ce même thème
