Edito
du 14 octobre 2003
A
Saint-Pétersbourg le 12 octobre
Les
journalistes sont-ils des terroristes ?

Arrivé
à New-York par le Canada, le 13 septembre 2001, j'ai pu mesurer
l'ampleur de la tragédie du Trade Center et du délire qui avait
saisi le monde politique et la presse des Etats-Unis. Ayant écrit
quelques jours plus tard sur
ce site que cet attentat inadmissible allait être utilisé
en Amérique et dans le monde pour retreindre les libertés, y compris
dans le domaine de l'environnement, je fus taxé d'anti-américanisme,
voire de gauchisme par quelques membres de notre association.
L'évolution du monde m'a hélas donné raison...
Aux
Etats-Unis, le " Patriot Act " adopté par le parlement et le sénat
américain réduit toutes les libertés, permet de jeter n'importe
qui en prison sans avocat. N'importe qui, c'est-à-dire notamment,
mais pas seulement, tous ceux qui sont soupçonnés de s'intéresser
de trop prés au fonctionnement des installations nucléaires civiles
et aux usines chimiques polluantes. Certains Etats américains
ont adopté des mesures encore plus restrictives. Sur la lancée
de leur " pétage de plombs " de septembre 2001, une majorité de
journalistes américains trouvent cela parfaitement normal : la
patrie est en danger, donc, vive la pollution et pour le réchauffement
climatique on verra plus tard. Une majorité - relative - de journalistes
américains spécialistes d'environnement n'est pas d'accord, ceux
là ne pèsent pas vraiment grand-chose face aux délires.
Subrepticement,
plusieurs pays européens, même la Suède, ont restreint les accès
aux informations sensibles liées au fonctionnement (donc à la
pollution) des usines chimiques ; tout comme les informations
liées au stockage des produits dangereux. Quant à la Russie, elle
a choisi ce prétexte pour ne rien changer ou revenir sur quelques
libertés accordées ou arrachées à la fin des années 80. Jeudi
9 octobre, des journalistes russes et étrangers se sont vus refuser
l'accès à la centrale de Sosnovy Bor près de Saint-Pétersbourg
au nom de, je cite, " la lutte contre le terrorisme tchétchène
". Ici, il n'y a pas longtemps, l'écologiste et maintenant journaliste
Alexandre Nikitine, a payé de nombreux mois de prison sa volonté
de dénoncer le scandale des bateaux nucléaires pourrissant au
Nord de la Russie. Tout comme son collègue de Vladivostok, Grégory
Pasko, qui doit passer prochainement en jugement pour " trahison
", après huit mois de prison préventive, pour avoir publié des
informations sur le nucléaire civil.
Le
gouvernement français a choisi, sans vergogne, la même voie en
publiant un décret restreignant les droits des journalistes à
accéder aux informations liées au nucléaire civil et au transport
des produits radioactifs. Ceci notamment mais pas seulement, à
la demande des Américains qui envisagent de faire retraiter une
partie du plutonium récupéré dans le démantèlement des fusées
russes. Un gros contrat en vue…
Après
un moment d'hésitation dû à la période estivale, les associations
de protection de l'environnement ou de la nature, menées par Greenpeace,
viennent de se mobiliser. Pour protester et pour attaquer le décret.
Notre association a signé, exceptionnellement, leur pétition.
Puis nous nous sommes joints à Reporters sans frontières pour
contester ce décret devant le Conseil d'Etat au nom de la liberté
d'informer. Notre avocat commun, maître Antoine Comte, a déposé
ce recours vendredi 10 octobre. Nous espérons évidemment obtenir
gain de cause dans un domaine pour lequel il n'existe aucun précédent
: aucun texte officiel n'a jamais été contesté pour atteinte à
la liberté d'informer, qui est pourtant garantie par la constitution.
Une position qui n'est, a priori, ni pro ni anti nucléaire.
EDF
et le " lobby " nucléaire s'efforcent depuis quelques années,
par une publicité outrancière parfois à la limite de la légalité
et par des pressions de plus en plus fortes sur la presse et les
politiques, de revenir sur la transparence qui leur avait été
imposée par le mouvement associatif, la presse et quelques politiques
au début des années 80. L'histoire du faux Parisien intégralement
payé par Areva au mois de juin (1) montre
que les scrupules n'étouffent pas ce milieu nucléaire. Jusqu'à
ce décret stupide et dangereux que
d'aucuns voudraient déjà, en France et en Allemagne, étendre aux
installations de l'industrie chimique. Un décret qui intervient,
quelle coïncidence, avant l'annonce de Nicole Fontaine, de conseiller
la mise en route des centrales équipées des réacteurs EPR. Je
ne suis pas certain que notre ministre de l'Ecologie, qui n'a
pas été consultée, approuve cette restriction à notre liberté
de travail.
Stupide
le décret, car il implique que les " terroristes ", en admettant
qu'ils existent sur notre territoire, prépareraient leurs actions
en lisant les journaux, en écoutant la radio ou en regardant,
hypothèse encore plus farfelue, les informations dispensées chaque
soir par Monsieur Poivre d'Arvor ou Madame Chazal. Si les médias
sont leurs seules sources d'information, nous n'avons guère à
craindre de ces " terroristes ".
Dangereux
le décret, car dans le domaine de la limitation de la liberté
d'informer et d'être informé, c'est bien connu, il n'y a que le
premier pas qui coûte. Déjà, la limitation de l'information sur
le nucléaire a été opposée à notre consœur Dominique Martin-Ferrari
pour lui interdire de filmer la centrale de Chooz. Demain, on
nous expliquera que la composition des effluents d'une usine chimique
doit être également classée " secret défense " pour que les "
ennemis de l'intérieur " ou de l'extérieur ne puissent pas saboter
l'installation. On laisse toute la suite à votre imagination.
Comme dirait Raffarin, la pente est rude ; et rapide dans le sens
de la descente…
Notre
association, qui pour la première fois depuis sa création en 1969,
entreprend une action en justice, fera donc tout pour faire annuler
ce décret.
Et personnellement, je suis bien déterminé à ne pas le respecter
et conseille à tous les journalistes d'en faire autant.
Par Claude-Marie Vadrot
Président
des JNE
(1)
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