Edito du 16 septembre 2003


Egoïsmes…et poker menteur

 

A la fin du mois de septembre, un rapport sanitaire en cours de préparation pour le ministère de l'Ecologie (1) en liaison avec le Conseil National de l'air, pourrait ou devrait faire apparaître que beaucoup de morts en surnombre de l'été trop chaud n'ont pas été directement victimes de la chaleur mais de la pollution. Une pollution qui a dépassé pendant plusieurs semaines (entre juin, juillet et août) dans de nombreuses villes le taux " d'avertissement de la population ". Essentiellement, les décès " supplémentaires " ne se sont pas produits dans les campagnes mais en milieu urbain. Là où l'air est devenu irrespirable, au sens chimique du terme. Trop chargé d'ozone et de particules que nulle brise ne venait disperser. Il aurait fallu être plus ferme, c'est-à-dire ne pas se contenter de " conseils ", avec les automobilistes, décréter des interdictions. Mais toucher aux voitures particulières c'est s'attaquer à notre égoïsme quotidien. Les voitures qui polluent sont toujours celles des autres et chacun (et encore…) ne s'en préoccupe que le 23 septembre, jour de la célèbre journée sans ma voiture.

Il est permis de se demander si le nombre des gens sacrifiés sur l'autel de la pollution figurera explicitement dans le rapport : au moins 6000 morts directement liées à la mauvaise qualité de l'air. Cela n'empêche pas le gouvernement d'avoir autorisé la SNCF à supprimer progressivement une cinquantaine de liaisons par train-corail avec la province ni la droite de menacer de ne pas financer les tramways parisiens. Puisqu'on a des bagnoles, à quoi bon des trains ou des trams…Ca promet pour les années à venir puisque les météorologues et les climatologues se sont cette fois quasiment tous trouvés d'accord pour expliquer que, finalement, le climat se réchauffe et que nous connaîtrons d'autres épisodes semblables. Avec des tempêtes en prime. C'est ce que disaient déjà les experts de la Conférence mondiale sur l'environnement en 1972 à Stockholm. Ils furent traités de farfelus. Comme ceux qui expliquaient dans les années 80 que les forêts ne brûlent jamais par hasard ou que le nitrate allaient envahir les eaux. Foutez la paix à nos cochons, à nos volailles et à nos artichauts (de Bretagne) ils créent de l'emploi.
Egoïsmes également, mais sans frontière, à Cancun au Mexique où sous couvert d'un organisme irresponsable que nul citoyen n'a élu et que personne, en dehors des grandes multinationales, ne contrôle, l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), l'Europe, les Etats-Unis et les pays du sud qu'ils dominent se sont efforcés la semaine dernière, de mettre au point des compromis boiteux pour dissimuler les tentatives d'extension de la " commercialisation " prochaine de la plupart des richesses naturelles, des plantes médicinales, des agricultures traditionnelles, de la santé, de l'éducation et de la culture. On y a notamment discuté de l'art et de la manière de privatiser un certain nombre de parcs nationaux et des réserves naturelles et de (cela ne s'invente pas) lutter contre les " mesures discriminatoires " qui protégent un certain nombre d'espaces naturels. Les "grands sujets" ont souvent masqué la préparation d'un pillage encore plus efficace des milieux naturels et de la biodiversité.
Contrairement aux espoirs des Etats-Unis, de la Chine et de l'Europe, la fantastique partie de poker menteur de Cancun s'est fracassée sur les égoïsmes. Deux exemples entre cent… L'Europe, poussée par la France, a refusé de réduire ses subventions à l'exportation des produits agricoles qui inondent les pays du Sud. Les Américains n'ont pas voulu renoncer à financer, pour 3,9 milliards de dollars chaque année, leurs 25 000 planteurs de coton, ce qui menace, notamment, une dizaine de millions de planteurs de coton africains. Trente sénateurs US proche du lobby cotonnier veillaient en permanence auprès de Robert Zoellick et de Josette Shiner respectivement ministre et ministre adjointe au Commerce des Etats Unis. Le 14 au matin ces derniers déclaraient….
" Nous demandons un monde sans droits de douane, nous souhaitons aller vers le contrôle douanier zéro. Nous pensons qu'il s'agirait du plus gros moteur de développement imaginable. Nous pensons que l'élimination des droits, entre pays développés et pays en voie de développement, comme entre pays en voie de développement est une chose cruciale. Car il s'agit finalement d'une taxe que paient les consommateurs "(2).
Les négociations de Cancun ont donc échoué. Ce qui ne fait pas finalement pas pleurer les Etats-Unis, ce qui évite aux pays européens de s'engueuler entre eux et à la France de voir les agriculteurs de la FNSEA descendre dans la rue. L'échec a aussi réjoui la plupart des pays du Sud et a été salué avec joie par la plupart des associations altermondialistes comme Oxfam (3), Attac (4) ou la Confédération paysanne (5) et celles, bien plus rares, qui se préoccupent prioritairement d'environnement. Elles ont gagné leur pari : que rien ne soit signé au Mexique. Mais, échec, cela veut seulement dire que le pire a été évité. Pour l'instant au moins, une société agroalimentaire américaine, australienne ou anglaise ne pourra pas venir s'installer dans un parc national ou régional français en réclamant les mêmes subventions que l'Etat ou l'Europe versent à des entreprises artisanales pour maintenir des productions locales ou respecter la biodiversité. Et une université privée étrangère ne pourra pas non plus, au nom de l'égalité de la concurrence, réclamer la même subvention qu'une fac publique française. Mais les fanatiques du libre-échange, ceux qui veulent, comme le dit Bové, que le renard soit nommé gardien-chef du poulailler n'ont certainement pas dit leur dernier mot.
Reste qu'il y a dix ans seulement, ce genre de conférence se déroulait dans la plus grande indifférence et loin des médias, seulement suivi par les économistes. Depuis Seattle, ceux qui s'appellent désormais les altermondialistes, en se structurant, en construisant et en organisant leur réflexion à l'échelle des continents et de la planète, se sont transformés en grain de sable. Grain de sable plutôt efficace parce que les militants sont présents et attentifs dans la moindre des réunions, soutenus par un mouvement vivant et réfléchissant, un mouvement qui alerte immédiatement le monde entier.
Si seulement les écologistes et les environnementalistes pouvaient soit en faire autant, soit se joindre au grand mouvement altermondialiste, cela changerait de nos égoïsmes écolos. Cela éviterait que la contestation se limite à "notre " autoroute, à " notre " usine d'incinération, à "notre" éolienne que les comités de défense souhaitent simplement voir passer ou installer ailleurs, chez les " autres ". L'écolo-égoïsme qui alimente chaque semaine notre courrier de journalistes est une plaie souvent plus efficace que les pollueurs et les pillards de nature.

Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE

(1) Madame Tokia Saifi semblant avoir disparu de la circulation ministérielle pour préparer ses élection régionale et européenne, oublions provisoirement le " développement durable ". Voir en rubrique " Observatoire des médias ", le courrier que nous avons adressé en juin à Madame la Secrétaire d'Etat au développement durable. Pas de réponse de la ministre en pointillé mais, par contre, un déjeuner amical (de réparation ?) entre Madame Bachelot, son attachée de presse, Valérie Cormont et le président des JNE.
(2) La délégation américaine, plusieurs centaines de personnes, a acheté au prix fort la liste des adresses informatiques des accrédités auprès de l'OMC, ce qui m'a valu de recevoir d'eux, et d'eux seuls, une trentaine de messages par jour.
(3) www.oxfam.org.uk
(4) www.attac.org
(5) www.confederationpaysanne.org


 


 

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